Le ministère des sports, vitrine de l'An 1 du macronisme

Erreurs de casting, affairisme, politiques ultralibérales, incohérentes et injustes, abandon des promesses de campagne et de l'intérêt général, administration soumise aux lobbies, mépris du service public et des lois communes : 15 mois au ministère des Sports qui démentent le storytelling du macronisme.

Quel que soit le président, le ministère des Sports donne à voir des aspects de la réalité du pouvoir en place et de la politique globalement menée par le "monarque républicain" qui l'exerce. Sous Sarkozy, nous eûmes ainsi comme titulaire du maroquin des Sports un croupier haut en couleur (Bernard Laporte) et, sous Hollande, un radical de gauche sans relief ni ambition (Thierry Braillard) – car il en fallait bien un pour assurer la "synthèse" et l'équilibre politique d'un président à la majorité précaire. Sous Macron, année I, nous avons eu Laura Flessel, une vitrine clinquante  masquant une arrière-boutique nettement moins reluisante. Car si les trois ex-ministres cités ont eu en commun (comme de nombreux prédécesseurs) de ne pas avoir été à la hauteur de leurs fonctions (la conduite des affaires publiques étant pour l'essentiel déléguée et impulsée par leurs cabinets respectifs) et d'avoir laissé progressivement se dégrader la situation et la réputation de leur ministère et de leur administration, le mandat de Laura Flessel aura parachevé le désastre avec une efficacité inédite – concrétisée notamment par deux baisses budgétaires successives et drastiques (-30 M€ pour 2019), par l'annonce de 1600 suppressions de postes de conseillers techniques (soit la moitié des effectifs) et par la démission (probablement contrainte et forcée) de la ministre la plus populaire du gouvernement Philippe.

Aujourd'hui comme hier, la conduite des affaires sportives au sein du ministère dédié témoigne de la politique globalement menée depuis près de 18 mois par le gouvernement Philippe et le président Macron comme d'une certaine manière de voir et d'exercer le pouvoir qui semble vouloir indéfiniment abuser de la crédulité des électeurs et contribuables et mépriser l'intérêt général comme le service public. 

 Un marketing mensonger 

et des promesses trahies

La nomination d'une ministre des Sports femme, représentant la diversité, issue de la société civile, et à la légitimité technique incontestable (en tant qu'ex-championne) collait parfaitement au marketing gouvernemental de l'équipe d'Edouard Philippe. Tout comme les quatre principaux engagements identifiés – très consensuels – de Laura Flessel faisaient écho aux accents de campagne du désormais président Macron  : deux objectifs éthiques – "moraliser le sport" et "lutter contre les discriminations" – et  deux objectifs de performance chiffrés – "80 médailles aux JO de Paris 2024" et "3 millions de licenciés supplémentaires".

Après 15 mois de mandat, le constat est implacable : sur le plan éthique, la ministre Flessel a dû démissionner après avoir été mise en cause personnellement pour des affaires financières et fiscales – comme d'autres ministres du gouvernement Philippe avant elle ; sur le plan de la moralisation de la vie publique, encore,  elle et son cabinet se sont assis comme leurs prédécesseurs sur des rapports d'inspection générale et de la Cour des Comptes, des procédures judiciaires multiples et des enquêtes diverses mettant en cause le fonctionnement de leur administration et la gestion de diverses fédérations dont elle est censée exercer la tutelle  – c'est ainsi par exemple que Madame Flessel a confirmé des nominations pourtant contestées à l'inspection générale, s'est affichée aux côtés d'un président de la fédération de tennis mis en cause, ou a laissé la bride sur le cou à une École nationale des Sports de Montagne dont les pratiques discriminatoires et la gestion dysfonctionnelle au service d'intérêts particuliers – ceux de deux syndicats hérités des années 40, notamment – ont conduit à la multiplication de rapports, de plaintes et de procédures (jusqu'à trois plaintes déposées auprès de la cour de justice de la république à l'encontre de son prédécesseur Thierry Braillard) ; sur le plan de la "responsabilisation des fonctionnaires" (un autre argument de campagne du candidat Macron), ceux au sein de l'administration des Sports qui sont impliqués dans les diverses affaires qui l'entachent depuis des années (par exemple en lien avec certaines fédérations, ou dans la filière des sports de montagne) officient toujours aux mêmes postes, en toute impunité ; et sur le plan des objectifs chiffrés, la ministre aura vu le budget de son ministère (tombé à 450 M€ pour  2019) fondre avec une ampleur inédite et ses effectifs voués à perdre 50% d'une catégorie-clé de ses fonctionnaires, ce qui éloigne d'autant les objectifs de "80 médailles aux JO de 2024" et de "3 millions de licenciés supplémentaires".

