En 2017 : L'Insoumission, un choix de raison

Après dix années de militantisme au sein du Parti Socialiste et du Mouvement des Jeunes Socialistes dont j'ai été le Secrétaire Général pendant un an, je choisis aujourd'hui de quitter ces organisations pour pour rejoindre la France Insoumise et participer à faire élire Jean-Luc Mélenchon à la présidence de la République en avril et mai prochain.

Chère lectrice, cher lecteur,

 

Je vais te raconter une histoire. Mon histoire. Si je prends la peine de le faire, ce n’est ni par égotisme démesuré ni par besoin compulsif de me livrer. Je te conte le récit de mes dix années d’engagement militant car l’heure est grave, pour la gauche, comme pour notre pays. Pour surmonter les immenses obstacles devant nous, personne ne sera de trop. Pourtant, nombre de militants de gauche sont aujourd’hui envahis par le doute, le fatalisme, la résignation ou l’aveuglement. Mon ambition ici n’est que de participer, à ma modeste façon, à mettre en cohérence une histoire que j’ai partagée avec beaucoup d’autres, et dans laquelle peut-être pourras-tu te reconnaître ici et là. De faire apparaître une logique dans la nébuleuse du passé récent. Par la réflexion sur cette décennie, j’espère aider à éclairer une voie vers l’avenir dans la fidélité à cette histoire qui, bien qu’étant la mienne, me dépasse.

Je te préviens, c’est (très) long, mais nécessaire pour t’exposer la réflexion d’ensemble. Alors prends un thé, installe-toi confortablement, et retournons dix ans en arrière.

 

 

Prendre le pouvoir pour changer la vie, le cœur d’un engagement

J’ai rejoint le Parti Socialiste et le Mouvement des Jeunes Socialistes en janvier 2007. A l’époque, face à la brutalité sociale que représentait la candidature de Nicolas Sarkozy, ma conscience m’imposait de lui faire barrage en soutenant le Parti Socialiste et sa candidate Ségolène Royal. Pourquoi donc s’engager pour une candidate qui veut mettre les jeunes délinquant-e-s dans des centres gérés par d’anciens militaires ? Quand on a quinze ans et qu’il faut faire la révolution, la LCR d’Olivier Besancenot a l’air beaucoup plus sympa ! Réponse simple : elle était la seule en capacité de battre Nicolas Sarkozy et d’entamer un changement à gauche. Eh oui, le PS défendait à l’époque le SMIC à 1500€. En dehors du PS, aucune force crédible n’avait émergé, malgré les succès populaires du « Non » au Traité Constitutionnel Européen en 2005 et la lutte contre le Contrat Première Embauche en 2006.

Pour faire face à mes petit-e-s camarades du NPA dans les après-midi passés dans le parc devant mon lycée, il fallait bien aller au-delà de mes intuitions pour réussir à montrer en quoi il était révolutionnaire d’être au PS. J’étais pas un traître, quoi ! Alors, je forgeai des principes qui seront ensuite le fil rouge de l’ensemble de mon parcours et de mes choix politiques depuis.

  •          Connaitre son camp politique. A cette époque, la grande majorité de la gauche (des trotskistes jusqu’aux socio-démocrates modérés) partage les   objectifs d’une meilleure répartition des richesses, d’une transformation écologique de l’économie, d’un renforcement des pouvoirs démocratiques du peuple, ou de la lutte pour l’émancipation humaine contre toutes les formes d’oppression. Les différences entre toutes les sensibilités politiques de la gauche de l’époque n’étaient qu’une question de degré, et non de nature : ce sera donc le camp auquel j’appartiendrai toujours, et il se délimitera sur ces bases programmatiques.

 

  •          L’impératif d’efficacité. Avoir un programme au service de son camp c’est bien ; savoir le mettre en œuvre, c’est mieux. Pour cela, il faut un outil capable de prendre et garder le pouvoir en gagnant l’affrontement avec le camp d’en face.

 

  •          Cohérence et constance. La conséquence de ces trois hypothèses veut dire que chaque choix que l’on propose doit être en accord avec les intérêts de notre camp politique, efficaces et universalisables – applicables par tou-te-s : la cohérence. Nous devons également nous assurer que les conséquences d’un choix, qui serait à l’instant t cohérent, ne risquent pas de nous amener à nous renier par la suite et inversement : la constance.

Rassure-toi cher-e lecteur-rice, pour moi aussi l’exercice fut pénible ! Mais ces principes sont notre seule unité de mesure pour avoir si l’on est resté fidèle au gamin de quinze ans qui voulait faire la révolution. Ils nous permettent également d’appréhender la suite de cette histoire.

Cela ne te surprendra pas, j’ai donc naturellement rejoins l’aile gauche du PS, afin d’ancrer à gauche le seul parti capable de prendre le pouvoir et de mener des politiques de justice et d’égalité pour le pays.

