Yannick Chevalier

Abonné·e de Mediapart

42 Billets

0 Édition

Billet de blog 10 juin 2014

Yannick Chevalier

Abonné·e de Mediapart

Qu'est-ce qu'un CCFD ?

Yannick Chevalier

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

C'est bientôt les vacances, et il est temps de se préparer pour être prêt à comprendre les informations cet été. L'art de la prédiction étant toujours très difficile, en particulier quand il s'applique au futur, je n'irai pas jusqu'à dire qu'il s'agira du tube de cet été, mais il est très possible qu'on en entende parler. La nouvelle récente, telle que rapportée par Bloomberg, est qu'une enquête est actuellement menée dans le port chinois de Qindao pour déterminer quelle quantitée d'aluminium et de cuivre manque par rapport aux stocks supposés. D'après une enquête préliminaire, il manquerait 80 000 tonnes du premier, et 20 000 tonnes du second. La valeur combinée de ces manques est d'environ 280M$ au cours actuel, presque une broutille. Le problème est le contexte dans lequel cette disparition a lieu.

L'économie chinoise ne va pas très fort. Au-delà de ses recettes à l'exportation, elle dépend essentiellement d'une bulle immobilière qui ferait presque rougir les français. Comme partout dans le monde, cette bulle est créée par l'accès facile à un crédit pas cher par les particuliers. Mais maintenant que les prix stagnent, les magnats locaux de l'immobilier ont déjà commencé à vendre en masse leurs biens, et les consommateurs finaux renaclent à s'endetter sur 50 ans pour des logements qui ne promettent plus de plus-values avec une inflation en forte baisse (mais toujours positive). Il s'ensuit des difficultés de financement pour les promoteurs, mais aussi pour toutes les autres entreprises qui n'ont pas hésité à entrer dans l'immobilier pour faire croître leur bénéfice à l'époque où il flambait. Ces entreprises pouvaient compter sur le secteur bancaire bancaire régulé pour se financer, mais jusqu'à un certain point seulement. Comme les consommateurs (mais avec des canaux différents), elles sont aussi dépendantes du secteur financier non-régulé, c'est-à-dire les véhicules de placement pour les investisseurs fortunés (trust), les prêts de gré à gré, et les sources externes de financement en dollar.

Le principe de ces dernières est assez simple. Il est difficile (à cause des régulations) pour une entreprise chinoise d'obtenir du financement en dollars, ce qui se traduit par des taux d'intérêts élevés, beaucoup plus haut qu'aux États-Unis ou sur les marchés internatiaux. Par contre, il est facile d'importer des matières premières (commodities, en anglais). Des entreprises chinoises ont donc mis en place la tactique suivante pour profiter de cette différence de taux d'intérêts. En s'aidant d'une filiale à l'étranger qui emprunte à taux bas, elles achètent la matière première en la payant 3 à 6 mois plus tard, et la revendent en payement immédiat (grâce à une filiale à l'étranger qui emprunte la somme en hypothécant les matières premières). Jusqu'au paiement effectif, l'entreprise chinoise bénéficie d'un financement externe à taux d'intérêt bas. Cette tactique de financement en chine par des accords basés sur des matières s'appelle Chinese Commodities Funding Deal (CCFD).

La banque A fait un bénéfice en vendant à la première étape un peu plus cher qu'elle n'achète à la troisième. La filiale a emprunté sur les marchés internationaux une somme X, mais cette dette est compensée par le dépot sur le compte de l'entreprise chinoise de cette même somme, qui peut ensuite être re-prêtée, déposée dans une banque, investie dans un produit financier ou de l'immobilier, etc. La différence de taux d'intérêts entre la Chine et le reste du monde, combinée à la tendance haussière de la monnaie chinoise, rendent cette tactique très profitable. D'après une étude de Goldman Sachs (de juin 2013), le titre de propriété ayant fait la navette entre toutes les parties en quelques jours pour revenir à l'entreprise chinoise, elle peut recommencer la manoeuvre avec l'argent qu'elle a à disposition. Une même tonne de matière première peut donc être hypothéquée 10 à 30 fois.

D'où le problème de l'aluminium et du cuivre manquant : ils servent de gage pour entre 2,8 et 8,4 milliards de dollars de prêts par des banques internationales. Si la société chinoise ou sa filiale manque de payer, l'hypothèque qui devait les rembourser à disparu. Au-delà de cette somme, c'est l'existence même des CCFD (et de l'effet de levier associé) qui est remise en cause à cause du doute au sein des banques internationales sur le risque pris, ce qui aggrave encore les tensions sur le financement des entreprises chinoises, qui n'avaient pas besoin de ça après les premières faillites de fonds de placement cette année. Notons finalement que parmi les banques internationales impliquées et contactées par Bloomberg, BNP-Paribas a refusé tout commentaire et Natixis (François Pérol se rappelle donc à notre bon souvenir) n'a pas répondu...

J'en profite pour glisser une remarque plus générale sur le système bancaire non-régulé. Il serait facile de prendre les chinois pour des escrocs qui ré-hypothèquent plusieurs fois un même bien, mais ce mécanisme est aussi le coeur de l'avantage concurrentiel de la City de Londres sur les autres marchés (européens ou américains, d'ailleurs). À Londres, ce sont surtout des titres de dettes qui sont échangés et ré-hypothéqués, et les filiales se financent sur les marchés monétaires à très court terme. Ces marchés monétaires sont le lieu de rencontre de prêteurs ayant de l'argent disponible (par exemple, des banques ayant trop de dépots par rapport aux prêts qu'elles peuvent faire) et de sociétés (par exemple, des banques ayant trop de prêts par rapport à l'argent en dépot, ou des sociétés ayant besoin d'un financement pour acheter des matières premières) désirant de l'argent à court terme. Pour juger de leur importance, on peut se rappeler que c'est la faillite de la filiale anglaise de Lehman Brothers qui a posé problème, de même que c'est à Londres qu'a disparu l'argent des clients de MF Global.

Avoir un taux de dépot négatif pourrait avoir un impact très négatif sur ces marchés (d'après les propres analyses de la BCE en juin 2012 sur le sujet), ce qui pourrait être un autre coup porté au secteur financier non-régulé, et pourrait paradoxalement réduire le crédit disponible en Europe (encore une bonne chose), d'où les autres mesures de soutien par la BCE. La fin de ce secteur serait une très bonne nouvelle pour l'économie à moyen et long terme, car il est à la base de la puissance actuelle de la finance, mais à court terme, nous risquons plutôt de « vivre une époque intéressante », comme disent les chinois.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.