Interview de Dominique Decèze au sujet des suicides de France Télécom

par Yannick  et Hélène 

 

Bonjour,

Vous avez mis en lumière le harcèlement qui tue chez France Telecom avec des modes opératoires quasi planifiés par des usages, des méthodes et des managers inconscients de leur ouvrage. Quelle est votre réflexion sur tout cela avec le recul des années ?

 

La souffrance au travail que j'ai dénoncée  et qui va bien au-delà du harcèlement, qui n'en est qu'un aspect, a commencé à la fin des années 1990 et s'est accompagnée d'un "dégraissage" massif, (5 à 6 000 personnes par an) de restructurations incessantes, de changement de métiers,  de changement de statut (apparition des primes au mérite), d'un horizon sans perspective. Ces modifications ont accompagné des changements technologiques qui ne doivent pas être niés. Mais ici, ces changements se sont accompagnés d'une politique de ressources humaines très agressive que j'ai dénoncé dans la Machine à broyer

  A ce jour, il est peu probablement que le management aie beaucoup changé même si on voit ici et là des entreprises qui pensent que lorsque le lieu de travail est convivial cela permet à tous de s’y retrouver… pensez-vous que des harcèlements soient en cours ?

La méthode que France Télécom a mis en oeuvre est celle du "lean management". Elle n'a pas donné partout des résultats aussi délétères. Les processus qu'elle génère sur la santé des travailleurs sont étudiés et connus depuis trente ans. Le Professeur Christophe Dejours, Yves Clot, Philippe Davezies, Alain Carré, d'autres encore ont "théorisé" les mécanismes du Lean management qui génèrent la souffrance au travail. Il est donc possible de les prévenir. Si la situation de France Télécom a été plus dramatique, c'est que les transformations ont été plus rapides,  moins pensées en terme humain.

J’imagine que vous devez être contacté en tant que lanceur d’alerte sur le sujet ?

 La publication de "la machine à broyer", en 2004  a délié les langues. Des agents de France Télécom ont accepté de témoigner devant des caméras. Certains ont osé porter plainte. Des médecins du travail se sont mobilisés. De nombreux syndicats m'ont nvité alors à présenter le livre. Je garde le souvenir d'innombrables personnes en larmes et disant publiquement "vous racontez ce que je vis, mais je n'osais pas le dire y compris à mes enfants".La question des "risques psychosociaux" a depuis été reconnue et à fait l'objet d'un rapport remis au Gouvernement. Depuis , nous avons eu Renault, le rapport de Technologia, la confirmation du lien entre des méthodes de production et de management et la souffrance au travail. Malheureusement dans la plupart des entreprises, on a pensé qu'il suffisait de détecter les personnes faibles et de former l'encadrement à cette tâche pour éviter les souffrances. Ce n'est pas suffisant.

 

  Sur les trente victimes, quel a été le mode opératoire qui a conduit à leur enfer au quotidien et à leur mise à mort progressive et leur suicide ?

Le mode opératoire, comme vous dites, est toujours le même. La personne est déstabilisée par son changement de poste, de chef, de collègues, de lieu de travail, de métier, d'horaire, de rémunérations, etc.  Elle avait une certaine conception de son travail, elle avait un but, elle avait donné du sens à son activité professionnelle. De temps à autre on l'encourageait, on lui disait c’est bien". D'un seul coup cet horizon disparait.  A qui peut-elle s'ouvrir de son désarroi? Son "manager"? Ses collègues? La réorganisation a changé son chef, et ses collègues sont des nouveaux, avec lesquels elle est mise en compétition. Il n'y a aucun espace pour parler, discuter, échanger, "travailler" au sens profond du mot, c'est à dire prendre des initiatives et pas seulement accomplir une tâche donné en un minimum de temps.  Très vite, cette situation au travail à des répercussions sur la vie familiale qui se dégrade. et parfois, c'est le suicide. 

 

Que voudriez-vous dire à ce jour aux familles, et plus largement à ceux qui vivent l’enfer ? 

  Vous n'allez pas bien? Ce n'est pas obligatoirement de votre faute. Vous n'êtes pas obligatoirement responsable de cette situation. Parlez-en aux responsables syndicaux, à votre médecin, à vos collègues. Pensez à la façon dont le travail est organisé. Vous avez l'impression d'être harcelé? Mais votre harceleur obéit lui même à des contraintes qui le harcèlent. Il faut jouer le collectif

 

Pensez-vous que le public soit exempt de pratiques aussi violentes ?

Non, privé ou public les barrières ont sauté. Avec la RGPP l'application des mêmes méthodes produit les mêmes effets.  

 

Comment finalement résister à ces stratégies de chefaillons décomplexés ?

Le problème est moins celui des chefaillons que le pouvoir et le rôle qu'ont leur donne. Le nombre de personnes perverses par nature est quand même limité! Il faut collectivement les amener à justifier leur attitude -on s'apercevra qu'eux aussi ont des chefaillons- et leur faire comprendre que leur intérêt c'est votre stabilité et votre plaisir au travail

 

  Votre bilan de la tragédie de France Telecom ?

Je trouve scandaleuse l'arrogance des dirigeants et surtout leur incapacité à modifier leurs méthodes de management dont ils connaissent les effets délétères. 

Dominique Decèze, le 9 juillet 2012

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