 

Hiver 2008 : Un Congrès pour refouler l’offensive néolibérale sur la gauche

Cher-e lecteur-rice, tu as peut-être des souvenirs de ce fameux congrès de Reims en 2008, qui alimenta les fantasmes (ou non) de bourrage d’urnes et de combats de coqs. Pour moi, qui faisais le tour des sections socialistes, l’enjeu était bien plus grand que ce qu’en montraient les journaux. Après la défaite de Ségolène Royal face à Nicolas Sarkozy, ainsi que le score de François Bayrou, l’avenir de la gauche s’y jouait dans un affrontement violent entre deux projets et stratégies politiques. Contrairement à la plupart des partis sociaux-démocrates d’Europe, le PS français ne s’était jamais converti à la fameuse « troisième voie » incarnée à la fin des années 90 par Bill Clinton, Tony Blair ou encore Gerhardt Shröder. Contrairement à eux, le ralliement aux thèses néolibérales et aux politiques de casse des services publics et des droits sociaux n’avait jamais été - ou pu être - acté. Du fait de la tradition républicaine, de la présence d’une aile gauche combative et d’un mouvement syndical déterminé à défendre le modèle social, le PS français maintenait un équilibre dans sa ligne politique et demeurait en retrait de cette gangrène de l’internationale socialiste qu’est le social-libéralisme.

Le Congrès de Reims en 2008 fut le moment de l’affrontement entre les tenants du social-libéralisme et de l’alliance avec le centre de François Bayrou et les défenseurs-deresses d’un PS ancré à gauche et refusant de n’être qu’une copie allégée de la droite. L’issue du congrès de Reims fut scellée par l’alliance entre la motion de Martine Aubry incarnant une social-démocratie plutôt traditionnelle et l’aile gauche du PS rassemblée dans toutes ses composantes dans la motion « Un Monde d’Avance ». Ainsi, le projet de ralliement au programme et à la stratégie de la troisième voie, que l’on peut aussi nommer mutation démocrate, fut repoussé. Pour cette fois.

 

2009-2012 : Ancrer le Parti Socialiste à gauche

Cette stratégie porta ses fruits par la suite. Entre 2009 et 2012, l’aile gauche du PS pu réaliser un certain nombre de ses objectifs. Infléchir à gauche le projet présidentiel socialiste, en dirigeant plusieurs conventions programmatiques, notamment sur l’éducation. Ancrer les socialistes dans le mouvement social en faisant participer le PS aux grandes manifestations et grèves de 2010 contre la réforme des retraites reculant l’âge de départ et allongeant la durée de cotisation portée par François Fillon. Ces réussites d’inflexions programmatiques et d’ancrage dans le mouvement social permettaient la victoire électorale. Par exemple lors de l’écrasante victoire de 2010 aux élections régionales où le Parti Socialiste pu ainsi réaliser autour de lui une union large des forces de gauches conséquences des choix politiques impulsés par le courant de gauche du PS.

Devenu étudiant et conforté par ces réussites, je fis le choix avec le courant auquel j’appartenais de soutenir Martine Aubry aux primaires de 2011. Garante d’une ligne politique permettant l’unité d’un PS appuyé sur son aile gauche et de la gauche dans son ensemble, cette-dernière paraissait la mieux à-même de porter un changement politique dans le pays dans le sens de la justice sociale.Surtout, ce soutien était accompagné d’un poids parlementaire rarement atteint par un courant de gauche avec l’obtention d’une vingtaine de circonscriptions « gagnables ». Ce dernier élément est central pour comprendre la suite des évènements et du raisonnement. Une fois les élections remportées, le pouvoir ne se situe plus tant dans le poids interne dans le parti que dans la capacité à être présent-e-s et efficaces au sein des institutions. Cette force parlementaire devait donc constituer le fer de lance du courant de gauche pour aiguiller le quinquennat à venir dans le sens des thèses défendues par ses militant-e-s. Mais aussi et surtout donner la possibilité d’assumer un rapport de force par la menace de la constitution d’un groupe autonome en cas de dérives ou de renoncements du prochain gouvernement socialiste.

La primaire de 2011 donna les résultats que l’on sait, et Martine Aubry fut défaite par François Hollande. Nous ne donnerons pas ici l’analyse de cet échec. Si François Hollande paraissait plus « à droite » que Martine Aubry, sa longue pratique de la synthèse lorsqu’il dirigeait le PS laissait l’espoir qu’il perpétue cette pratique une fois au pouvoir. Et au cas où ce ne fut pas le cas, restait le rapport de forces parlementaire…

 

2012-2014 : Des lendemains qui déchantent

François Hollande fut élu le 6 mai 2012, avec le concours de l’ensemble des forces de gauche. Et là, cher-e lecteur-trice, c’est l’hébétude. Et très vite ! L’espoir de changement laissa la place aux doutes sur l’avenir de ce quinquennat. En un an, le prétendu adversaire de la finance n’a pas chômé :

  •           Refus de renégocier comme promis le TSCG, le traité européen « Merkozy », enfermant ainsi la France dans la prison de règles budgétaires stupides et inefficaces.

 

  •          Mise en place dès décembre 2012 du CICE, soit 20 milliards de cadeaux aux entreprises, directement inspiré du rapport de la commission Attali mise en place sous Sarkozy et dont le rapporteur n’était autre qu’un certain Emmanuel Macron.

 

  •          Ces cadeaux aux riches étaient financés par les citoyen-ne-s par une hausse de la TVA, proposition de Nicolas Sarkozy en 2012 et combattue durant la campagne par François Hollande. Les racines de la connivence gauche-droite apparaissent.

