Un an de macronisme vu par un premier de cordée

Un représentant des professionnels de la montagne dresse un premier bilan de l’action gouvernementale, après un an d'exercice du pouvoir.

Je suis un « premier de cordée » : au sens propre – guide de haute montagne et président du Syndicat interprofessionnel de la Montagne (SIM-CFDT) – comme au sens figuré où l’entend le président Macron – entrepreneur, à la tête d’une start up du web qui se veut innovante (ou « disruptive », comme on dit désormais).

J’ai aussi été un adhérent et un ex-candidat à l’investiture aux législatives d’En Marche dans la 6èmecirconscription de Haute Savoie, socialiste et écologiste de cœur dépité de voir la gauche incapable de s’unir et que la raison fit pencher vers l’alternative Macron – pour éviter une droite façon Fillon ou façon Le Pen, mais aussi par goût des outsiders promettant de renverser la vieille table politique…

Il s’agissait pour moi de contribuer à l’Assemblée Nationale à engager des réformes nécessaires et d’intérêt général dans mes champs professionnels et syndicaux  – la politique sportive, l’économie, la gouvernance et l’écologie des territoires de montagne – qui me semblaient en phase avec certains points du programme et du discours du candidat Macron (notamment en matière d’efficacité économique, de rationalisation de la dépense publique et de moralisation).

Voici donc mon témoignage et mon regard de « premier de cordée » sur le bilan d’En Marche et du président Macron dans mes domaines d’expertise, après un an de mandat. Libre à chacun de n’y voir qu’une analyse parcellaire et sectorielle ou au contraire une illustration plus large d’une certaine pratique du pouvoir et du marketing politique.

 

En Haute Savoie, un Nouveau Monde politique

loin des promesses de campagne

 

Candidat à l’investiture pour les Législatives de juin 2017, j’ai donc participé à un processus de sélection des candidatures qu’on nous promettait comme une révolution démocratique, qui s’attacherait à faire émerger des profils « disruptifs » pour assurer l’avènement d’un Nouveau Monde démocratique, en choisissant selon des critères objectifs les meilleurs profils issus de la société civile et garantissant au travail parlementaire l’apport de réelles expertises.

En Haute Savoie au moins, ce processus de sélection fut en fait pour le moins opaque et aboutit à désigner des candidats et des candidates au CV professionnel et au projet politique dont la minceur était sans rapport avec les promesses initiales. À tel point que le député LREM aujourd’hui élu dans la 6èmecirconscription de la Haute Savoie (couvrant la haute vallée de l’Arve et notamment la commune de Chamonix), Xavier Roseren, se trouve promis à des procédures judiciaires dans le cadre d’affaires immobilières engageant sa responsabilité d’élu local et qui pourraient rappeler certaines pratiques déplorables de l’Ancien Monde politique, si les faits et les infractions sont avérés…

 

Sous Hollande,

un ministère des Sports dysfonctionnel et totalement discrédité

 

En ce qui concerne le ministère des Sports et son administration, ils avaient achevé le quinquennat Hollande plus discrédités que jamais par les révélations de presse (Mediapart, notamment) et par les affaires judiciaires ; entre l’incapacité à prévenir et à sanctionner les dérives à la tête de grandes fédérations sportives (tennis, rugby, par exemple) ou à assurer un fonctionnement digne du service public dans certains de ses propres établissements (INSEP, Ecole nationale des Sports de Montagne, notamment) mais aussi l’indulgence face à l’implication de certains de leurs cadres dans différentes affaires (de la direction des établissements concernés jusqu’à l’inspection générale Jeunesse et Sport), les seules interventions notables des différents ministres successifs de tutelle consistaient jusque-là à continuer de s’afficher avec divers protagonistes jusqu’à promouvoir des conseillers ou des fonctionnaires identifiés comme fautifs dans ces dossiers problématiques.

Dans le domaine particulier des sports de montagne, l’ensemble des dysfonctionnements (pointés aussi bien dans des rapports de la Cour des Comptes et de l’inspection générale que dans diverses enquêtes de presse et autres procédures judiciaires) ont un point commun : l’évidente volonté de favoriser les intérêts d’un lobby économique et politique puissant et ancien en montagne, le syndicat des Écoles du Ski Français (les célèbres ESF toutes de rouge vêtues) et de se plier aux quatre volontés de son omnipotent président depuis 25 ans, le fameux Gilles Chabert, adjoint auprès de Laurent Wauquiez à la région Auvergne Rhône Alpes – et ce en dépit des critiques, voire des plaintes judiciaires (notamment pour prise illégale d’intérêts) dont il fait déjà l’objet.

C’est ainsi, par exemple, que le ministère des Sports s’autorise de longue date à interdire l’accès aux instances officielles de gouvernance de la montagne à toute autre organisation professionnelle que le syndicat des ESF (le SNMSF) et deux syndicats satellites (tous deux mis en cause en justice dans diverses affaires, le Syndicat national des Accompagnateurs en Montagne - SNAM et le Syndicat national des Guides de Montagne - SNGM), à s’affranchir des procédures légales voire des règles fiscales pour leur passer des commandes publiques juteuses, à consentir des dépenses contestables pour leur complaire, à leur mettre à disposition certains fonctionnaires, à prendre des mesures discriminatoires ou à contrevenir aux engagements européens de la France (notamment en matière de mobilité des travailleurs).

