Emmanuel Macron à Nice Matin: le retour du refoulé

Les récentes déclarations du président de la république au quotidien Nice Matin sont l’expression de ses atavismes condescendants

                                                                                                      L’outrance

Entre Charybde et Scylla : l'étroitesse des libertés Entre Charybde et Scylla : l'étroitesse des libertés

Je voudrais vous faire part de mon indignation qui est grande, plus qu’hier et moins que demain, gravait-on jadis au revers des médaillons.

L’origine en est les propos du Président de la République, tenus le 25 mars au quotidien Nice Matin, au sujet d’une manifestante blessée à Nice pendant le dernier rassemblement des «gilets jaunes», samedi 22 mars.

«Je souhaite d'abord qu'elle se rétablisse au plus vite et sorte rapidement de l'hôpital, et je souhaite la quiétude à sa famille. Mais pour avoir la quiétude, il faut avoir un comportement responsable», a déclaré le président de la République à propos de Geneviève Legay, 73 ans. «Je lui souhaite un prompt rétablissement, et peut-être une forme de sagesse.
Quand on est fragile, qu'on peut se faire bousculer, on ne se rend pas dans des lieux qui sont définis comme interdits et on ne se met pas dans des situations comme celle-ci.»

L'histoire se répète. Robert Pandraud, ministre de la sécurité en 1986, avait tenu des propos dans le même esprit, consécutivement à la mort de Malik Oussekine, étudiant, souffrant d'une insuffisance rénale, manifestant contre la réforme des universités.

Il lui avait été reproché de s'être comporté avec irresponsabilité (manifester) bien que souffrant.

Avec des élites aussi bien éclairées, nul étonnement à ce que l'expression de l'autorité n'ait aucune crédibilité.

 

                                                                                                      L’enfant tout puissant

Nous avons sous nos yeux, l’expression d’une personne qui n’a pas sublimé ses sentiments d’omnipotence et d’omniscience. Peut être s’en nourrit-elle pour exercer ses ambitions ? Elle n’a donc aucun intérêt à les faire évoluer.

Là encore, l’histoire se répète. Lors de l’avant dernière mandature présidentielle, les mêmes comportements, sous–tendus par le même esprit, mettaient en lumière un individu qui n’en avait pas fini avec son enfance. Au point de se comporter en caïd bravache, qui fort de la position qu’il occupe, s’autorise des outrances. Il est inatteignable pense-t-il. Il est au-dessus des lois, en son intime conviction, il est la loi. Il fait vivre ce qui traverse un jour chacun de nous dans notre développement psychoaffectif, à savoir la position tyrannique de l’enfant.

Nous avons tous connu dans nos jeunesses respectives, ce petit être en trois lettres, intelligent, malicieux, provocateur, excitateur des ignorances, crédulités et confiances de chacun, pour jouir d’un espace de liberté qui n’appartient à personne, pour en faire un usage personnel voire une chasse gardée. En somme, il mettait en exergue nos croyances stupides et grégaires en une illusoire et puérile bonté naturelle de l’Homme.

Si la liberté est un bien commun, un bien social, il faut bien admettre que cet histrion en abuse avec finesse. Aidé en cela par des cohortes serviles n’en ayant pas fini elles-mêmes avec leur obéissance construite inconsciemment à partir du contexte suivant : l’existence dans un groupe, du «chef de la horde primitive».

Loin des obsessions sexuelles freudiennes, ce chef est plutôt celui dans lequel sont investis pouvoir et savoir supposés, incontestés et incontestables, une sorte de représentation parentale, à laquelle le membre du groupe/enfant s’imagine devoir allégeance et obéissance pour assurer sa survie.

Bref, l’organisation «naturelle» de la vie en société repose sur cet implicite, de l’existence dans les imaginaires, d’une hiérarchie de fait entre les individus de génération différente. Alors que me semble-t-il, entre les individus, il y a surtout des différences. La seule hiérarchie réelle valable à mes yeux, et celle-ci s’impose au vécu de tous, est celle du temps.


                                                                                                      La relation d’objet

Faites des enfants monsieur le Président, éduquez-les, peut être y comprendrez-vous mieux la condition humaine, la solitude de l’Homme, et tout se grand bazar informationnel qui agite un cerveau et un esprit en construction, et au demeurant jamais terminé tant qu’il y a vie, espérance et expérience. Y gagnerez-vous la légitimité d’incarner la fonction présidentielle, à faire symbole, au détriment d’être président ?

Je ne reviens pas sur la définition et l’étymologie du mot histrion.

Etre ou ne pas être …

Car qu’est-ce qu’être président, manager, dirigeant, enseignant, soignant, parent si ce n’est être en position de supériorité fonctionnelle, mais aussi de supposé sachant, donc faire usage de ses automatismes construits par apprentissage afin de nourrir ses automatismes vitaux, tous concourant à la conduite de son existence et apportant des satisfactions, qui sont elles-mêmes le résultat des exercices de dominance sur et dans l’environnement au sein duquel l’individu puise les ressources de sa survie ! Environnement étant à considérer ici dans son sens large, désigne tout ce qui se trouve autour de l’individu, tout ce qui par rapport à ce sujet, est donc objet.

La raison d’un être c’est d’être. Sa relation au monde se fait par la médiation des objets. Nous touchons là l’égoïsme fondamental de tout être vivant, qui en puisant des ressources maintient sa substance … et parfois se reproduit.