 

  •          Début de la remise en cause du droit du travail avec l’ANI au printemps 2013.

 

  •          Allongement de la durée de cotisations des retraites à l’automne 2013. A peine un an après l’arrivée de la gauche au pouvoir, je me retrouvais déjà dans la rue contre celleux-là même que nous avions fait élire, pour m’opposer à une réforme comme celle contre laquelle l’ensemble du PS s’était mobilisé exactement trois ans auparavant. La contradiction entre les discours de campagne et les actes une fois au pouvoir apparaissait alors au grand jour. Cette déconnexion entre les mots et les faits, si néfaste et destructrice de ce qu’il restait de repères politiques, ira croissante. La gauche du PS choisira quant à elle de s’abstenir lors du vote à l’Assemblée Nationale.

 

Printemps 2014 : Croisée des chemins

L’année 2014 qui suivit fut un bouleversement pour moi, portant à mes yeux l’incompatibilité totale entre la politique du gouvernement et ma conscience de gauche, la cohérence, la constance et la justesse de mes choix politiques.

Elle commença par un choc d’une violence inédite pour la gauche restée fidèle à son camp et aux promesses de 2012. François Hollande annonça lors de ses vœux le fameux pacte de responsabilité, qui s’ajoutant au CICE, augmenterait à 40 milliards les cadeaux au patronat, financés par un plan de baisses des dépenses de l’Etat de 50 milliards sur trois ans. Soit le plus grand plan d’austérité de la cinquième République. Pour rappel, la plus grosse coupe de François Fillon  dans les dépenses publiques était de 11 milliards en 2011, récoltant une opposition féroce du PS.

Au-delà de l’inefficacité totale pour l’économie de ces mesures, la conséquence directe de ce gigantesque volte-face pour mener une politique de vol légal d’argent public au profit de l’oligarchie fut la défaite historique du PS et de la gauche ainsi qu’une percée du Front National lors des municipales de mars 2014. Les citoyen-ne-s, roulés dans la farine par ce qu’ils considéraient, à juste titre, comme un hold-up démocratique observèrent une grève des urnes massive, pour celles et ceux qui ne décidèrent pas de jeter un pavé dans la marre en se tournant vers l’extrême-droite.

La réponse gouvernementale fut un hommage brillant à la devise Shadok « plus ça rate, plus on a de chances que ça marche ». Appuyé par deux apprentis sorciers amateurs de paris risqués, Manuel Valls fut nommé à Matignon. En réponse à la perte de repères et au désarroi des citoyen-ne-s, l’homme représentant le mieux l’indifférenciation politique entre gauche et droite devint premier ministre. Le premier acte de ce nouveau gouvernement fut de faire adopter la trajectoire de réduction de la dépense publique de 50 milliards le 29 avril afin de financer le pacte de responsabilité tout en entrant dans les clous budgétaires imposés par le TSCG en 2012.

Pendant ce temps le PS – dont moi – faisait campagne aux élections européennes de mai en proclamant « la fin de l’austérité en Europe ». Comment s’étonner alors que le PS réalise le plus faible score de son histoire lors de ce scrutin ? Mais pire, cette politique produisant désespérance et dégout offrit l’espace politique dont le FN su intelligemment tirer profit. L’extrême-droite, pour la première fois depuis la Libération devint la première force politique lors d’une élection nationale. A peine deux ans après son arrivée au pouvoir, la gauche avait pour bilan une politique semblable et parfois plus violente socialement que celle de la droite, des défaites historiques sur le plan électoral, la destruction de nombreux repères idéologiques qui persistaient dans la société offrant ainsi une caricature d’UMPS désespérant le peuple et instrumentalisée par le seul parti sachant tirer profit d’une perte d’hégémonie culturelle par les vieux partis de droite ou de gauche : le Front National. Ce-dernier obtenait alors une place de choix pour continuer son travail efficace de reconfiguration du champ politique autour de lui, avec la complicité passive du gouvernement socialiste.

 

La revanche des néolibéraux

Cette politique apparemment suicidaire du gouvernement n’était pas un choix irrationnel et dénué de sens ou une simple nécessité de l’ajustement à la triste réalité des choses. Elle s’inscrit dans le mouvement entamé dans les années 90 de mutation démocrate des partis socialistes du monde. N’ayant jamais pu être faite en France sous le gouvernement Jospin ou dans l’opposition avant 2012 comme décrit plus haut, les tenant-e-s du social-libéralisme se servirent des institutions monarchiques de la Ve République pour la mener à bien une fois au pouvoir. On se souviendra de la myriade de déclaration des membres du gouvernement ou de leurs soutiens reprenant les thèses les plus libérales, appelant à l’union gauche-droite, à la constitution d’une nouvelle force « progressiste » au-delà des clivages en rupture avec la tradition ouvrière d’ancrage dans le monde du travail du PS. Cette stratégie de la triangulation dans les mots et dans les actes devait enfin faire entrer la gauche dans l’ère de la « modernité ».

