Tout un cirque pour ça : autour du "Big Bang de la gauche"

Hier se tenait au Cirque Romanes à Paris la réunion « Pour un Big Bang » de la gauche, à l'initiative des députées Clémentine Autain (FI) et Elsa Faucillon (PCF). L'événement a été annoncé en fanfare par tous les grands médias, ravis comme toujours et en toute objectivité journalistique de chaque initiative pour rassembler des « gauches non-mélenchonistes », selon l'expression consacrée. La réunion du cirque ce dimanche a donc été précédé par le cirque médiatique classique « Autain va-t-elle quitter LFI ? », « division dans le camp Mélenchon » et autres joyeusetés pleines de bienveillance. Si chacun est évidemment libre de toute proposition et piste stratégique, personne en revanche ne peut être dupe de la façon dont le clergé de l'officialité que sont les rubriques politiques dans la plupart des grandes rédactions traite les sujets. En jouer, c'est donc jouer contre d'autres. Mais passons. Puisque c'est de stratégie qu'il s'agit, discutons en, sans arrière-pensée, en nous focalisant uniquement sur ce qui est dit, et ce qui ne l'est pas.

 

Le fond des choses

J'ai donc écouté avec attention l'intervention de Clémentine Autain. Prise de parole centrale et donnant le ton du reste de la réunion. Je cite ici plusieurs parties de son discours, afin de mettre en débat la pensée portée par les mots.

Tout d'abord, une brève analyse électorale, celle du duopole LREM-RN : « ce duopole progresse sur les décombres de nos échecs parce que nous sommes sortis laminés, éclatés. Il faut qu'il y ait des passerelles parce que le pire serait de continuer comme avant. » Des passerelles donc, entre toutes les forces de gauche pour exister face au duopole. Pas un mot sur l'abstention, pourtant fait significatif principal du moment politique que nous connaissons.

« Ce que je crois, c'est que ce que nous avons à inventer c'est un nouveau tout, c'est ce tout qui manque. D'une certaine manière les gilets jaunes ce qu'ils nous ont indiqué c'est des éléments de ce nouveau tout, qu'ils avaient des problèmes de salaires, des problèmes de transport, des problèmes de logement. Ce qu'ils attendaient c'est une réponse politique, leur donner une vision et porter haut la question de l'égalité entre les territoires » nous dit-elle. Les gilets jaunes qui se battent pour le RIC seront heureux d'être réduits à la question de l'égalité territoriale.

Puis nous sommes invités à « repenser ce nouveau tout, qui est le meilleur de la tradition du mouvement ouvrier, mais être capable aujourd'hui de se régénérer avec des exigences démocratiques, la sixième république et qu'il soit un projet durable, écologiquement soutenable ». Il s'agirait donc de rassembler diverses demandes politiques.

Puis il est proposé que « sur la question de la stratégie, je crois que la gauche a toujours été une réalité. C'est pas la première fois dans l'histoire depuis deux siècles qu'on nous dit que le clivage droite-gauche est fini. Evidemment il ne suffit pas de dire la gauche la gauche la gauche. Mais si on rompt avec la gauche, moi je voudrais savoir avec quoi on rompt dans l'histoire. On va pas faire un gouvernement avec Jacob et Larcher [parce qu'on mène un combat avec la droite sur ADP, ndla]. Quand on veut fédérer autour de la 6e République, de l'égalité, de la transition écologique, ça s'inscrit dans une histoire, et cette histoire elle a un nom, c'est le mot gauche. Et moi je vous propose de le remplir, pas de le brandir. ».

Et quelques autres mots choisis pour finir qui ont je crois une importance capitale au regard de l'objet de ce billet « J'étais ravie d'avoir cette table ronde entre la gauche, le populisme et l'écologie, car moi au fond je vous dit ma conviction c'est qu'il faut faire une gauche écologiste populaire. »

 

Le populisme sans le populisme

Que nous propose donc Clémentine Autain ? Principalement de créer un nouveau tout, en articulant les demandes politiques insatisfaites telles que les revendications des gilets jaunes, celles des mouvements de défense du climat. Ce tout doit en parallèle articuler les forces de la gauche partidaire entre elles. Il doit s'inscrire dans une histoire dont le nom est « la gauche », en réinvestissant le mot de son contenu. Ces conditions remplies, le duopole LREM-RN serait donc contesté dans sa prééminence électorale par ce nouveau tout.

Le populisme n'est pas une idéologie, c'est une stratégie. Il n'y a donc pas de dialogue à avoir entre « populisme, gauche et écologie ». La stratégie populiste propose de créer une frontière entre un eux et un nous (le fameux « nouveau tout » qu'il s'agirait de créer), considérant que la politique est nécessairement conflictuelle. Construire ce nous implique d'articuler des demandes politiques différentes et insatisfaites par le système politique en place. Cette articulation peut se faire par la construction d'un signifiant, d'un véhicule portant en lui les équivalences des différentes demandes, qu'il s'agisse d'un leader, d'un vêtement (le gilet jaune) d'un concept (comme put l'être le socialisme à une époque). Clémentine Autain fait, dans la réalité, du populisme sans le populisme.

 

Construire un peuple

Il faut en finir avec le duopole LREM-RN. Il faut donc construire « un tout » contre ce « eux ». Ce tout, ce nous, peut-il, doit-il être fédéré autour d'une gauche qui réinvestirait son propre contenu ? C'est faire fi de la réalité telle que nous l'a présentée la dernière photographie électorale : celle de la masse immense des abstentionnistes. D'une majorité de gens qui ne se reconnaissent pas dans ces catégorisations gauche-droite. Dire cela ne veut pas dire que la gauche n'existe pas ou plus. C'est dire que ce signifiant, ce véhicule, ne charrie aucune articulation majoritaire. Sinon, toutes les variantes de ce présupposé stratégique, PS-PP, G.s, PCF, n'auraient pas échoué lors des européennes. L'enjeu dans la construction du nouveau tout est donc de partir de la majorité politique existante, ou plutôt de la non-majorité politique, celle qui pratique la grève électorale, et d'articuler toutes les demandes que porte celle-ci avec les autres qui peuvent l'être telles les mouvements climatiques, les gilets jaunes, la fonction publique etc. Cette articulation ne peut donc pas être autour du véhicule « gauche ». Il en faut un autre. La stratégie de révolution citoyenne peut être celle à même de construire ce nous, par la construction d'un peuple politique via la constituante. Les participants au Big Bang d'hier se posaient la question de quel projet fédérateur. Quoi de plus fédérateur que de proposer de changer l'ensemble des règles du jeu politique pour refonder la République ? S'il y a bien un point commun à l'ensemble des mouvements sociaux et populaires ou électoraux que connaît le pays, c'est la question : qui décide et dans l'intérêt de qui ? C'est à cette question que nous devrions proposer des réponses politiques. C'est à l'aune de celle-ci que devraient se matricer tous nos débats stratégiques. Encore faut-il faire preuve d'un minimum d'honnêteté intellectuelle, ce qui malheureusement ne semble pas être aujourd'hui la qualité la plus partagée.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.