yannick Henrio
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Billet de blog 10 janv. 2011

Le devoir de réquisition

yannick Henrio
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En occupant un bâtiment de 5000 m2, 22 rue de Matignon dans le 8e arrondissement de paris, le collectif Jeudi Noir permet une fois de plus de dénoncer une situation insupportable. Alors que plus de 100 000 personnes vivent dans la rue et que régulièrement certaines meurent, des bâtiments restent vides pour satisfaire l’avidité de grandes sociétés financières (banques, assurances, fonds de pensions..etc.). Le langage officiel va encore dénoncer cet outrage, rappelant la suprématie de la propriété sur de basses considérations humaines, sans oublier de dénoncer la démagogique d’un tel acte, avec sans aucun doute une petite couche de dénonciation de ce que le gouvernement actuel considère comme des profiteurs malhonnêtes ou pire encore, des personnes manipulées.

Pourtant alors que les articles de journaux parlent de réquisitions par des étudiants, il est intéressant à regarder le profil des personnes qui ont investi ce bâtiment. Ce ne sont plus comme à leur début quasiment que des étudiants. La composition de ce qui fait Jeudi Noire comme dans toutes les associations et organisations de lutte de mal-logés a évolué et évolue vite depuis la dernière crise.

Cette évolution dans le profil des mal-logés les associations d’aide aux mal-logés la constate toutes. Ainsi, dans les tentes des Don-Quichottes il n’y avait pas que des personnes seules et désocialisées. On y trouvait aussi des familles, des parents exerçant des petits boulots, de l’intérim, des CDD à la petite semaine, et qui ne pouvaient se payer un logement. De même dans des associations comme Comité Actions logement, Droit au logement, qui jusque-là accueillaient très majoritairement des familles d’origine étrangère parmi les plus discriminées, on voit de plus en plus arriver des personnes âgées, des retraités, des jeunes seules ou en couples et plus forcément d’origine étrangère.

En outre, les personnes qui vivent à la rue et par période en foyer d’urgence ou d’accueil ne sont plus le modèle classique des « clochards » marginaux. Désormais on recense majoritairement des travailleurs pauvres qui survivent de petits boulots qui n’ont pas les moyens de se loger. Ce sont souvent des hommes seuls, des jeunes, en recherches d’emploi, mais aussi de plus en plus de familles avec enfants, des femmes seules avec enfants, des retraités, ou simplement de personnes instables psychologiquement livrées à elles-mêmes,... etc. Sur 66 000 personnes accueillies en centres d’hébergements et de réinsertion sociale, en établissements d’accueil mère-enfant, en centres dédiés aux demandeurs d’asile …etc : 30 % sont des mineurs et 40 % des femmes (ces dernières représentent 21 % des personnes sans abri et en centre d’urgence). Cela témoigne d’une dégradation de la vie, d’un recul des protections sociales et surtout des effets néfastes du désengagement de l’Etat en termes de politique du logement.

Car orienter l’essentielle de la politique du logement sur l’accès à la propriété en distribuant aides et en « défiscalisant », pour soi-disant nous permettre d’être « tous » propriétaires[1], favorise surtout les entreprises de construction, les agences immobilières, et les banques privées, mais ne permet pas de résorber le mal-logement. Ce choix politique en plus d’être onéreux abouti ou renforce une situation absurde en termes de construction : déficit de logements accessibles dans les zones de forte demande et offre en surplus en zone de faible demande.

Car en fondant la politique du logement sur l’accès à la propriété, l’Etat abandonne aussi l’aménagement du territoire. Ce fait est si criant que l’Etat a mis en place un « zonage » qui fixe le niveau des aides distribuées par rapport à l’offre et la demande de logements déjà existante. Toutefois le mal est fait et il est très difficile de le corriger.

Les effets néfastes de cette politique depuis l’année 2000 sont largement abordés dans le document[2] que vient de publier la division logement de l’Insee. Cette étude confirme ce que la fondation Abbé Pierre dénonce depuis des années dans ces rapports : il y a augmentation des mal logés et évolution du mal-logement. Le rapport 2010 de la Fondation Abbé Pierre (FAP) sur l’état du mal-logement en France, chiffre à 3,5 millions le nombre de personnes « non ou très mal logées ». La FAP inclut dans son estimation les personnes en location meublée et les ménages sous décision juridique d’expulsion. À cela s’ajoute 6,6 millions de personnes « en situation de réelle fragilité à court ou moyen terme », correspondant à des difficultés relatives au maintien dans le logement. En tout, c’est plus de 10 millions de personnes qui vivent mal.

Quand autant de gens sont en difficulté, quand autant de familles sont à la rue ou vivent dans des conditions pitoyables, il paraît évidant de tout faire pour leur trouver un logement. La réquisition est un de ces moyens. La nécessité justifie ce type d’action tant que l’Etat n’assure pas conformément à la loi Droit au Logement Opposable un logement pour tous. Quand tout le monde sera bien logé la question des réquisitions ne se posera plus.

Yannick Henrio


[1]INSEE PREMIERE -N° 1291 - MAI 2010 L’accession à la propriété dans les années 2000. http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?ref_id=ip1291

[2] INSEE Premier - N° 1330 - JANVIER 2011 : Être sans domicile, avoir des conditions de logement difficiles : La situation dans les années 2000. http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?ref_id=ip1330

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