À bas l'investissement, vive la financiarisation?

En suivant le cours des articles précédents, il apparait clairement que l'une des grandes différences entre le capitalisme comtemporain et celui des 30 glorieuses est la faiblesse de l'investissement productif, qui a été remplacé l'ingénierie financière (fusion/acquisitions, LBOs, bulles spéculatives dans des secteurs non-productifs comme l'immobilier, et plus récemment rachats à grande échelle d'actions par les entreprises et dividendes payés par des emprunts).

En suivant le cours des articles précédents, il apparait clairement que l'une des grandes différences entre le capitalisme comtemporain et celui des 30 glorieuses est la faiblesse de l'investissement productif, qui a été remplacé l'ingénierie financière (fusion/acquisitions, LBOs, bulles spéculatives dans des secteurs non-productifs comme l'immobilier, et plus récemment rachats à grande échelle d'actions par les entreprises et dividendes payés par des emprunts). Pire encore, cette ingénierie financière s'est développée sous l'oeil neutre ou bienveillant des différents gouvernements depuis plus de 30 ans alors que dans les faits, elle s'est traduite par une perte de compétitivité (l'outil industriel est plus vieux et moins productif), puis par des délocalisations. Logiquement, la solution à ce problème consiste à rendre plus chère l'ingénierie financière (via par exemple une hausse des taux directeurs des banques centrales) tout en encourageant l'investissement productif (via par exemple une taxation des entreprises sur l'exécedent net d'exploitation plutôt que sur des bénéfices qui sont plus maquillés qu'un camion volé).

Mais d'après l'adage, il faut se méfier de ce que l'on souhaite, car on pourrait l'obtenir. Le but de ce billet est justement d'examiner ce qui pourrait arriver en cas de décollage des investissements des entreprises.

La vulgate économiste est claire sur ce point. Pour un keynésien, un investissement est une consommation de capital, donc une hausse des investissements signifie une hausse de la consommation, donc plus de croissance pour le PIB. Avantage par rapport à la consommation des ménages, l'investissement par les entreprises permet de rendre l'économie plus performante, produisant plus de richesses, et donc permettant à terme d'enrichir les citoyens, la différence entre la droite et la gauche se faisant alors sur la répartition de ces nouvelles richesses entre les différentes parties (les entrepreneurs qui sont à la pointe de la modernisation, les laissés pour compte qui ne peuvent y participer, etc.) Donc en théorie, cette hausse de l'investissement productif est souhaitable et profite potentiellement à tous.

En pratique, les effets d'une hausse de l'investissement productif me semblent beaucoup moins clairs, notament car les hausses de productivités potentielles semblent un ordre de magnitude au-delà de ce qui est supportable par la société dans son organisation actuelle. Avant d'examiner les changements requis pour s'adapter à cette hausse, regardons à travers quelques exemples ce qui est possible à court et moyen terme, et comment la société s'adapte (ou pas, en l'occurrence, actuellement).

Taxis en colères

Les chauffeurs de taxis, qui ont acheté à l'État une licence extrèmement onéreuse, souffrent de la concurrence qu'ils estiment déloyale des sociétés de location de véhicules avec chauffeur, qui fournissent un service très proche, mais sans avoir à acheter de licence. Ils demandent donc à l'État de séparer plus clairement les activités des taxis de celles de véhicules avec chauffeurs en introduisant un délai pour ces derniers entre la commande du véhicule et la prise en charge.

On est ici dans un processus d'augmentation classique de la productivité : les sociétés de location de véhicules avec chauffeur ont trouvé le moyen de fournir moins cher un même service grâce (à mon avis) au GPS, qui a rendu inutile la connaissance parfaite des rues d'une ville. Les chauffeurs de taxi, qui ont dû mémoriser une carte de la ville où ils exercent se retrouvent avec une connaissance qui est remplaçable par un boitier à 100€. L'acquisition d'une licence, comme preuve de la capacité d'un chauffeur de taxi à fournir un service efficace à ses clients est donc devenue inutile, malgré les sommes faramineuses qu'ils ont investi dans leur apprentissage et dans l'achat de la licence.

Mais même s'ils obtiennent gain de cause aujourd'hui, à moyen terme, les chauffeurs de taxi sont condamnés. La mauvaise nouvelle pour les conducteurs de véhicules avec chauffeurs, c'est que leur activité aussi est condamnée. Les prédictions sont difficiles, en particulier lorsque l'on parle du futur, mais certains points sont clairs.

