Précautionnisme tragique en Isère : un mort

Quand on parle des ondes électromagnétiques (OEM), il faudrait  peut-être parfois  écouter un peu ce  que disent les lanceurs d’alerte et en tenir compte.

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Evidemment, quand je dis ça, je ne pense pas aux  illuminés technophobes et autres marchands de peur dont l’obsession ou le fond de commerce politique (voire financier) sont la dénonciation de dangers supposés des ondes électromagnétiques quelles que soient les conditions de leur utilisation par les sociétés humaines.  Non, mes lanceurs d’alerte du jour, ce ne sont pas tous ces charlatans qu’un récent dossier de la revue Que choisir ?  dénonce sans ambages, sous le titre « Ondes électromagnétiques : le jeu trouble des associations »

http://www.quechoisir.org/telecom-multimedia/enquete-ondes-electromagnetiques-le-jeu-trouble-des-associations

 

Dans son dossier, la revue fait son boulot de vérificateurs et passe au crible les sites des associations anti-ondes du type Robin des Toits, Priartem ou le Criirem, et constate :

« Les sites des mouvements qui se donnent pour mission de défendre la cause des électrosensibles contiennent  nombre d’informations erronées ou mal interprétées, quand il ne s’agit pas d’inventions pures et simples. »

http://www.quechoisir.org/telecom-multimedia/decryptage-ondes-electromagnetiques-l-argumentaire-des-associations-passe-au-crible

Certes, l’action des anti-ondes repose avant tout sur une bêtise essentiellement  désintéressée, mais, comme le rappelle le compte rendu du dossier de Que Choisir ?  sur le site de l’AFIS, elle peut aussi s’accommoder de bons vieux conflits d’intérêts pas très reluisants :

« Poursuivant son enquête, Que Choisir ? souligne les conflits d’intérêts d’un certain nombre de ceux qui se proclament défenseurs des électrosensibles. Ainsi, André Bonnin, membre fondateur de Robin des toits, est également créateur d’une structure nommée CQFD qui vend des mesures d’exposition aux champs électromagnétiques. Michèle Rivasi, députée Europe Écologie, en tant qu’élue affirme « l’existence de dangers et se bat pour la création de zones blanches » et réclame la réalisation de mesures d’exposition « indépendantes » de celles réalisées par les organismes acrédités. Et Michèle Rivasi est vice-présidente de l’association dénommée Criirem (Centre de recherche et d’information indépendant sur les rayonnements électromagnétiques), qui propose de telles mesures... au prix de 1 150 € par antenne-relais. »

http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article2397

Pour sa part, Que choisir tire de tout cela les conclusions qui s’imposent et résume bien la situation telle qu’elle est :

« Alors que les études scientifiques rassurantes s’accumulent à propos de l’innocuité des ondes de téléphonie mobile et du Wi-Fi, des associations tiennent un discours alarmiste, au risque d’amener les pouvoirs publics à adopter des mesures de protection aussi coûteuses qu’inutiles »

On peut cependant aller plus loin, et attirer l’attention sur le fait que la pression des marchands de peur ne pèse pas seulement en faveur de l’adoption de mesures effectivement coûteuses et inutiles, ce qui ne serait pas si grave après tout, mais qu’elle est aussi dangereuse en elle-même, et à plusieurs niveaux.

 

Tout d’abord, comme le rappelle régulièrement le sociologue  Gérald  Bronner, le refus du risque supposé mais non prouvé peut s’avérer en fait très… risqué pour les sociétés : à force de se focaliser sur les dangers de faire, on en vient à oublier les dangers de ne pas faire, qui peuvent être bien plus importants :

http://progressistes.pcf.fr/62198

 

[Brève aparté politique : Normalement, les révolutionnaires devraient comprendre sans difficulté le danger à refuser de faire un saut dans l’inconnu, inaction qui conforte la survivance d’une situation  dont les dangers sont eux parfaitement connus…]

Le cas le plus criant des dangers du « ne pas faire au nom de risques supposés  mais non démontrés quitte à aggraver des dangers qui sont eux bien connus et maintes fois avérés » est évidemment celui du déplorable rôle joué par les campagnes anti-vaccinations dans le redéveloppement de maladies très incapacitantes voire mortelles. Voici par exemple sur le site du Washington Post un graphique qui fait le bilan de la progression de la rougeole dans le pays le plus riche du monde, où l’on a largement les moyens de vacciner toutes la population, et plutôt mille fois qu’une, mais où une partie de celle-ci n’est pas suivie médicalement du fait de sa grande pauvreté, alors qu’une autre refuse de manière croissante de faire vacciner ses enfants par peur des effets secondaires du vaccin – un risque supposé de troubles autistiques, risque déjà cent fois réfutés par les études scientifiques. Le bilan de la progression de la peur de la vaccination,  c’est ça (les courbes montrent pour chaque année le nombre de cas de rougeoles par mois.  :

 


http://www.washingtonpost.com/blogs/wonkblog/wp/2015/01/22/the-devastating-impact-of-vaccine-deniers-in-one-measles-chart/

Juste pour qu’on sache de quoi on parle, on peut aller voir cet article (anglophone) qui détaille les effets de la rougeole, et qui a été publié à l’occasion d’une épidémie en décembre dernier au parc de Disneyland en Californie (42 cas recensés, quand même !). Il y a dans l’article quelques photos qui devraient aider à se faire une idée des ravages de la rougeole:

http://www.buzzfeed.com/virginiahughes/what-measles-outbreak-actually-looks-like#.un6jRRwPj

 

Voilà donc comment un excès de précaution par rapport au vaccin, sur la base d’un danger imaginaire mais fortement mis en avant par des associations militantes qui soufflent sur les braises précautionnistes, provoque directement la réalisation d’un risque de santé publique qui lui est avéré et qui, c’est là que c’est particulièrement rageant, était maîtrisé jusqu’à l’éruption de précautionnisme technophobe que l’on connaît aujourd’hui.

