Morning Again in America

L'histoire ne se répète pas, elle bégaie.

Trump va devenir dans quelques heures le nouveau président des États-Unis. Sa biographie diffusée sur Arte est suffisament édifiante pour se faire une idée du personnage d'après ses actions passées: le petit enfant qui détruisait les jouets de son frère parce qu'il voulait avoir les meilleurs, l'adolescent amateur de bizutage et de démonstrations de force, le jeune homme d'affaire qui se lie à un avocat McCarthyste dont la tactique privilégiée est la destruction psychologique de l'adversaire, les logements qui ne sont pas loués aux noirs, une vista de businessman douteuse (une réussite avec la Trump Tower, un échec qui le ruinera avec les casinos) et, d'après  un banquier chargé de l'affaire, un PDG qui ne connait rien aux ffaires, et n'a aucune idée de ce qui se passe dans son entreprise. Ses traits de caractères: centré sur sa personne, et sociopathe, il n'a que faire de la réalité autour de lui.  Sa réussite: avoir la réputation d'être riche, et vendre son nom à tous ceux qui espèrent partager une part de cette richesse. Au pays de l'esbrouffe Donald Trump est Roi, et le titre de Président n'est qu'un pis aller.

 

Au-delà du personnage, il y a un mouvement politique Donald Trump. La somme de ses incohérences pourrait le faire oublier, mais il existe. On y trouve des classes populaires persuadées que l'abolition de l'Obamacare est une promesse de campagne, mais qu'elle ne se fera pas, des évangélistes tout à coup peu regardant sur la vie privée de cet homme politique et qui ne voient que l'opposant à l'avortement, des milliardaires incarnant la réussite et le rêve américain, et surtout, et encore, des classes populaires, des religieux, des pauvres et des riches qui veulent que l'Amérique redevienne Great Again. Pourquoi Again ? Parce que pour tous ceux qu'on a pu voir et entendre depuis des mois, il y a surtout l'envie du retour des années Reagan, des yuppies, de l'économie libérale triomphante, voire presque du darwinisme social Randien. 

 

L'histoire ne se répète pas, mais elle bégaye. Reagan a vendu du rêve aux américains. La vie facile, ceux qui entreprennent réussissent et deviennent millionnaires, au moins. Les pauvres ne peuvent être que des fainéants, des assistés sociaux, et c'est en supprimant les programmes d'aide qu'on leur donnera enfin un grand coup de pied aux fesses pour qu'ils se mettent eux aussi à travailler, et qu'ils réussissent comme les autres. Ça tellement bien marché que Reagan est intouchable, c'est l'icône indéboulonnable du "Morning in America".

 

Mais l'économie vaudou de Reagan n'a jamais fonctionné. Elle n'a toujours été qu'une illusion, basée sur l'accroissement rapide des dettes publiques et privées, et du boom économique qui accompagne toujours cet accroissement. La dérégulation, le combat contre l'Empire du Mal, Star Wars, la navette spatiale, la ré-évangélication de l'Amérique, l'argent-roi, toutes ces politiques associées aux années 80 et dont beaucoup d'américains sont nostalgiques ne sont que des accessoires. Seul le boom de l'endettement et l'argent qui coule à flot grâce aux fonds de pension comptent. Mais ce boom est un comme une injection de drogue dans l'économie, et les effets ne durent pas.

 

Les présidents suivant ont dû géré la descente: Bush I, trop classique, en subissant une récession, Clinton en suscitant un nouveau boom d'endettement privé avec l'économie Internet, Bush II en créant encore un nouveau boom avec une bulle immobilière, et enfin Obama qui lui a misé sur l'endettement pour l'éducation (au moins, il en reste quelque chose) et une nouvelle bulle financière. On voit là la principale critique qui est faite à ce dernier: les "américains moyens" n'ont pas pu profiter de cette dernière bulle, réservée aux jeunes pour les les études et aux seniors ayant une retraite par capitalisation pour la partie financière.

 

La mission de Trump, pour ses électeurs, est simple: il doit susciter un nouveau boom dont les américains moyens seraient bénéficiaires, et il est bien compris par tout le monde que cela signifie que Trump doit être le nouveau Reagan. Le désastre des finances publiques et de l'endettement privé des années Reagan est oublié, ce sont accessoires qui comptent. Les fonds de pension sont aujourd'hui sous-capitalisés, menacés de faillite alors même que la finance est au plus haut, et commencent à puiser dans Wall Street plutôt qu'a y injecter l'épargne des américains. L'endettement (réel) de l'État fédéral est déjà de plus de 60% du PIB (100% si on compte la "dette" à la Sécurité Sociale), l'endettement privé des entreprises et des particuliers est à un niveau record (grâce aux politiques de taux bas), donc il est presque certain qu'il n'y aura pas de boom Trump comme il y a eu un boom Reagan.

 

Et ce qui fait le plus peur aujourd'hui, finalement, c'est de se dire que c'est la personne décrite dans le premier paragraphe qui va devoir géré le retour à la réalité pour les États-Unis. 

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