En 2005, le prototype d'une voiture sans conducteurs a commencé à circuler dans un décor en carton, sans accidents. En 2012, la première Google Car a été mise en service dans le Nevada. Depuis, la Californie, la Floride, et le Michigan ont suivi et autorisé la circulation de ces véhicules. Ces véhicules remplacent les conducteurs par un radar couplé à un système de navigation et un ordinateur contrôlant tout cela. Coût actuel de l'électronique embarquée: 150 000$, dont la moitié pour le radar. Forcément, les premières rumeurs de taxi robot commencent à circuler... Il est certain que vu les problèmes légaux (responsabilité en cas d'accident, par exemple), les véhicules autonomes ne vont pas remplacé les taxis dans un ou deux ans. D'ailleurs, dans les états où ils ont été autorisés à circuler, il reste obligatoire d'avoir un humain derrière le volant, ne serait-ce que pour pouvoir désigner un conducteur responsable en cas d'accident.

Mais dans 10 ou 15 ans, un fois que suffisament de véhicules auront été mis en circulation, avec une électronique beaucoup moins chère (Loi de Moore oblige), il sera techniquement possible, et socialement acceptable, de fournir un service de location de véhicules sans chauffeurs, qui viennent prendre le client en charge (ou l'attendent sagement stationnés) sans que celui-ci ait autre chose à faire que de payer la course. Bref, auto-lib, mais sans avoir à conduire le véhicule et avec la station en bas de chez soi.

Pour résumer, les taxis traditionnels possèdent chacun leur véhicule et doivent faire des études. Les sociétés de taxi ont augmenté la productivité en faisant tourner un même véhicule entre plusieurs chauffeurs, ce qui permet d'être plus productif par rapport au capital investi tout en ayant toujours un employé par taxi en activité. Les véhicules avec chauffeurs, équipés de GPS, permettent de se passer des études (et de l'achat d'une licence). Et dans le futur, les véhicules autonomes permettront de se passer de chauffeur, la société gardant quelques employés pour l'entretien des véhicules en activité. Sur 1 heure de circulation, les sociétés actuelles ont besoin de payer au moins un employé par taxi (le reste étant pour l'administration et l'entretien). Dans 10 ou 15 ans, pour 1h de circulation, il suffira de compter 5 minutes d'entretien (nettoyage+plein, si ce n'est pas automatisé...), soit une productivité multipliée par 10 par rapport aux sociétés actuelles.

En même temps qu'on contemple la mort programmée des chauffeurs de taxi, on peut aussi songer aux conducteurs en général : cheminots, chauffeurs routiers, conducteurs de bus, métros, et tramway, pilotes d'avions. Même si plus le nombre de passagers transportés est élevé, plus long sera le délai avant qu'il ne devienne socialement acceptable d'être transporté par un robot, il est inévitable qu'à moyen terme, ces métiers disparaîtront face à la concurrence de robots plus performants, plus sûrs, et moins chers.

Médiapart assassiné

J'ai suivi avec distance l'histoire de la TVA à appliquer à Médiapart et aux autres médias en ligne. Mon seul avis sur la question, c'est de la reformuler en : est-ce que le but de la TVA réduite est d'aider les entreprises d'information (oui, je sais que c'est ce qui est écrit sur le texte de loi), ou est-ce qu'il s'agit de subventionner les imprimeurs, et ouvriers dans l'imprimerie, en France ? Je sais bien qu'aucun gouvernement digne de ce nom ne s'abaisserait à un tel clientélisme, donc cette question est forcément rhétorique, sur fond d'Internet tuant la presse-papier. Car finalement, c'est bien de cela qu'il s'agit : Médiapart peut fournir un journal de bonne qualité, sans publicité, et à moindre coût que les alternatives car il n'a pas besoin de payer (indirectement) des ouvriers d'imprimerie. Là encore, on voit que la réaction du gouvernement, en soumettant Médiapart au plein tarif, est d'essayer d'empêcher la hausse de productivité qu'entraîne la dématérialisation d'un journal.