Malheureusement pour nos néo-converti-e-s aux joies du marché roi et de la mondialisation heureuse, la crise financière de 2008 et l’ensemble de ses immenses conséquences économiques, sociales, démocratiques ou géopolitiques était passée par là. Alors même que ce vieux monde qui avait vu naitre cette ligne politique dans les années 90 était en train de mourir, emportant avec lui les systèmes politiques qu’il avait produits, le gouvernement s’employait à rattraper un passé déjà révolu. Pourtant ce n’étaient pas les signes de disparition du vieux monde qui manquaient, dont les symptômes sont les percées de force historiquement chassées ou marginales dans les systèmes politiques, en France comme en Europe. Forces qui se nourrissent de la disparition des vieilles hégémonies et des effondrements des anciennes représentations politiques. C’est comme rajouter du carburant dans un moteur en flammes : cela fait toujours avancer la voiture mais chaque mètre effectué rapproche de l’explosion fatale. La seule solution est de changer de moteur à temps ou de sauter du véhicule avant l’explosion.

J’en vins à une conclusion : une course de vitesse était désormais engagée entre la gauche fidèle à son camp et le FN dans le combat pour l’hégémonie. Il était donc impératif de bâtir une alternative capable de tenir la distance et de remporter cette confrontation. Cet objectif devait être réalisé. Dans ou hors du PS.

 

La fronde : un mouvement salutaire de résistance à gauche

Face à ces choix gouvernementaux et à leurs conséquences, un mouvement de parlementaires vit le jour, à l’initiative des député-e-s du courant de gauche du PS afin de s’opposer à cette dangereuse stratégie politique et rester fidèles au projet de 2012 et aux combats portés par le passé. Ce mouvement sera vite nommé « la fronde ». L’objectif stratégique initial était de créer un rapport de forces suffisant pour infléchir la ligne gouvernementale et mettre le quinquennat sur des rails plus fidèles au vote des citoyen-e-s en 2012, pour de conjurer les dangers apparus lors du printemps 2014. Afin de construire ce rapport de force, l’objectif fut de rassembler le plus largement au sein du PS. La tactique choisie fut d’abord de maximiser le nombre d’abstentions lors des votes importants, en particulier les votes budgétaires déterminant la politique économique et sociale. Plusieurs coups de semonce furent ainsi portés par les frondeurs-euses. La réponse gouvernementale fut de renforcer le niveau de conflictualité pour ne pas changer de politique. Violences verbales, usages des instruments règlementaires coercitifs sur les débats parlementaires, pressions en tout genre. Le gouvernement choisit l’affrontement plutôt que la conciliation afin de maintenir et d’amplifier coute que coute sa politique néolibérale. Le message de Manuel Valls aux frondeurs-euses était on ne peut plus clair : la politique menée ne changera pas, et il faudra soit vous soumettre, soit vous démettre.

Pour moi, demeurer fidèle à mon camp, efficace dans mon action, cohérent et constant dans mon engagement, impliquait de hausser encore le niveau d’affrontement en votant contre les textes contraires aux engagements de 2012, principalement les textes budgétaires, afin de mettre le gouvernement en minorité. Mais cela impliquerait une exclusion du PS. Quand vint le moment fatidique du vote du budget d’austérité de l’année 2015 avec son lot de coupes massives dans les services publics comme l’hôpital ou les collectivités, les frondeurs-euses choisirent de s’abstenir pour pouvoir utiliser une dernière cartouche à leur disposition : le congrès du PS du printemps 2015. Approuvant ce choix tactique collectif, j’y pris activement part. J’étais déterminé à obtenir enfin la réponse à la question que je me posais depuis le printemps 2014 : la nécessaire alternative peut-elle encore avoir lieu dans le PS ou doit-elle être bâtie en-dehors ?

 

Printemps 2015 : la clarification du Congrès de Poitiers

Vint donc le Congrès de Poitiers du Parti Socialiste. Bon, désolé cher-e lecteur-rice, je vais encore te parler d’un congrès, encore rébarbatif, mais également encore très important dans ce qu’il acte (et pour les petits malins qui savaient où s’approvisionner en tickets à boissons, les bières étaient gratuites…). Les frondeurs-euses, issus de la gauche du PS mais ayant rassemblé bien au-delà de ses rangs traditionnels, proposèrent au vote des militant-e-s une motion commune. Ce rassemblement aussi large qu’inédit dans le PS visait à poser les jalons d’un chemin politique alternatif pour achever le quinquennat mieux qu’il n’avait commencé. Il s’agissait de réorienter vers la gauche les politiques menées, principalement sur les plans économiques, sociaux et environnementaux. Les résultats furent sans appel. La motion de soutien à la politique gouvernementale, dont les premier-e-s signataires étaient tou-te-s les ministres en exercice, récolta 60% des suffrages. La motion des frondeurs 30%. Vingt mille voix. Soit près de cinq mille de moins que la seule gauche du PS avec la motion « Un Monde d’Avance » en 2008 à Reims. C’est dire si déjà au printemps 2015 les rangs socialistes, à commencer par ceux de l’aile gauche, se vidaient.

