C'est la mode, il devenu de bon ton de dauber sur Hollande, et sur l'inaction générale du gouvernement en matière économique. Mais au-delà des "il faudrait que..." et "yaka..." se pose la question des marges de manoeuvre réelles du gouvernement face à la finance, face à la crise. Et, par effet miroir, est-ce que ce qui est souvent demandé au gouvernement ne ferait pas partie de ces voeux pour lesquels, d'après l'adage, "il faut se méfier de ce que l'on souhaite, car on pourrait bien l'obtenir."
Les gouvernements et les banques sont liés entre eux
Les échanges récents autour de la BCE jettent une lumière crue sur la situation réelle de ces deux acteurs. Pour résumer, ça a commencé avec l'Espagne qui a espéré tirer profit de la faiblesse des banques allemandes, en demande à la BCE des règles plus strictes sur le contrôle des risques dans les banques (ces règles devant être testées pendant un audit, les stress tests, dans le cadre de la mise en place de l'Union Bancaire). L'idée est qu'en mettant la pression là où ça fait mal à l'Allemagne, sur ses banques, il serait possible d'obtenir un désserrement général de la politique de la BCE.
Mais l'Allemagne n'a pas flanché, et Jens Weidman, le président de la banque centrale allemande, a demandé qu'en retour les prêts des banques à leur état soient considérés à leur juste niveau de risque. Pour l'instant, il n'y a pas eu de réponse, mais l'Espagne, la France, et l'Italie ont vite arrêté l'offensive sur les banques allemandes. La raison en est que dans ces trois pays, les banques et les États ne survivent que grâce à un portage de titre que beaucoup à gauche dénoncent.
Ce portage consiste, pour les banques, à emprunter de l'argent à la BCE à 0,75% (donc elles créent une reconnaissance de dette de 100,75€ vis à vis de la BCE, qui en retour les crédite de 100€). L'argent emprunté est ensuite utilisé pour prêter aux États à 4% (donc les banques déboursent les 100€ précédents pour acheter une reconnaissance de dette de l'État de 104€). Cette reconnaissance de dette est ensuite placée auprès de la BCE qui, estimant qu'aucun État de la zone Euro ne peut faire faillite, va la payerun peu plus de 100€, disons 101€). Cette dernière étape fait sortir la créance de dette du bilan de la banque, même si le titre n'est que prêté à la BCE. Au final, cette opération laisse les banques avec une reconnaissance de dette de 100,75€ vis-à-vis de la BCE, et 101€ de cash. C'est cette différence qui permet aux banques de compenser les pertes sur les prêts qu'elles ont imprudement consenties, et d'afficher des bilans sains.
La critique de Jens Weidman est la même que la critique de la gauche : cette opération revient à donner de l'argent aux banques sans prendre en compte le risque qu'elles prennent que leur État fasse faillite. L'histoire ne dit pas s'il est convaincu qu'elle est immorale ou s'il s'agit juste d'une position tactique pour éviter que la BCE n'aille voir de trop très le bilan des banques allemandes, mais elle est très informative sur la situation réelle des banques et des États.
Un système bancaire en faillite virtuelle
Cette opération a été validée, depuis 2008, par tous les politiciens européens en charge des affaires de leur pays et par la BCE car ils savent que sans ces revenus, les systèmes bancaires dans les pays les plus touchés par la crise s'effondreraient rapidement. Il ne faut donc pas se tromper, les success stories des banques espagnoles (entre autres) sont baties sur ces subventions déguisées de la BCE. Demander, comme le fait par exemple la Motion 4 du Parti Socialiste ou d'autres partis de gauche que la BCE prête directement aux états, c'est aussi demander la faillite du système bancaire (il resterait sans doute des banques viables, mais beaucoup moins), et donc une forte diminution des prêts aux entreprises et aux particuliers, avec toutes les conséquences économiques qu'on peut imaginer.
Cela permet aussi de relativiser les discours sur la confiance des investisseurs qui seraient revenus sur le marché de la dette des États du sud de l'Europe. Ces échanges sur ces marchés ont beaucoup diminué depuis quelques années, et les banques de chaque pays sont les principales acheteuses des reconnaissances de dette de leur État. Le mécanisme décrit ci-dessus en fait les principales acheteuses, et finalement les seules prêtent à payer à ce prix les reconnaissances de dette de leur propre État.
Ce qui pose deux nouvelles questions. La première est de savoir si les États trouveraient des prêteurs en cas de faillite de leur système bancaire, et la seconde est de savoir pourquoi les banques n'achètent pas, ou peu, de reconnaissance de dettes d'un autre État. On ne peut pas y apporter de réponses définitives sans être dans le secret des Dieux, mais le simple fait de les poser est intéressant.
Concernant les prêts aux États, on peut par exemple remarquer que les gouvernements n'hésitent pas à prendre des mesures impopulaires, y compris vis-à-vis de leurs propres soutiens, pour soutenir le système bancaire. Pour en revenir au titre, malgré son discours du Bourget, l'arrivée au pouvoir de Hollande puis du gouvernement Ayrault les a rapidement convaincus de ne prendre que des mesures marginales contre les banques et la finance. Se pourrait-il que les banques françaises soient les dernières à prêter encore à l'État, et que sans leur soutien la France pourrait rapidement faire défaut, en plus de la faillite plus ou moins programmée dans ce cas du système bancaire ?
