Le jour d'après - la fierté, la honte et l’écœurement

D'après certains sondages, 80% des français se disent fiers d'être français après l'immense succès des manifestations "Je suis Charlie" de ce week-end, sans doute plus de 4 millions d'après les chiffres officiels. J'y étais, mais je fais sans doute partie des 20% qui ne partagent pas cet avis, du moins pas à cause de ça.

D'après certains sondages, 80% des français se disent fiers d'être français après l'immense succès des manifestations "Je suis Charlie" de ce week-end, sans doute plus de 4 millions d'après les chiffres officiels. J'y étais, mais je fais sans doute partie des 20% qui ne partagent pas cet avis, du moins pas à cause de ça.

Je suis fier de tirer mon chapeau à ceux qui ont le courage de défendre leurs idées et d'assumer leur métier au péril de leur vie, qu'ils soient journalistes ou fonctionnaires de police. Un coup de chapeau particulier à Ahmed Merabet, ce fonctionnaire de police lâchement assassiné dans l'exercice de ses fonctions, lui aussi disait "Allahu Akbar" lorsqu'il priait à la Mosquée. Mais j'ai honte pour sa famille des images de son exécution qui ont tourné en boucle sur internet, ou qui ont fait la une de certains journaux comme "Le point" pour profiter d'un voyeurisme malsain qui fait vendre.

Je suis fier de tirer mon chapeau à Lassana Bathily, cet ex sans papier Malien qui a sauvé des gens lors de la tuerie du supermarché de la porte de Vincennes, lui aussi disait "Allahu Akbar" lorsqu'il priait à la Mosquée. Il cherche depuis plusieurs temps à obtenir la nationalité française, nul doute qu'après cet acte de bravoure, un geste lui sera accordé, mais que dire des dizaines de milliers d'autres Lassana Bathily ? Je suis fiers aussi de tirer mon chapeau au gérant de ce supermarché, de confession juive qui était le seul à avoir embauché ce jeune Malien qui venait d'obtenir son CAP de carreleur mais j'ai honte aussi de constater que ce jeune ne trouvait pas d'emploi chez nous correspondant à son métier parce qu’il était noir et musulman.

Je suis fier de constater que lorsque des valeurs fondamentales comme la liberté d'expression sont menacées, des millions de personnes sont capables de se mobiliser, mais j'ai un peu honte sur la forme et sur le fond.

Oui, fier de défendre la liberté d'expression, mais honte de la mauvaise publicité faite à un Dieudonné qui se sent aujourd’hui "Charlie Coulibaly" en voulant le traduire devant les tribunaux.

Certes, le racisme et l’antisémitisme, tout comme l'islamophobie ne sont pas une opinion mais un délit, mais j'invite tous les pourfendeurs d'Amédy Coulibaly à lire cet entretient d'un éducateur qui l'a suivit jusqu'à son adolescence pour bien comprendre que la poignée d'idiots qui ont sévi la semaine dernière en France sont bien d'ici, et qu'ils sont le résultat d'un échec politique qui ne date pas d'hier mais qui est toujours d'actualité et qui consiste à lutter contre la délinquance en privilégiant le répressif plutôt que l'éducatif.

Sur la forme, on ne manifeste pas contre le terrorisme, ces gens là sont hermétiques à toute forme de raisonnement. En général, on manifeste pour demander une réponse politique. C'est le but même de la plupart des manifestations, que ce soit pour le 1er mai, pour les retraites ou contre le mariage pour tous. C'est une des formes de la citoyenneté, comme le bulletin de vote, la pétition que l'on signe ou l'engagement dans une association, un parti ou un syndicat. Et c'est précisément dans ce sens là que le message sera interprété, est déjà interprété. Déploiement de milliers de policiers supplémentaires sur le territoire, renforcement des contrôles aux frontières, croisement des fichiers à l'échelle mondiale, lutte contre l'immigration... bref, un décuplement de l’arsenal de surveillance de la population qui aurait fait pâlir d'envie l'Amérique de Georges Bush. Et peu importe que les auteurs des attentats n'aient été qu'une petite poignée et qu'ils étaient bien français, le plus pur produit de l'échec de politiques qui ont laissés démunis ceux qui sont vraiment en première ligne : les policiers de proximité, les enseignants, les éducateurs...

L'histoire ne nous a rien enseigné. La stratégie du choc déjà dénoncée dans l'excellent bouquin de Naomi Klein est déjà à l’œuvre dans notre pays pour mettre en place tout un arsenal répressif qui n'aurait jamais pu voir le jour à une telle échelle en temps normal et ça va être très dur de lutter contre, car nos émotions sont orientées pour aller dans ce sens (lire "ces morts que nous n'allons pas pleurer"). Les images qui tournent en boucle sur les media, les boucs émissaires désignés, etc.

Sur le fond, je m'interroge sur la signification réelle de tous les "je suis Charlie" qu'on a pu voir lors des rassemblements ou dans les différents journaux.

Les journaux qui affirment bien fort "Je suis Charlie" vont-ils avoir le courage de publier les caricatures de Mahomet ? bien sûr que non !
Il est certain que des centaines de milliers de personnes vont se précipiter sur le prochain numéro de Charlie Hebdo demain, mais combien d'entre eux vont envoyer un message de soutien aux survivants de l'attaque ? comme par exemple Fabrice Nicolino, ce lanceur d'alertes en pointe sur les combats écologistes comme celui contre les gaz de schiste et qui se trouvait dans la salle de rédaction du journal, qui s'en est tiré miraculeusement avec "seulement" une rafale de balles dans les jambes ? Combien d'entre eux vont acheter son dernier bouquin "pesticide, un empoisonnement universel" ? Obama qui a signé le registre ouvert à l'ambassade de France aux USA à cette occasion le fera-t-il ?

Après avoir vu défiler à Paris main dans la main les principaux responsables de la crise globale que nous subissons depuis 2007, une crise sociale et environnementale, mais aussi politique et économique, responsables qui étaient régulièrement dénoncés dans des journaux comme Charlie Hebdo, qui le sont encore par les survivants comme Willem ("Nous vomissons sur ceux qui, subitement, disent être nos amis" ), jusqu'au Nasdaq qui affichait un gros "Je suis Charlie", il reste aujourd'hui l’écœurement devant cette manipulation de l'opinion publique qui dévie la colère des gens contre les véritables coupables, ceux qui font naître les monstres et qui s'achètent à bas prix une nouvelle légitimité.

"Je suis Charlie" est devenu un marché très lucratif, puisqu'une bonne cinquantaine de demandes de dépôts de marques ont déjà été déposés depuis l’attentat de mercredi dernier auprès de l'INPI, l'Institut national de la propriété intellectuelle. On se demande ce qu'en auraient pensé Charb, Cabu, Wolinski, Tignous, Honoré, Bernard Maris, Elsa Cayat, Frédéric Boisseau, Mustapha Ourrad et Michel Renaud.

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