L’enseignement principal était surtout le suivant : la clarification était faite. Les militant-e-s avaient choisi majoritairement et en conscience de donner quitus à la politique menée depuis 2012 et mandat pour la poursuivre : les 50 milliards d’austérité, la politique en faveur des riches, le TSCG, l’ANI, l’allongement de la durée de cotisation pour les retraites, le pacte de responsabilité, la hausse de la TVA, et… le travail du dimanche imposé par le passage en 49-3 de la loi Macron ! Dès lors, la question que je me posais de savoir si le PS était capable d’un sursaut salutaire pour conjurer les dangers qui s’annonçaient trouvait sa réponse : non, le parti suivra aveuglément la ligne gouvernementale. Bien qu’anticipée, ce fut pour moi une véritable rupture. Les partisan-e-s de la mutation démocrate avaient réussi à faire au pouvoir ce qu’iels n’avaient pu réaliser dans l’opposition. L’accélération vers la crise finale du système politique se poursuivrait inéluctablement sous l’action du gouvernement et le PS en tant que défenseur assumé du vieux monde néolibéral en payerait le prix.

Le moteur en flamme ne serait pas remplacé, il était alors impératif de sauter de la voiture, et ne pas se tuer dans la chute. Il fallait donc construire l’alternative en dehors du PS. La gauche du PS devait se tirer de ce guêpier et être pleinement efficace en prenant sa part dans la construction de cette alternative. La question que je me posais était : comment et avec qui construire cette force politique nouvelle ?
Hasard de l’Histoire ? Au moment même où se fermait une voie, d’autres s’ouvraient grand sous nos yeux.

 

Comme un air de printemps des gauches

Le printemps 2015 était riche d’espoirs, d’inspirations et de perspectives pour la construction d’une alternative à gauche au consensus néolibéral. C’était le moment de la victoire électorale de Syriza en Grèce et de son combat homérique pour la souveraineté du peuple hellène contre les diktats européens. Des victoires éclatantes de Podemos en Espagne qui perçait aux élections municipales notamment en emportant Barcelone et Madrid. Des premiers pas prometteurs de la campagne de Bernie Sanders aux Etats-Unis. De la dynamique autour de Jeremy Corbyn dans la course à la tête du Parti Travailliste britannique, qui réussit durant l’été à expurger les tenants de la troisième voie du berceau qui les avait vus naitre.

Ces dynamiques nouvelles à gauche, avec chacune leurs particularités nationales, laissaient à voir qu’il n’était pas impossible qu’une déclinaison ait lieu en aussi en France. Le pays avançait à pas de course vers la crise systémique de représentation politique et le moment destituant comme l’avaient connu, à leurs façons, les pays qui voyaient de nouvelles gauches se lever. L’espoir était donc permis. Encore fallait-il trouver une voie française vers cette alternative.

En France, après les séismes provoqués par les choix gouvernementaux, la tectonique des plaques était à l’œuvre. Les forces politiques opposées au triomphe néolibéral et portées par la dynamique internationale se cherchaient un chemin partagé. Estrades communes entre le Front de Gauche, EELV et la gauche du PS pour soutenir Syriza ; tribunes médiatiques appelant à la convergence pour une nouvelle alliance de gauche anti-libérale ; initiatives citoyennes pour dépasser les frontières des anciennes chapelles. C’était l’heure où tout-e un-e chacun-e – moi le premier - n’eut plus qu’un mot à la bouche : recomposition.

Je pris bien évidemment ma part dans ce combat. Inspiré par les exemples internationaux, convaincu de la nécessité de rassembler les chapelles éparses dans une même alliance électorale à vocation majoritaire. Appuyé sur les alliances inédites testées aux élections départementales de mars où, pour la première fois depuis Epinay, le PS n’était plus au cœur de la gauche et faisait face dans plus de la moitié des cantons à des accords entre EELV et une ou plusieurs composantes du Front de Gauche et dont les résultats étaient forts encourageants malgré l’absence de lisibilité nationale et de cohérence nationale ainsi que la nature de ce scrutin régulièrement boudé par les électeurs, une perspective nouvelle s’ouvrait.

Je faisais l’analyse suivante : puisque l’alternative à bâtir ne se ferait pas dans le PS, il fallait alors que toutes les chapelles éparpillées s’unissent. La gauche du PS pouvait trouver un rôle central dans cette recomposition partisane. Par son identité politique et sa dynamique majeure autour du mouvement de fronde parlementaire, elle pouvait être  le liant idéologique permettant d’achever le rassemblement de toutes les sensibilités qui se cherchaient mais n’arrivaient pas encore à s’agglomérer. L’hiver 2015 offrait des échéances pour matérialiser cette recomposition et ainsi préparer le moment crucial qui redéfinira le champ politique de notre pays : les élections présidentielle et législatives de 2017.

 

Hiver 2015 : L’heure des rendez-vous manqués

La constance, la cohérence, la fidélité à notre camp ainsi que l’objectif d’une recomposition politique pour gagner la course de vitesse face à l’extrême-droite imposait de poser deux actes forts : achever le mouvement de fronde en se hissant au niveau de conflictualité nécessaire pour faire reculer le gouvernement et participer à la construction d’une nouvelle alliance à gauche pour les élections régionales de décembre. Ces deux actes pouvaient constituer la fermeture d’un cycle et l’ouverture d’un nouveau pour toute la gauche du PS et par là, pour le pays.