Un élément de réponse est peut-être apporté par la deuxième question. Finalement, au sein de la zone Euro, le seul risque supplémentaire entre disons une banque française et une banque espagnole pour prêter à l'État Espagnol avec le mécanisme décrit précédement est que l'Espagne sorte de la zone Euro. Par exemple, en cas de défaut du gouvernement Espagnol, la BCE se retrouverait avec la patate chaude des reconnaissances de dette de l'Espagne que les banques espagnoles ont déposées chez elle. Le cas de la Grèce a montré que dans ce cas la BCE n'acceptait pas, pour des raisons constitutionnelles, de pertes sur ces titres (car ces pertes seraient assimilées à une subvention des États). Entre l'impossibilité (en pratique) pour l'Espagne de payer ce qu'elle doit et l'impossibilité (juridique seulement, mais y déroger pourrait conduire à une sortie de l'Allemagne, de l'Autriche, des Pays-Bas, de la Finlande) pour la BCE de ne pas recevoir l'argent dû, la seule solution serait une sortie de l'Espagne de la zone Euro.
J'ai pris l'Espagne comme exemple, mais la conclusion reste la même pour tous les pays ayant recours à l'opération décrite pour se financer : un défaut de l'État entraîne une sortie de la zone Euro. Toujours pour rester sur l'exemple de l'Espagne, une banque espagnole, dont l'activité principale est en Espagne, pourrait alors faire défaut sur ses obligations vis-à-vis de la BCE tout en recevant des "nouvelles pesetas" à un taux de change fixé avec l'Euro pour son activité locale par son État. Ce serait pour elle une opération blanche. À la différence d'une banque étrangère, qui au mieux se verrait elle aussi proposer un remboursement en nouvelle pesetas plutôt qu'en €, mais tout en devant faire correspondre à ces pesetas des reconnaissances de dettes en Euros. Donc en cas de dépréciation de cette nouvelle pesetas face à l'Euro, une banque française subirait de lourdes pertes dans son bilan compté en Euros.
Toujours sans apporter de réponses aux questions précédentes, il est remarquable que les banques européennes agissent comme si ce risque de défaut était non-nul en ne prêtant qu'à leur État. Comme si les discours positifs sur le retour à la santé économique de la zone Euro n'étaient pas accompagnés d'actes pratiques.
En conclusion, les mécanismes mis en oeuvre durant la cogestion Sarkozy-Merkel de la crise de 2007 ont permis de stabiliser les états, les économies, et le système financier de la zone Euro en subventionnant les banques pour qu'elles puissent continuer à subventionner les états pour qu'ils puissent rester dans la zone Euro. Avec les règles existant auparavant, seuls les reconnaissances de dette des états les plus stables pouvaient être acceptées avec une si faible décôte. Mais ce changement de règles à aussi conduit à concentrer le risque au niveau de la BCE. Ce mécanisme a échangé les multiples risques de faillite individuelles de banques, avec les risques de crise économique les accompagnant, en un risque binaire de sortie ou non de la zone Euro.
Comme Nassim Taleb le fait régulièrement remarqué, cette concentration et mise à l'écart du risque conduit en pratique à l'ignorer, ce que font les banques françaises (car il n'y a pas que les espagnoles) en prêtant à la France. Tout marche bien jusqu'à ce qu'un jour, plus rien ne marche.
Une autre conséquence est que, pour caricaturer et d'après les actes des principaux intéressés, une mise au pas du système financier et un arrêt des subventions aux banques conduirait probablement à une très grave crise de la zone Euro, avec un éclatement qui ne serait plus à exclure. Sous cet angle, on peut comprendre la paralysie du gouvernement Ayrault. En partant du principe que "tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir", on peut espérer qu'après des années de subventions au système bancaire, les banques finissent par revenir à un bilan stable, sans pertes cachées, et que l'économie puisse repartir sur de bonnes bases. C'est la stratégie suivie par le Japon dans sa "décennie perdue" qui dure depuis bientôt 25 ans, toujours sans sortie envue.
Où on peut penser que la faillite du système financier est de toute façon inéluctable, et qu'on ne peut pas échapper à une crise majeure combinant à la fois la faillite des banques, le défaut possible de l'état, et un arrêt des prêts à l'Économie. Et que dans ce cas, le choix n'est plus entre la survie ou non du système bancaire et tout ce qui l'accompagne, mais sur la date, le plus tôt possible ou le plus tard possible.
Vu les effets secondaires de la politique de taux bas sur la désindustrialisation de l'économie, il semble qu'on ait intérêt à ce qu'il soit préférable que cette faillite arrive le plus tôt possible, tant qu'il reste une industrie qui pourra nous permettre de rebondir. Il aurait été préférable de laisser mourir les banques qui auraient dû faire faillite en 2008, mais ce n'est pas le choix fait à l'époque, et il faut vivre avec. Depuis 2008, les enjeux ont augmenté avec des sorties possibles de la zone Euro parce que les dirigeants de l'époque avaient préféré repousser le moment de vérité. Le gouvernement repousse le moment en espérant que ses aides à l'industrie compenseront la désindustrialisation (si bien décrite dans le rapport de la CGT) pendant que les banques reconstituent leur bilan.
Mais il faut reconnaître que même en étant de gauche, le choix entre la mise au pas ou non du système financier est beaucoup plus dur qu'il ne le semble au premier abord. Et que la demander, c'est aussi souhaiter rapidement une crise économique majeure, en espérant avoir de meilleure chance d'en sortir, et en meilleur état, que si elle arrive après 10 ans d'efforts épuisant l'économie et les citoyens.