Pourtant, il serait injuste de faire porter la responsabilité exclusive de cette catastrophe sur les épaules de Madame Flessel : elle n'est que le résultat d'une politique globale décidée à la tête du gouvernement et déclinée comme ailleurs au sein du ministère des Sports par de hauts fonctionnaires à la tête  du cabinet et de l'administration, sans s'embarrasser aucunement de cohérence entre les arguments du marketing politique du moment et la réalité des décisions prises et des actions engagées.

Une gouvernance anti-européenne, antidémocratique et au service des lobbies :

l'exemple des sports de montagne

Il existe en effet une contradiction flagrante entre le volontarisme réformiste affiché par le gouvernement et l'immobilisme entretenu par le ministère des Sports dans son mode de gouvernance, qui n'a pas été réformé fondamentalement depuis son organisation sous l'égide du Maréchal Pétain et son idéologie fondée sur le dirigisme de l'État et le corporatisme. J'ai pu le constater moi-même et tout particulièrement dans la filière de formation des professionnels des sports de montagne (guides de haute montagne, moniteurs de ski, accompagnateurs, etc) dont le Syndicat Interprofessionnel de la Montagne - CFDT que je représente demande de réformer la gouvernance depuis 5 ans  – ce qui tendrait à démontrer qu'il existe des sportifs gaulois et de surcroit non-énarques qui ne sont pour autant ni "illettrés" ni "réfractaires au changement" – mais se heurte à un refus obstiné du ministère des Sports, dans la "start up nation" d'aujourd'hui comme dans "l'ancien monde" d'hier.

Par un courriel du 28 août 2018, par exemple, le ministère des Sports nous informe qu'il n'entend en rien réformer les textes fixant son mode de gouvernance ni donc un Conseil supérieur des Sports de Montagne fantoche, qui ne s'est réuni que deux ou trois fois en plus de trente ans d'existence, dont beaucoup de membres ne savent pas qu'ils sont censés y siéger, qu'un rapport d'inspection générale de 2016 (censuré par l'ex-secrétaire d'État Thierry Braillard) préconisait de supprimer d'urgence et qui a été ridiculisé par une enquête de France 2 en 2017 comme l'exemple-type de ces organismes d'état ubuesques et coûteux qui font le charme français... Un CSSM qui ne sert, en fait, qu'à tenter de faire croire que des décisions du ministère des Sports – prises souvent au seul profit du lobby du Syndicat national des Moniteurs de Ski Français (qui représente les intérêts des Écoles du Ski Français) et de deux syndicats satellites (le Syndicat national des Guides de Montagne et le Syndicat national des Accompagnateurs en Montagne) – sont soutenues par l'ensemble de la communauté montagnarde et sportive – quand, dans les faits, le ministère des Sports, comme au temps glorieux du Maréchal, ne consent à dialoguer vraiment qu'avec les seuls syndicats historiques et fait tout pour entraver le développement d'organisations alternatives. C'est également au nom du CSSM que le ministère édicte à jet continu des textes protectionnistes, contraires à l'esprit des directives européennes, visant à entraver la reconnaissance mutuelle des diplômes et la mobilité des travailleurs en Europe (ceci pour éviter aux sacro-saintes Écoles du Ski Français de se confronter à la moindre concurrence française ou européenne). Une politique à l'opposé du discours macronien sur la libération de l'économie et des entreprises et sur le projet européen – mais il est vrai que le syndicat des Écoles du Ski Français peut faire et défaire certaines élections en montagne, et que son illustre président Gilles Chabert (par ailleurs administrateur de diverses sociétés et élu régional comme "Monsieur Montagne" auprès de Laurent Wauquiez) est aussi un invité historique des chasses présidentielles de Chambord et un membre influent de ce lobby des chasseurs qui a eu la peau de "l'animal" Hulot et qui bénéficie d'une oreille plus qu'attentive à l'Élysée!