Fin octobre avait lieu le vote du budget 2016 à l’Assemblée Nationale, soit le dernier budget effectif du quinquennat. Pour quiconque sait que la politique est affaire de rapports de forces et donc de confrontations, le mouvement de fronde, s’il ne voulait pas rester dans l’histoire comme un simple faire-part de protestations morales inutiles car inefficaces, devait assumer le bout de la logique dont il se prévalait à l’origine : faire changer la politique gouvernementale par l’affrontement parlementaire. L’ensemble des coups de semonce par l’abstention – qui était rappelons-le une tactique et non une ligne politique – ayant reçu comme réponse gouvernementale une augmentation de la violence et une accélération de la politique néolibérale, seule restait donc la mise en minorité du gouvernement en votant contre sa politique économique et sociale désastreuse. C’était là l’aboutissement cohérent de la fronde, attendu par tou-te-s celleux qui croyaient à la sincérité de la démarche. De plus, ce choix politique impliquant l’exclusion du PS, il permettait alors d’entamer l’objectif de recomposition politique que nombre de militant-e-s et de responsables de toutes les sensibilités de la gauche appelaient de leurs vœux.

Seul Pouria Amirshahi eu le courage d’aller au bout de la démarche, en votant contre le budget 2016 et en quittant le PS dans la foulée. Honneur lui soit rendu. Tou-te-s les autres frondeurs-euses s’abstinrent, rentrant ainsi dans le rang, choisissant de demeurer impuissant-e-s devant les ravages de la politique d’austérité. La rupture collective, préalable à une participation à un nouveau rassemblement électoral de toutes les sensibilités de la gauche, n’eut donc pas lieu.

En parallèle, les élections régionales de décembre furent catastrophiques pour la gauche. L’égoïsme des appareils et des chapelles aboutit à des situations ubuesques de division entre les forces du Front de Gauche, de guerres fratricides entre militant-e-s ayant mené campagne ensemble lors des départementales précédentes. La volonté de ne permettre que des discussions locales portée principalement par Emmanuelle Cosse, à l’époque Secrétaire Nationale d’EELV, acheva d’empêcher toute construction nationale cohérente des forces de gauche opposées à la politique du gouvernement. Quand on sait qu’elle brava quelques semaines plus tard la consigne de son propre parti pour aller chercher un maroquin au sein du gouvernement, on comprend mieux ses raisons. Le résultat des élections régionales fut donc sans surprise absolument désastreux. Olivier Dartigolles, porte-parole du PCF, déclara le lendemain du second tour l’échec du cycle Front de Gauche. EELV actait la fin des alliances à la gauche du PS et entamait un retour à une stratégie autonomiste que confirmerai son congrès de juin. Les frondeurs-euses avaient raté en conscience ce rendez-vous majeur que constituaient la conjonction entre le vote du budget 2016 et la perspective d’élections à portée nationale. Iels choisissaient de demeurer malgré tout au sein du PS empêchant ainsi la naissance d’une alternative à gauche. La recomposition politique, au sens partisan qu’elle a, était morte-née. Le FN quant à lui atteignait un niveau électoral jamais égalé.

Pour moi, le moment était terrible. J’actais en mon for intérieur qu’il n’y aurait pas de rupture collective de la gauche du PS. Mais aussi que faute d’avoir pu rassembler les différentes chapelles, tou-te-s finiraient dans leurs cimetières respectifs. Cependant, malgré le désarroi, je ne pouvais me résigner à baisser les bras. Si une recomposition partisane était désormais impossible, il n’y avait pas de fatalité à ce que la gauche disparaisse car les raisons structurelles de son utilité, l’impérieuse nécessité de changer la vie, étaient plus que jamais présentes. J’en tirais une leçon : la décomposition du système politique était tellement avancée que sauver les meubles en rassemblant de vieux appareils discrédités, fatigués et fatigants était inefficace et surtout impossible à réaliser à court terme. Il fallait donc construire du neuf et revoir intégralement mon logiciel stratégique de prise du pouvoir.

 

2016 : Ultimes ruptures

Le printemps 2016 offrit le temps nécessaire pour répondre à mes questions. Je ne m’étendrais pas ici sur la mise en place de l’état d’urgence permanent et le vote de la déchéance de nationalité. Cette dernière est une mesure venue de l’extrême-droite nationaliste et anti-républicaine. Toutes celles et ceux l’ayant votée porteront cette tâche indélébile aux yeux de l’Histoire, et n’ont plus rien de républicain-e.

L’évènement inespéré fut le réveil social de ce printemps. Sur les ruines de la gauche s’était levé le plus puissant mouvement social de gauche face à un gouvernement issu de ses rangs depuis la Libération. Une lame de fond pour réclamer la dignité au travail et la défense des droits sociaux couplée à un mouvement d’occupation de places replaçant la question démocratique au centre du débat politique tout en la liant à la question sociale.

Je me donnais totalement à la réussite de cette irruption populaire, qui était non seulement une juste résistance face à une loi inique, mais aussi un moment salutaire de reconstruction de combativité politique largement majoritaire dans la société. Un mouvement inespéré qui portait en lui les graines d’une reconstruction rapide possible à gauche, bien loin des désastres de l’hiver 2015.

Ce mouvement populaire eut aussi une autre vertu. Celle d’achever la clarification politique et de donner les clefs pour penser le moment présent.