Amélioration des conditions de travail à l'usine en Chine

L'année 2013 aura été, pour les ouvriers chinois, une année pivot, avec 2 nouvelles, une bonne et une mauvaise. La bonne a été que les salaires ont encore augmenté, de même que les conditions de travail se sont améliorées. La mauvaise, d'abord pour le million d'employés de Foxconn (l'industriel Taiwanais dont les usines fabriquent les iPhones, les iPads, et autres gadgets onéreux), mais à terme aussi pour les autres, est que 300 000 seront licenciés car Foxconn projette la construction d'une usine entièrement robotisée à Taiwan. En 2013, le coût d'un robot est devenu inférieur à celui d'un ouvrier chinois.

Inutile de dire que cette nouvelle tombe particulièrement mal pour tous les employés peu qualifiés dans les pays émergents, qui avaient jusqu'ici profiter (sans commentaires) des délocalisations des pays riches vers des pays pauvres pour obtenir un travail payé au lance-pierre. Plusieurs entreprises, notament dans les secteurs technologiques, ont déjà annoncé le rapatriement de la production vers les lieux de consommation pour simplifier la chaîne logistique et raccourci les délais entre la commande et la livraison. Il est probable que le secteur du textile suivra rapidement, avec une relocalisation dans les pays riches pour permettre une adaptation presque en temps réel à la demande.

Mais avant que le lecteur ne pousse un « ouf ! » de soulagement pour cette relocalisation, je répète. Les usines rapatriées seront entièrement, ou presque, robotisées. Les seuls emplois à espérer sont des emplois dans la maintenance et l'entretien des robots, et ne seront pas nombreux.

Boulots de M...

Heureusement, pourrait-on se dire, il reste des petits boulots non-qualifiés, pouvant être exercés par tous, et peu susceptibles d'être remplacés par des robots. Comme hôte d'accueil (caissier) dans un supermarché, par exemple. J'espère que les caisses automatiques déjà déployées suffisent à convaincre le lecteur que cette piste n'est pas la bonne... Disons, pour les étudiants, le travail dans la restauration rapide. Mais là encore, l'avenir est sombre pour ce genre de travail. McDonald expérimente déjà en France la commande par Internet, ce qui permet au client d'éviter la queue, et à McDonald d'avoir moins de caissiers, donc moins de salariés à payer. Donc à terme, il reste essentiellement la cuisine et l'entretien du restaurant. Mais la société Momentum Machine a annoncé la mise au point de robots cuisiniers, spécialisés dans la confection de hamburgers dans toutes leurs variations possibles (http://momentummachines.com/). Pitch du site Web: le robot est rentabilisé en une année de service grâce aux salaires économisés.

Projetons-nous dans 10 ans. Au-delà des hamburgers, combien de cuisiniers pourront être remplacés ? Il est probable que nous auront droit à des robots-suchi, des robots-kebab, des robots-galettes, etc. Par rapport au nombre actuel d'employés dans la restauration, on peut là encore envisager d'une division par 10 du nombre de salariés nécessaires pour rendre un service identique, voire meilleur (hygiène, compétence qui ne pourra que s'élever des robots, meilleurs produits utilisables grâce aux gains sur les salaires).

Sur le long terme, la trajectoire est claire. Il y a 100 ans, les bourgeois avaient du personnel de maison pour faire le ménage, la cuisine, et s'occuper des enfants. Le ménage a été déjà en grande partie délégué à des machines, soit totalement (machines à laver, lave-vaisselle), soit en partie (aspirateur, lavage des vitres). Les bourgeois ont ensuite agit comme des entreprises, en externalisant la préparation de nourriture soit en allant manger à l'extérieur au restaurant, soit en achetant des plats préparés. Maintenant, les employés de restaurant sont eux-aussi menacés de disparition par des robots, ne laissant plus finalement qu'un ou deux employés encore nécessaires par restaurant pour l'entretien des machines et de la salle. Enfin, l'éducation des enfants a elle aussi été complètement externalisée dans les Claés, en général un service public fourni par les mairies.


Conclusion

Si je choisi de terminer sur cette évolution à long terme, c'est pour éviter le pessimisme qui pourrait ressortir de ce billet : bientôt, on sera presque tous au chomage car nos emplois vont disparaître à cause des robots. Mais ce serait oublier que si les emplois de gouvernante, de domestique, de cuisinier personnel, voire de chauffeur particulier ont presque totalement disparus, la notion de maison bourgeoise s'est considérablement élargie. Aujourd'hui, 90% des foyers ont une machine à laver et peuvent acheter des conserves réchauffables dans une casserole pour un coût presque négligeable. Les enfants n'ont plus de gouvernantes, mais vont dans des Claés, à l'école, et ont des activités péri-scolaires. Donc les gains de productivités réalisés jusqu'à aujourd'hui sont bénéfiques globalement pour la société.

