Ça y est, un nouveau « plan de sauvetage », cette fois-ci pour Chypre, a été ratifié. Les allemands et les autres pays riches de l'Europe du Nord se sont fait tirer l'oreille, ont été avares en demandant aux chypriotes ayant plus de 100 000€ sur leur compte de payer, mais on a enfin réussi à sauver Chypre. Mais les efforts qui ont dû être déployés, et les sacrifices demandés aux chypriotes, font que déjà certains fustigent l'intransigeance des allemands, qui se comportent comme des épiciers près de leurs sous. Il est donc urgent de passer à l'étape suivante (union bancaire, par exemple) pour que les riches deviennent automatiquement, ou du moins plus facilement, solidaires des pauvres.
Bien sûr, il y a quelques obstacles avant d'aller plus loin dans la solidarité. Le premier, et le moindre, c'est que lorsque des pays (Allemagne, France, Belgique,...) réclamaient l'union fiscale, il leur a été que la fiscalité, ainsi que la supervision des banques, devait rester du ressort de chaque pays. Plus clairement encore, à l'époque du « tigre celtique » triomphant et de la « movida » endiablée, il était inconcevable d'obliger des pays dynamiques et en forte croissance (Espagne, Irlande,...) d'adopter les règles bureaucratiques qui empêchaient la croissance dans la vieille Europe, impôts élevés et régulation trop présente en têtes. C'est obstacle, donc, est celui de la fable de la cigale et de la fourmi: les pays riches du nord de l'Europe continentale ont fait des économies, tandis que les pays pauvres ont dépensé trop d'argent pour leur croissance, et se retrouvent fort dépourvus maintenant que l'hiver est venu. Mais c'est un problème mineur, passons au problème réellement important, qui a été présenté par Wolf Richter sur son blog, http://www.testosteronepit.com/.
Jusqu'ici, on a supposé que l'Europe du Nord était riche, et celle de la périphérie était pauvre. Mais est-ce vraiment le cas ? Il est aujourd'hui possible de répondre avec certitude à cette question, car la Banque Centrale Européenne vient enfin de publier le rapport sur les ménages européens qu'elle gardait sous le coude depuis des mois. En 2009, il avait été demandé aux Banques Centrales de chaque pays de la zone Euro de faire une étude sur les revenus et la richesse des ménages, ainsi que leur évolution. Le rapport italien avait fuité il y a quelques mois, mais on a maintenant enfin une vision complète de la richesse des ménages, par pays de la zone Euro, qu'on peut résumer avec le diagramme suivant:
La richesse médiane (50% des ménages ont plus, 50% ont moins) est en bleu, et la richesse moyenne (richesse totale divisée par le nombre de ménages) est en rouge. Les allemands, avec une richesse médiane de 51 400€, sont les plus pauvres de la zone Euro, suivis des slovaques, des portugais, des autrichiens, et des finlandais. La Grèce, la Slovénie et les Pays sont légèrement au dessus, dans un mouchoir de poche. Et les chypriotes, certes encore assez loin des luxembourgeois, sont les seconds ménages les plus riches de la zone Euro. Notons enfin que les espagnols et les italiens, dont il se murmure ici et là qu'ils pourraient aussi avoir besoin d'un plan de sauvetage, sont environ 3,5 fois plus riches que les allemands (et 50% plus riches que les français).
Il est savoureux de relire le premier paragraphe en ayant ces chiffres en tête, car ce seront les citoyens pauvres de l'Europe du Nord qui vont payer pour pouvoir assurer le train de vie des citoyens riches de l'« Europe du Sud », pour reprendre le poncif qui met dans cette dernière l'Irlande. Mais en y regardant de plus près, on peut séparer ces deux europes autrement que par la géographie. Chypre ne fait pas partie de la liste suivante des pays de l'OCDE, car son entrée fut refusée par la Turquie. Mais on rappelle ses taxes à 10% sur les entreprises et finalement assez faibles sur les ménages.
Mis à part l'Italie et la Slovénie, l'Europe du Sud est caractérisée par un taux d'imposition inférieur à 33% du PIB, tandis que l'Europe du Nord, Allemagne mis à part (mais son taux d'imposition était beaucoup plus élevé lors des années 2000, au-delà de 40%), est caractérisée par un taux d'imposition supérieur à 40%. Finalement, parler d'Europe sociale-démocrate (taux d'imposition élevé, état et solidarité importante) au lieu d'Europe du Nord et d'Europe libérale (taux d'imposition faible privilégiant la richesse des individus) semble beaucoup plus proche de la réalité que des considérations géographiques. Avec cette deuxième considération, le premier paragraphe n'est plus savoureux d'ironie, il en devient révoltant : les peuples les plus libéraux et les plus riches (ceux qui ont privilégié leur enrichissement personnel et ruiné leur état) demandent aux peuples sociaux-démocrates et plus pauvres (car ils ont privilégié l'enrichissement de la collectivité sur l'enrichissement personnel) de passer à la caisse pour maintenir leur niveau de vie.
On pourrait juste voir cela comme une impudence extrème (des riches qui demandent aux pauvres d'être «solidaires» pour qu'ils puissent maintenir leur train de vie), mais on peut aussi voir cela comme la suite logique des politiques de libéralisation européennes. Il est difficile aujourd'hui de contrer la clameur des demandes de solidarité, mais il me semble que ce qui est en jeu aujourd'hui, dans la résolution de cette crise, c'est l'existence même des pays sociaux-démocrates. Car que vaudront-ils, une fois la crise passé, criblés des dettes de leur solidarité passée, tandis que les pays sans impôts recommenceront à prospérer ?