Ma rupture personnelle, émotionnelle, avec l’outil Parti Socialiste était actée depuis 2015. Mais pas encore avec le collectif militant de la gauche du PS, bien que profondément désabusé après l’impasse de l’hiver 2015. L’épisode de la loi travail actera leur sort à mes yeux. Face aux fortes mobilisations dans la rue et à la grogne parlementaire, Manuel Valls utilisa l’article 49 alinéa 3 de la Constitution pour passer en force, à trois reprises. Les frondeurs-euses tentèrent de déposer une motion de censure de gauche à deux reprises. Les deux fois, seules 56 signatures sur les 58 requises furent récoltées avec quatre apparitions et disparitions de signataires entre les deux tentatives. Dont acte. Cependant, l’impératif d’efficacité ainsi que la cohérence et la constance imposaient deux actes politiques qui ne furent jamais posés. Le premier acte était, afin d’être efficace dans la volonté de faire obstacle à cette loi, de se donner tous les moyens de lui faire barrage. Donc voter lors du premier 49-3 la seule motion de censure en présence, celle venue des rangs de la droite, comme le firent les député-e-s communistes. Ce ne fut pas fait, sous prétexte que le texte de la motion était encore plus libéral que la loi travail. Cet épisode fut révélateur d’une double hypocrisie :

  •         Première hypocrisie : utiliser un argument de pureté gauchiste pour justifier une attitude droitère. Guy Mollet n’aurait pas fait mieux. Pourtant, au sein du mouvement socialiste, la question était tranchée depuis plus d’un siècle. Petite anecdote historique : Voici le serment que devaient prêter tous les députés au Land de Saxe à la fin du 19e siècle : « Je jure devant Dieu, d'être inébranlablement fidèle à la Constitution et de servir, selon ma conscience, par mes propositions et mes votes, l'intérêt inséparable du roi et de la patrie. Ainsi Dieu me soit en aide ». Le jeune SPD allemand débattait pour savoir si leurs élus devaient siéger au sein de l’assemblée au vu de ce serment royaliste et clérical qui contrevenait aux principes mêmes de la social-démocratie. Voici la réponse que fit Wilhelm Liebknecht, marxiste et membre fondateur du SPD : « Mais alors ? Nous serons éternellement les dupes des dirigeants s'il leur suffit de mettre sur notre route cet obstacle de papier d'une formule de serment. ». En voyant l’attitude des frondeurs-euses, le pauvre Liebknecht devait se retourner dans sa tombe !

 

  •         Seconde hypocrisie : quand on en vient à assumer publiquement de vouloir censurer le gouvernement issu de son propre parti, de sa propre majorité parlementaire, qu’on vote ou non le texte de censure, on se doit d’assumer les conséquences de l’acte politique revendiqué.  Quitter une majorité – et un parti – dont on proclame vouloir censurer la politique est un acte de cohérence élémentaire dans la logique de la démocratie parlementaire.

Ainsi, je tirais deux précieux enseignements de cette séquence. En premier lieu, la stratégie de peser de l’intérieur était définitivement inefficace. Elle ne permettait en rien d’améliorer la vie des gens ou même de faire barrage aux reculs sociaux. En second lieu, le réveil social et démocratique de ce printemps 2016 contenait en son sein les bases discursives et les perspectives de dynamiques pouvant permettre une rapide reconstruction majoritaire à gauche, à condition de ne pas reproduire les recettes du passé ayant échoué. Changer de logiciel : partir du sens commun exprimé lors des mois de mobilisations, fédérer autour des clivages apparus au grand jour pour une majorité de citoyen-ne-s, et reconnaitre l’acteur historique dont l’émergence était devenue visible par l’articulation discursive #OnVautMieuxQueCa : le peuple en tant que construction politique défendant son double droit à la dignité : son pouvoir démocratique et ses conditions de travail.

 

Un quinquennat de plus, un parti à gauche en moins

Cher-e lecteur-rice. Je ne t’ai pas raconté cette histoire pour te divertir de quelques anecdotes un soir d’hiver. Regarder loin derrière soi permet de voir l’Histoire en mouvement, d’identifier les dynamiques parfois confuses ou cachées, afin de d’appréhender les choix du présent de façon rationnelle, lucide et éclairée. En dix ans un gigantesque bouleversement politique a eu lieu :

  • ·         La conversion du PS aux thèses néolibérales et sa conversion quasi-totale au service de l’oligarchie a été faite dans les actes et dans les textes.

 

  • ·         La stratégie de peser à l’intérieur du PS a échoué. Elle n’a permis ni d’améliorer la vie des gens, ni même de faire barrage aux reculs sociaux.

 

  • ·         Le bilan de ce quinquennat n’est pas seulement dramatique sur le plan démocratique, social économique ou environnemental pour notre camp. Elle a accéléré d’une façon inouïe la perte de repères politiques, la défiance envers les institutions et ainsi l’explosion du système politique traditionnel. C’est une crise de régime.

 

 

Cher-e lecteur-rice. Le bilan que je tire de cette histoire n’a qu’une seule utilité : éclairer les débats et proposer un chemin collectif viable pour toutes celles et ceux qui partagent la défense de notre camp social, l’impératif d’efficacité, la République comme méthode ainsi que l’obligation de constance et de cohérence. A l’heure actuelle on nous présente comme une évidence un chemin en particulier : la primaire du PS et de ses alliés. A grands renforts de paillettes, de prime time dans les grands médias, de unes de journaux et de storytelling bien ficelé, on nous vend cette primaire comme le salut providentiel pour la gauche. Vraiment ? En creusant un peu, c’est loin d’être une évidence.