Le problème de la révolution technologique en cours est sa vitesse et son ampleur. Même si les acteurs se fendent d'un paragraphe sur l'augmentation globale du bien-être qui en résultera (voir le site de Momentum Machines, par exemple), en se fendant d'un paragraphe sur les gains de productivités qui permettent d'être réinvestis dans d'autres achats et donc de créer de nouveaux emplois qui remplaceront ceux qui sont supprimés immédiatement, on peut avoir des doutes face à l'ampleur des changements possibles dans les 10 ou 20 prochaines années, face aux coupes claires qui vont décimer (métaphoriquement, bien sûr, la décimation étant littéralement la suppression d'un dixième, alors qu'on contemple ici la suppression de neuf dixièmes...) des secteurs des services, et l'abaissement des compétences requises pour les secteurs restant, donc l'augmentation du nombre d'employés en compétition pour un poste.

Finalement, l'action des gouvernements, jugée face à ce défi, est compréhensible : des lois et des décrets pour ralentir la hausse de productivité (comme l'atttaque sur Médiapart pour le rendre moins productif), et un développement de l'industrie financière qui ne produit rien, mais qui occupe. Mais en même temps qu'elle est compréhensible, elle évoque les images d'un François Hollande ou d'un Nicolas Sarkozy habillés en baigneur et construisant une digue dans le sable pour empêcher la marée de monter. La vraie alternative à la politique actuelle consiste donc à organiser la société pour faire face à la réduction du travail nécessaire pour produire autant, voire plus qu'aujourd'hui. Je rappelle que dans les secteurs évoqués, l'ordre de grandeur était d'une division par 10 du nombre d'heures de travail pour produire autant qu'aujourd'hui. Les retraités ne seront pas épargnés, car celà signifie que si rien ne change, il y aura beaucoup moins de salariés pour cotiser au paiement des pensions.

Cela signifie que juste en regardant à moyen terme (10 ou 15 ans), il faut réformer complètement la société :

  • des impôts et cotisations indexés sur les salaires, alors que le salariat est en voie de disparition;
  • des inégalités qui menacent de devenir intolérables entre les salariés qui pourront accéder à plus de richesses que jamais auparavant (car tout sera devenu moins cher), et les autres qui ne pourront subvenir que grâce à la redistribution (voir premier point).

La financiarisation de l'économie ralentit cette évolution, mais elle ne l'empêchera pas. Et surtout, dans cette perspective, réussir à stopper la financiarisation risque de faire tomber de Charybde en Scylla : l'augmentation des investissements des entreprises se traduira par plus de chomage, plus vite. À long terme, il est certain que la financiarisation, comme tout ce qui n'est pas durable, disparaîtra, nous laissant face à la hausse de productivité grâce aux robots. Pour la survie de nos sociétés, et leur état futur, il est donc impératif de mettre en place une organisation de la société et de l'État qui puisse faire face à ces changements. Notament :

  • en redirigeant l'impôt et les cotisations du travail salarié vers le capital;
  • en trouvant des sources de revenus supplémentaires pour l'État, par exemple en re-nationalisant la production d'énergie, car tous ces robots consomment !
  • en réduisant le nombre maximal d'heures travaillées par un salarié pour partager plus équitablement le travail restant dans la société;

Il restera du travail accessible à tous, de la maintenance de robots par exemple, mais il ne sera pas suffisant pour nous faire vivre tous dans l'organisation actuelle de la société. Autre point incident, mais que je n'ai eu l'espace de développer : si on analyse ces changements sur le plan monétaire, on se dirige vers une déflation d'une ampleur inégalée dans le passé : beaucoup moins de salariés, avec des salaires inférieurs, pour produire plus qu'aujourd'hui, et beaucoup moins cher. Pour continuer un article précédent de Phillipe Riès (faut-il avoir peur de la déflation ?), et par rapport au raisonnement usuel disant qu'en cas de déflation, l'investissement s'arrête car le même produit coûtera moins cher dans le futur, on voit qu'il serait suicidaire : parmi 10 enseignes de restauration rapide, la première qui passe à la robotisation pourra dégager suffisament de bénéfices avant que les prix ne chutent pour rentabiliser son achat. Les autres disparaîtront rapidement car devenues non-retables.


Bonne année à tous !

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