A propos de l'exclusion de Pierre Larrouturou de Nouvelle Donne

À l'heure de l'exclusion de Pierre Larrouturou de Nouvelle Donne, je publie ce mail expliquant pourquoi Nouvelle Donne était sur la mauvaise voie. Et donc pourquoi, paradoxalement, l'exclusion de PL pourrait être une bonne nouvelle en lui redonnant une liberté politique.

Bonjour à tous, et meilleurs voeux,

je ne suis plus adhérent de Nouvelle Donne (ND), et même si j'adhère totalement au programme initié par Pierre Larrouturou (PL), j'ai du mal à m'en déclarer sympathisant. Ce qui suit doit donc être considéré comme un avis extérieur, même si j'espère que malgré le côté certainement désagréable, ça contribuera à la réflexion sur le fonctionnement de ND. Initialement, le but était de faire de la politique autrement en arrêtant de mentir aux français. Le résultat est que ND ne fait plus de politique et que les adhérents se mentent à eux-mêmes. Je considère que la principale erreur est l'architecture même de ND, et donc que sans réforme interne très profonde, il est illusoire d'espérer que ces deux résultats changent. 

Faire de la politique, ça signifie analyser la société, et en particulier les autres mouvements politiques, et chercher les opportunités de faire progresser nos valeurs. L'opportunité, aujourd'hui, c'est la dérive du Parti Socialiste au centre, voire à droite. Cette dérive laisse un énorme espace libre pour une formation de type sociale-démocrate, au sens "Europe du Nord" du terme. Ce positionnement est parfaitement compatible avec le programme (original, je n'ai pas regardé les éventuels changements) de ND. PL ne prend-t-il pas régulièrement en exemple le Kurzarbeit ou les réductions temporaires du temps de travail mises en place au Canada ? Ce positionnement signifierai certainement d'abandonner certains projets beaucoup plus clivants, mais il permettrait de s'adresser à tous ces français qui votent d'ordinaire PS mais ne se retrouvent pas dans la ligne Valls actuellement mise en oeuvre. Ceci n'est qu'un exemple d'analyse possible, et je suis certain qu'il y en a d'autres, qui justifieraient un autre positionnement, mais mes souvenirs des réunions ND me font dire que cet effort d'analyse électoral n'a jamais été fait. La question posée, lorsqu'on parle d'élections, est toujours « comment convaincre les électeurs de nos propositions ? », jamais « que pouvons-nous proposer pour que les électeurs nous soutiennent ? »

Cette absence de remise en cause d'un programme sanctifié, c'est l'un des mensonges que les sympathisants de ND se font. Le but du débat interne est d'ajouter de nouveaux points à ce programme, au gré de coalitions de circonstances, pour soi-disant représenter au mieux les adhérents avec les propositions les plus progressistes, les plus en avance. Mais ces propositions d'avant-garde (au sens bolchévique du terme) n'aboutissent qu'à rendre le programme illisible (en le réduisant à une accumulation de points disparates sans liens entre eux, au moins pour une personne extérieure) et à réduire le nombre de militants, chaque proposition clivante éloignant une minorité, même petite, pour laquelle « c'est vraiment n'importe quoi ». Le résultat, c'est un "parti" qui ne s'adresse plus à l'extérieur et dans lequel seuls les positionnements internes sur des débats ésotériques comptent. J'ai mis parti entre guillemets, car le rôle d'un parti est normalement d'agréger des individus pouren faire une force collective au service d'un projet, alors que ND aboutit plutôt au combat idéologique entre les militants pour savoir lesquels sont les mieux, les plus en avance. Penser que ND pourra peser sur les orientations politiques en ayant le meilleur programme possible, c'est le deuxième mensonge que les militants de ND se font à eux-mêmes. En démocratie, l'efficacité d'un parti ne se mesure pas en fonction de sa pureté, mais en fonction de son audience et à sa capacité à la transformer en réformes concrètes.

De tout ça, on pourrait penser que pour que ND soit plus efficace, il faudrait arrêter de débattre et se lancer dans des actions concrètes (préparer les prochaines élections). Par analogie avec les gouvernements des pays, il faudrait sacrifier le parlement (le débat) pour avoir un exécutif (l'action) plus fort.  C'est une réaction très française (hélas), mais contraire à l'ambition de ND de faire de la politique autrement : on a en France un pouvoir exécutif disproportionné, et je considère que les militants de ND de bonne foi réagissent en tentant d'étouffer tout ce qui pourrait ressembler à un pouvoir exécutif, d'où la "constitution" actuelle de ND. L'inconvénient (bien connu) d'exécutifs faibles est l'absence de capacité d'interaction avec l'extérieur (écoute des besoins et propositions de solutions), et cette impuissance impose au fonctionnement interne l'absence d'enjeux. Je considère que c'est cette absence d'enjeux dans les débats qui est la cause originelle de la radicalisation et de l'autisme évoqués plus haut. Et donc que, sans préjuger des solutions à adopter (j'en ai proposé une pour le programme, correspondant à ma sensibilité, mais il peut y en avoir d'autres, et pour la constitution, même si j'ai des idées en tête, je me contente de proposer de choisir un pays dont une majorité des militants pensent que le gouvernement fonctionne bien, et de traduire les équilibres de sa constitution en une charte de fonctionnement pour ND).

Bref, il y a un lourd chantier à mettre en oeuvre par les militants s'ils veulent réellement que le temps qu'ils passent serve à changer la politique en France. Et il est d'autant plus lourd qu'il consiste aussi à remettre en cause une partie des engagements déjà pris. Mais sans cette volonté de changement, ND deviendra juste un lieu de discussion pour se faire plaisir, avec des élections de temps en temps qu'on finira bien par snober tant leur résultat ne correspondra pas aux attentes et au temps passé par les militants. Ou pire, ND se la jouera à la Podemos, qui a théorisé le fait d'avoir un programme incohérent mais collant à la mode, un peu de tout pour chacun, en espérant récolter des voix, mais sans qu'on sache pour quelle politique à appliquer. Bref, plus inutile encore qu'un club de discussion, un simple logo. Même si ça ne transparaît pas forcément dans ce message, j'aimerai réellement que ND soit un vrai parti, fort, porteur de propositions et d'espoirs, et s'adressant aux français. L'urgence que montrait PL en 2012 au PS, puis en 2014 au moment de la fondation de ND, elle existe toujours, même si elle est bien cachée. C'est d'autant plus dommage de voir des personnes de bonne volonté (car je pense que c'est le cas en grande majorité à ND, malgré mes critiques, je n'ai pas rencontré de personnes de mauvaise foi, ou très peu) saborder inconsciemment ce qui pourrait être un grand parti...

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