Une politique ultra-libérale,

qui prépare la mort du service public

Il transparait ainsi entre les lignes de diverses décisions prises en ce début de mandat ce que pourrait bien être le "grand dessein" du gouvernement Philippe en matière de politique sportive comme dans d'autres secteurs : la mise à mort brutale du service public et de toute ambition sociale de l'État au service des classes populaires. Car la réduction drastique du budget et des effectifs du ministère des Sports vient s'ajouter à la captation par l'État d'une partie des fonds normalement dédiés au développement sportif par le CNDS (pour contribuer à combler les déficits publics), à l'étranglement des emplois aidés et à la suppression de la taxe d'habitation ainsi que de l'ISF (et donc des niches de réductions fiscales associées) qui, tous, constituaient des ressources essentielles de financement des clubs, et en particulier dans les zones défavorisées. En entreprenant à marche forcée une privatisation ultra-libérale du sport qui ne dit pas son nom, avec pour seule boussole apparente une approche technocratique et comptable décidée à Bercy et non au plus près du terrain sportif, le gouvernement prend le risque de ne laisser vivre que les disciplines professionnelles les plus "bankable" pour les investisseurs et sponsors (le football, le basket, le tennis, le rugby, etc) – moins dépendantes de ces sources de financement traditionnelles – et de réserver l'essentiel des autres pratiques aux classes les plus favorisées. Comme c'était déjà le cas dans un très "ancien monde", quand le sport était l'apanage de la bonne société...

Une vision d'avenir d'autant plus injuste que les cadres de la haute fonction publique et le personnel politique en charge de décider et de mettre en œuvre une telle politique s'en épargnent les conséquences pour eux-mêmes – car que n'ont-ils commencé par réduire les budgets et effectifs de l'Élysée et des cabinets ministériels au niveau de leurs homologues allemands ou scandinaves, par exemple, avant de s'attaquer au ministère des sports et aux petits clubs?  

Un triple aveuglement

économique, politique et social

Agissant de la sorte, le gouvernement semble faire preuve d'un triple aveuglement. En privant le pays d'une politique sportive digne de ce nom pour économiser quelques dizaines de millions – quand dans le même temps il a fait des cadeaux fiscaux aux entreprises et aux plus favorisés qui se chiffrent en dizaines de milliards –, il risque d'handicaper un peu plus le développement de ensemble de l'économie du sport (évaluée en France à quelque 20 milliards d'euros). En risquant de priver la jeunesse défavorisée  de possibilité d'accéder à la pratique sportive, sans pour autant être en mesure de lui proposer d'activités éducatives et de socialisation alternatives,  il risque d'accentuer encore sa marginalisation et son ressentiment. Enfin, en tournant le dos à leurs promesses électorales de marcher sur deux jambes et de moraliser la vie publique, en donnant la préférence à la théorie ultra-libérale dominante et à quelques petits lobbies de "l'ancien monde" (dont ceux des chasseurs et des Écoles du Ski Français offrent des exemples caricaturaux) pour s'aliéner désormais les sportifs après s'être déjà mis à dos les "illettrés", "ceux qui ne sont rien", les "Gaulois réfractaires", les écologistes – autres que chasseurs –, la jeunesse la moins favorisée et beaucoup de ceux qui ont le cœur à gauche, le gouvernement Philippe et le président Macron font peut-être un très mauvais calcul électoral qui semble s'affirmer peu à peu dans les sondages et qui se confirmera peut-être lors des prochaines échéances européennes puis municipales.

Espérons que la nouvelle ministre Roxana Maracineanu, qui semble associer à sa légitimité sportive de véritables compétences, du courage et des ambitions pour son ministère, permettra de corriger le tir avant qu'il ne soit trop tard.

 

 

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