Fin du mois, fin du monde…

Au-delà d’impulser l’action chez autrui, diriger ne serait-il pas essentiellement réguler, arbitrer des aspirations contradictoires et concurrentes ?


                                                                                                      L’être social

Le moi n’est pas maître dans sa propre demeure. Comment faire société avec un ensemble composé de millions d’individus mus par leur intérêt personnel, leur égocentrisme intellectuel, leur inconscient biologique et psychique ?

Est-ce là un ressort de la crise de la représentation, que celle-ci soit démocratique ou pas ?

Plusieurs outils pour faire société.

La langue au premier abord. Cet univers informationnel spécifique et polyphonique, maintes fois reproduit, crée une évidence unificatrice, faisant loi et limite entre Nous et les Autres, avant même qu’elle ne soit explicitée et décodée par des mécanismes pédagogiques. Par rapport à un individu, celle-ci s’exprime initialement dans un petit groupe dont le nombre de membres est limité, une communauté réduite aux caquets en sorte. Il peut en résulter des difficultés d’apprentissage dans l’acceptation de nouvelles règles (réfractaires gaulois disiez-vous ou résistance psychologique parfaitement naturelle ?).

Le chef ensuite, en instrumentalisant l’inconscient de l’individu dirigé et son attachement à une figure bienveillante et bienfaitrice (le chef de la horde primitive). En supposant que cette figure ait existé dans la construction de l’individu.

Enfin les assemblées délibératives, les contre-pouvoirs judiciaires et d’information. Si les outils précédents régulent les individus et les différentes masses qu’ils peuvent constituer, ces derniers outils sont là pour contenir le chef, être humain ayant eu une enfance, traversée par une phase tyrannique, toujours susceptible de réémerger (l’Histoire et l’actualité rappellent régulièrement notre vigilance). S’il y a de la loi, c’est qu’il y a de l’inconscient.

 

                                                                                                      Le choix

Entre le Charybde de la peste brune et le Scylla du choléra libéral, nos vies se fraient un chemin étroit où démocratie et liberté sont tantôt pointées, l’une pour ses imperfections (mais justement elle n’est pas toute), tantôt instrumentalisée, l’autre pour l’impératif de jouissance et l’illusion de l’illimité qu’elle autorise à l’esprit. Ces deux conceptions socialement nocives sont les deux visages d’un même Janus totalitaire.

La démocratie n’est pas un état, une situation stable. C’est une dynamique, une errance permanente à la recherche d’un équilibre jamais définitif. A l’image de l’être humain, qui naît très immature, fragile, pas de griffe, pas de poil, pas de croc, elle a besoin de temps pour se parfaire. La vitesse sera-t-elle son linceul ? A moins que cela ne soit l’absence.

Errare humanum est.

 

                                                                                                      La fuite

Une piste de solution ?

Qu’est ce qu’on était peinard quand nous n’étions que des animaux, à nous balancer de branches en branches. Cela n’a pas empêché l’accident, la chute. A faire le singe, voilà à quoi on en arrive. Le dos endolori, nous nous sommes dressés sur nos membres inférieurs, avons tenté de chercher, par delà les hautes herbes de la savane, l’origine de ce cataclysme, et nous sommes mis en marche. D’hypothèses en déceptions, nous avons sillonnés la planète.

Au terme d’une quête multimillénaire, nous avons réuni quelques pièces à conviction qui permettent d’intenter un procès, prélude à de nombreux autres qui suivront sûrement.

Le premier responsable à comparaître sera Sahelanthropus qui n’a pas eu la jugeote de retourner d’où il venait.

Puis Australopithecus, qui en initiant la création et la conservation de l’outil, a amorcé l’amplification et la prolifération de ce processus, ainsi que l’échauffement concomitant des esprits et du climat.

Homo Habilis ensuite, pour la même raison mais aussi et surtout parce qu’il eut l’idée saugrenue de modifier ses organes phonatoires et par conséquent d’articuler son langage. En matière d’échauffement des esprits, on ne pouvait faire pire.

Viendra enfin Homo Erectus qui s’y entendait lui aussi en échauffement puisqu’il fût l’initiateur de la domestication du feu. Cela permit de cuire les aliments, de mieux assimiler la viande pourvoyeuse de protéines indispensables au développement de ce fichu bulbe que nous avons entre les oreilles, et dont à défaut de le remplir, nous ne savons pas (pour un Homo Sapiens, l’estime de soi en prend un coup) toujours comment l’utiliser.

Il ne vous a pas échappé que tous ces fautifs venaient, sans exception d’Afrique et d’Asie.

Cette liste est incomplète. Nous ne saurions tarder à trouver d’autres boucs émissaires pour conforter notre besoin de rationalité, de sécurité intellectuelle, de médicaliser les angoisses existentielles, et surtout d'entre soi. Nous écrirons une histoire, qui selon l’échelle de l’auditoire, se nommera roman familial ou roman national. Mais ce sera toujours un récit, reviviscence vitale du son initial qui activa notre système nerveux, et nous insuffla les prémices d’un Soi. Depuis ce premier instant, nous apprécions toujours les conteurs, les orateurs, les chanteurs, avec déférence peut être, matinée d’une possible absence de distance critique que rend difficile l’instantanéité du temps présent de l’audition, et nous défions du silence et des taciturnes.

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