Tout ceci favorise les intérêts particuliers de ces trois syndicats historiques, entrave à la fois toute concurrence syndicale ou commerciale et donc le développement général de l’économie des sports de montagne et prive les professionnels du secteur d’une bonne part de leurs droits fondamentaux (à la liberté syndicale, à une formation initiale et continue de qualité jusqu’à leur sécurité). Tout ceci génère enfin des gaspillages considérables d’argent public au sein de l’administration des Sports elle-même ou par le biais des multiples procédures judiciaires coûteuses qu’elle engendre.

Cette attitude du ministère des Sports de protection  des intérêts privés du syndicat des ESF et des deux syndicats satellites semblait avoir atteint son paroxysme en fin du mandat de François Hollande, avec la mise en cause devant la Cour de Justice de la République du secrétaire d’état Thierry Braillard et de son ministre de tutelle Patrick Kanner pour la censure de deux rapports d’inspection générale et pour l’entrave à deux procédures au conseil d’État, notamment.

 

Et pourtant, même sous le président En Marche,

le ministère des Sports reste immobile

 

L’élection d’un président qui plaçait la moralisation publique et l’efficacité du budget de l’État parmi ses priorités stratégiques, et la nomination d’une championne comme ministre des Sports, affichant sa détermination à traduire ces ambitions dans son domaine, étaient donc porteurs d’espoirs de progrès notables et rapides.

Or, force est de constater que ces espoirs restent aujourd’hui déçus : le fonctionnement des écoles nationales et les marchés publics litigieux ont été reconduits à l’identique, les nominations jusqu’au sein de l’inspection générale (décidées par le gouvernement précédent) de fonctionnaires pourtant impliqués dans ces dysfonctionnements ont été confirmées, les instances de gouvernance de la montagne restent fermées à toute organisation alternative aux trois syndicats historiquement liés à son administration, des discriminations syndicales continuent de s’exercer impunément et l’essentiel  des textes du code du sport (malgré des insuffisances voire des illégalités flagrantes) restent inchangés ; tout ceci ne pouvant que continuer d’engendrer des poursuites à l’encontre du ministère des Sports, dont l’horizon de sa moralisation, de son efficacité et du bon usage de son budget continue de s’éloigner, dans le Nouveau Monde comme dans les précédents.

 

L'efficacité et la justice économiques, sociales et fiscales

toujours en attente à la porte de Bercy

 

En matière de traitement privilégié accordé historiquement au syndicat majoritaire des moniteurs de ski et à ses émanations commerciales les ESF, Bercy n’était pas en reste depuis bientôt quarante ans. La dispense de structures de type École du Ski Français de toute cotisation patronale (pour un montant grossièrement évalué à plus de 100 millions d’euros par an), ou leur dispense de TVA (pour un montant annuel de quelque 70 M€), ou encore la tolérance de « régularisations » de fin de saison permettant d’échapper tant à la fiscalité sur les bénéfices qu’à celle sur les dividendes, ne sont pas sans poser quelques questions au regard des traitements infligés par ailleurs à nombre de TPE et PME du secteur.

Là encore, les ambitions affichées par le président Macron et par son gouvernement en matière de réduction des déficits du budget de l’État et des comptes sociaux, en matière de justice économique et fiscale et en matière de stimulation du tissu économique et de la concurrence ne pouvaient que porter à espérer que Bercy se penche sérieusement sur les aspects fiscaux, sociaux et de concurrence du secteur des loisirs de montagne et de pleine nature. Une demande circonstanciée en ce sens au ministère de l’Action et des Comptes publics en décembre 2017 reste à ce jour dans l’attente de suites concrètes.

 

Vers les sommets,

des mesures déconnectées de l’esprit de cordée

 

D’autres éléments des politiques publiques menées actuellement en montagne apparaissent soit déconnectés des enjeux et besoins concrets de terrain, soit attentatoires aux fondements mêmes de l’esprit de cordée.

Ainsi, une vision purement comptable de l’optimisation des organismes d’état conduit-elle à la disparition annoncée des stations de Meteo France implantées dans les stations de montagne – alors même que ces stations locales sont essentielles à la précision des prévisions métérorologiques et nivologiques, et donc à la sécurité du public en montagne et en particulier en hiver.

Sur le terrain des droits de l’Homme,  les migrants franchissant nos frontières alpines (en vallées de la Roya ou de Névache, notamment) et ceux qui leur apportent aide et soutien sont traités par la force publique avec une très grande fermeté (et parfois au mépris des lois, comme l’a considéré la Justice en diverses occasions), mais la même force publique n’intervient pas pour empêcher des mouvements extrémistes comme Génération Identitaire d’organiser des opérations de type commando paramilitaire pour faire régner « leur » ordre et s’en prendre à ces migrants en ces mêmes frontières.

Un bon premier de cordée se doit d’avoir le geste juste pour toujours conserver l’équilibre qui lui évitera de basculer dans le vide. Faire face à la situation démocratique, écologique et économique particulièrement inquiétante qui se répand dans le monde, l’Europe et la France d’aujourd’hui ressemble à un parcours d’arête de plus en plus effilée.

Le guide, le responsable syndical et le citoyen que je suis, et les montagnards que je représente attendent du Président français et de son gouvernement ce souci permanent du geste juste et équilibré, à droite comme à gauche, du haut en bas de la cordée, afin de ne pas nous entraîner tous dans une chute en face Nord.

 

Yannick Vallençant

Guide de haute montagne

Président du SIM – CFDT

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