Il y a un an, la nuit du Brexit

Il y a exactement un an, les Britanniques votaient par une courte majorité la sortie de leur pays de l’Union Européenne, prenant de cours l’ensemble des observateurs. Selon tous les sondages publiés, le Remain devait l’emporter avec une large majorité. Il a suffi d’une nuit pour que la situation s’inverse dramatiquement.

22h. Les bureaux de vote ferment, alors que de nombreux banlieusards londoniens sont encore coincés en gare de Waterloo. Pour cause, une tempête qui sévit depuis 17h bloque la plupart des voies, en même temps que l'accès aux urnes.

Pendant ce temps, David Cameron, dont la tenue d’un référendum sur le Brexit était une promesse de campagne, dîne tranquillement. Celui qui ne voyait dans la sortie de l’UE qu’une menace à agiter face à la commission européenne, a toutes les raisons de penser que le Remain va l’emporter: David Dimbledy, présentateur de la BBC, anticipe une victoire à 52%. Ipsos MORI, deuxième plus grand institut de sondage britannique, table même sur une victoire encore plus large, a 54%.

Downing Street est cependant informé: les résultats de Newcastle seront déterminants. Une victoire à 60% serait souhaitable pour compenser le vote des campagnes alentour, pro-Brexit.

 

Mais à ce stade, donc, la confiance règne. La Livre atteint même $1.5018, son plus haut niveau de l'année. Au quartier général du Leave, Nigel Farage, tonitruant président de l’UKIP, reconnaît déjà publiquement sa défaite: “Remain might just edge it”. Discrètement, les organisateurs de la campagne Leave annulent leur fête de victoire.

21h53, Lewis Iwu, Londonien, twitte qu’il a croisé Boris Johnson, figure de proue du Leave, dans le métro. L’ancien maire de Londres lui demande s’il a voté Leave, Lewis répond que non. “On a perdu de toute façon”, commente Johnson.

23h10, Jeremy Corbyn, chef de l’opposition, rejoint son domicile. Partisan du maintien au sein de l’UE, il s'était montré quelque peu réticent à entrer en campagne sur le sujet, face à un électorat travailliste pour le moins divisé.

11h37, les premiers résultats à tomber viennent de Gibraltar: victoire écrasante du Remain. Suivent les résultats de Newcastle: Remain… mais à 50,7%, soit beaucoup moins qu’attendu.

 

Surprise générale. Les commentateurs ont à peine le temps de digérer l’information quand à minuit 20 tombent les résultats de Sunderland, voisine de Newcastle: Leave a 61%.

C’est le moment charnière de la soirée: les images du centre de dépouillement de la petite ville ouvrière font le tour des postes. Sur place, la clameur de la foule force la rapporteuse Sue Stanhope à répéter les chiffres. Et en quelques minutes, la Livre plonge de 3,5%.

Le dépouillement se poursuit jusqu'à 4h du matin, et les victoires du Leave se multiplient: Swindon, Broxbourne, Hartlepool, Basildon, Brentwood, Middlesbrough… même la prospère Sheffield, qu’on pensait acquise au Remain, font lentement mais sûrement pencher la balance côte Leave.

2h du matin, Jeremy Corbyn estime qu’il en a assez vu, éteint son poste et va prendre quelques heures de sommeil. Il manque de peu, à 2h15, l’intervention télévisée d’Arron Banks : le fondateur de Leave.EU, grand instigateur de la campagne anti-immigrants sur les réseaux sociaux, clame déjà victoire.

A 3h11, on atteint les 9 millions de vote dépouillés, le Remain et le Leave sont au coude à coude, à 50/50. A la City de Londres, on relance une tournée de café: les images montrent des traders les yeux rivés sur leurs écrans et le cours de la Livre qui n’en finit pas de descendre.

3h45, un Nigel Farage hilare improvise un speech de victoire: “l’aube se lève sur un Royaume-Uni indépendant”.

4h30, le dépouillement n'est pas fini, mais avec 700 000 voix d’avance, la victoire du Leave ne fait plus de doute. Lancaster, vue comme une ville charnière, mi-universitaire mi-ouvrière, vote la sortie de l’UE à une courte majorité. Les médias décident de sonner la fin de partie: ITV annonce la victoire du Leave à 4h36, suivi par la BBC a 4h40. A ce stade, la Livre a chuté de 8 point en moins de 24h, soit plus que lors du ‘Black Wednesday’ de 1992.

6h03 très précises: avec 33 568 184 suffrages exprimés, une participation de 72.2%, le Leave remporte officiellement la victoire avec 51.9% des voix contre 48.1% pour le Remain.

7h30 du matin, David Cameron passe deux coups de téléphone: le premier à Buckingham Palace, pour annoncer à la reine sa démission. Le second à Michael Gove, organisateur de la campagne Leave, pour le féliciter.

A 8h, il tient discours devant le 10 Downing Street. “Le peuple britannique a clairement pris la décision d’emprunter une autre voie,  et pour cela je pense qu’il a besoin d’un nouveau leadership”.

 

Boris Johnson, qui a quitté son appartement sous les huées, est “visiblement secoué”, selon ses proches, par le discours de son rival et ami. Les deux hommes, qui s'étaient rencontrés sur les bancs d’Eton et d’Oxford, s'étaient longtemps côtoyés avant de se retrouver en portafaux lors de la campagne sur le Brexit. Malgré la victoire, Johnson apparaît sombre, déstabilisé. Selon ses proches, c’est l’effet de la démission de “Dave”.

Peut-être bien aussi que derrière les apparences, le brexiter avait fait le même pari que Dave, d’une victoire facile du Remain, une spéculation permettant toutes les acrobaties politiques. Au lendemain du vote, l’incertitude est totale. Derrière les effets d’annonce, aucun plan concret n’avait été proposé, ni même évoqué. Nigel Farage qui avait, dans son discours de victoire, appelé à former un gouvernement Brexit, annonce pourtant sa démission 12 jours plus tard.

Jeremy Corbyn, aussitôt accusé par ses détracteurs à l'extérieur comme à l’intérieur du parti d’avoir contribué à ce résultat, récuse toute responsabilité, et rejette la faute sur les années d’austérité imposées par le gouvernement conservateur.

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