Rien d’aussi dramatique dans le domaine des ondes électromagnétiques, heurseusement, mais il y a quand même de quoi s’inquiéter et décider de tirer la sonnette d’alarme.

Ainsi, il se trouve que ce mercredi 28 janvier 2015, l’Association Française pour l’Information Scientifique (AFIS) publiait sur son site un communiqué qui lançait une sorte d’alerte à propos d’une loi sur les OEM dont l’inspiration puise non pas dans la documentation scientifique disponible mais dans la propagande anxiogène des associations anti-ondes :

http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article2402

Ce texte rappelle justement que le fait de prendre des mesures inutiles n’est pas neutre, qu’il a des effets sociaux, et  qu’il n’est pas possible pour le législateur de se réfugier derrière l’idée selon laquelle « même si c’est inutile, ça ne peut pas faire de mal, au pire cela ne fera que rassurer les populations ».

Hé bien, non, ce n’est pas comme ça que ça marche : dans la vraie vie, une loi précautionniste inutile ne rassure pas les populations, elle ne fait que légitimer l’inquiétude de ceux qui s’inquiètent même s’il n’y a pas de raison de s’inquiéter, et agit donc négativement sur le réel.

L’exemple qu’a en tête l’AFIS au moment où elle publie son communiqué, c’est clairement celui des personnes dites Electro-Hyper Sensibles (EHS), qui pensent souffrir de l’exposition aux OEM. Il n’y a absolument aucun doute à avoir sur le fait que ces personnes souffrent d’un trouble purement psychologique, étant donné que toute une batterie de tests effectués à plusieurs reprises par des équipes différentes concluent clairement au fait que les sujets ne sont pas capables de ressentir les ondes lorsqu’ils y sont exposés sans le savoir, mais que par contre ils se sentent mal lorsqu’ils croient être exposés aux ondes alors même qu’ils ne le sont pas. Nous sommes donc face à des gens victimes d’une pure et simple phobie, qui est socialement particulièrement handicapante dans le monde moderne où les OEM sont omniprésentes.

Quand on pense à cette catégorie de la population, entretenir par la propagande ou par la loi l’inquiétude vis-à-vis des OEM revient de fait à nourrir la phobie dont ils sont victimes et à aggraver leur cas. C’est bien de cela donc sont coupables les militants des associations anti-ondes mais aussi du parti EELV, dont l'action revient à expliquer à des agoraphobes qu’ils sont en danger dès qu’ils ne sont plus seuls, et  donc à les couper encore plus du monde. Il ne s’agit pas d’une assistance inutile à personne pas vraiment en danger, ni même de non-assistance à personne en danger, mais bien de complicité de mise en danger d’autrui.

N’empêche que la très anxiogène loi Abeille, du nom de la députée d’EELV qui l’a déposée, a été votée ce jeudi à l’Assemblée Nationale :

http://www.lemonde.fr/planete/article/2015/01/29/une-loi-pour-encadrer-l-exposition-aux-ondes_4565339_3244.html

Je n’ai pas trouvé sur le site de l’Assemblée qui a voté quoi ce jeudi, mais il semble que la majorité a voté pour comme un bloc – quand on n’est pas capable d’affronter les vrais problèmes  qui sont ceux de la dictature des capitalistes,  on fait son Don Quichotte et on prend la pose devant des moulins  vents - , et que seule l’UMP a voté contre le texte. Bon, quand on est dans une situation où sur un sujet l’UMP réussit à apparaître comme un îlot de rationalité, c’est qu’on est vraiment dans la merde.

Il se trouve que  le jour où l’AFIS lançait son communiqué d’alerte sur les effets négatifs possibles d’une loi anxiogène non fondée sur l’état de la science, loi que l’Assemblée a votée le lendemain, une avalanche emportait dans le Vercors un groupe de 18 personnes d’une classe de lycée « Sport nature ». Presque tous ont pu être secourus à temps, mais l’un d’eux, un lycéen, était finalement retrouvé mort sous la neige.

http://www.leparisien.fr/grenoble-38000/mort-dans-une-avalanche-le-lyceen-ne-portait-jamais-de-balise-de-detection-29-01-2015-4489617.php


Quel rapport avec ce papier sur les dangers du précautionnisme anti-ondes me direz-vous ?

Le voici :

Pour se protéger des dangers naturels des avalanches (qui sont énormes et avérés chaque hiver) et réduire les risques de décès, il existe des balises dites  DVA (Détecteur de Victimes d’Avalanches). Elles émettent un signal qui permet aux secours de vous retrouver plus vite, ce qui augmente vos chances de survie. Il se trouve que, apparemment le seul dans le groupe, le lycéen décédé ne portait pas sur lui ce jour-là la balise en question.

Pourquoi ?

Selon les mots du procureur de Grenoble chargé de l’enquête et cité dans l’article du Parisien :

« «(le lycéen) n'en portait jamais, il estimait que ça ne servait à rien et n'aimait pas l'idée des ondes émises» par l'appareil de détection. »

 Yann Kindo

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