 

L’impasse de la primaire

Cette primaire constitue une double impasse, idéologique et tactique.

Impasse idéologique, car elle revient à choisir un-e candidat-e commun-e entre celleux qui ont mené les politiques d’austérité et celleux qui les ont combattues, entre celleux qui ont fait la déchéance de nationalité et celleux qui l’ont refusée, entre celleux qui ont fait la loi travail et mené la répression policière du mouvement social et celleux qui étaient dans la rue. Considérer que ces deux orientations sont réconciliables derrière une même candidature à l’issue de la primaire est un reniement idéologique grave.

Impasse tactique, car quel que soit le résultat, le processus est voué à l’échec.

En cas de défaite de Hamon ou Montebourg, les règles voulant qu’on soutienne le vainqueur, tou-te-s les participant-e-s, candidat-e-s ou simples militant-e-s feront face à un terrible dilemme : trahir, déserter ou parjurer.

-Trahir leurs idées en menant campagne pour Manuel Valls, respectant ainsi la règle du jeu.

-Déserter le combat politique avant des élections historiques pour le pays pour respecter les règles de cette compétition tout en ne se reniant pas idéologiquement.

-Parjurer pour continuer de porter leurs idées en dehors du PS mais en ayant commis la faute morale de ne pas respecter le contrat auquel on s’est engagé.

En cas de victoire d’un Hamon ou d’un Montebourg, le risque pris quant à une éventuelle défaite n’en vaut pas la chandelle. Gagner pour convaincre les citoyen-ne-s dégouté-e-s qu’avec le soutien des dégoutant-e-s, une nouvelle page pourra s’ouvrir ? Comment ouvrir une nouvelle page en ayant comme candidat-e-s aux législatives et donc comme future majorité en cas de victoire celleux-là même qui ont avalisé l’ensemble des politiques désastreuses de ce quinquennat et ont pour une immense partie d’entre elleux été reconduits ? Qui peut croire que Myriam El Khomri, candidate dans le 18e arrondissement de Paris irait défendre sur les marchés l’abrogation de la loi travail ? Ce n’est pas sérieux.

Vraisemblablement, nombre des soutiens de la politique gouvernementale iront trouver refuge chez Emmanuel Macron, ou s’évertueront à poser des bâtons dans les roues du candidat Hamon ou Montebourg tout au long de la campagne.

Au final toute cette opération reviendra seulement à récupérer un logo PS-Belle Alliance Populaire discrédité, vidé de ses principales forces vitales et réalisant une forme d’alliance incongrue entre la carpe et le lapin.

Cette primaire est donc non seulement un pari à très haut risque, mais surtout d’une inefficacité totale pour qui n’a pas renoncé à gagner les prochaines élections.

Il y a pourtant une autre voie que celle qui consiste à trahir ses idéaux, déserter le combat politique, parjurer ce qu’on a signé ou faire campagne en se vantant d’avoir rassemblé derrière soi tous les dégoutants dont on a fermement combattu la politique des années durant. Mais pour cela il faut changer de logiciel.

 

Crise de régime

Si l’on ne veut pas se perdre dans cette période cruciale, il est nécessaire d’appréhender la réalité du moment historique que nous vivons.

Depuis la crise financière de 2008, le vieux monde s’effondre. La crise économique fut l’occasion d’un approfondissement violent des politiques néolibérales au service d’une minorité oligarchique. Social-démocratie comme conservateurs se sont partout mis au service de la politique des banques, rendant  d’autant plus visible un phénomène déjà latent, celui de la post-démocratie. Ce phénomène provoquant colère, ressentiment, défiance vis-à-vis des représentations politiques traditionnelles amène à des éruptions populaires et provoque l’explosion progressive des vieux systèmes politiques, de leurs repères, de leurs symboles, de leurs hégémonies. Nous ne vivons donc pas un petit contrecoup cyclique auquel succédera un retour à la normale. Nous vivons une bifurcation de l’Histoire.

Il est donc extrêmement simpliste de croire qu’il faudrait que la bonne ligne soit candidate avec le logo PS pour enclencher un cycle de victoires. C’est considérer qu’il existe encore, malgré l’immense perte de repères à l’œuvre, un électorat socialiste massif qui fonctionnerait comme un capital électoral invariable en attente du bon placement. Penser qu’il suffit d’avoir raison, d’avoir la bonne ligne quel que soit l’emballage pour gagner relève de la plus infantile des maladies politiques. Il ne faut pas s’enfermer dans la contemplation du passé. Penser que la gauche, si on lui saupoudre un peu de social, puis un peu d’unité, constitue le signifiant propulsif pour une dynamique majoritaire dans ce contexte est une erreur. Aux yeux des gens, Manuel Valls, c’est la gauche. Ce gouvernement, c’est la gauche. On peut évidemment en douter, mais entrer dans ce débat en pureté est totalement inefficace, et ne sert qu’à marginaliser celleux qui le mènent.

Devant l’explosion du système politique et la disparition des anciennes représentations, la guerre de position pour l’hégémonie que le camp de la transformation sociale doit mener nécessite tout autre chose qu’une façon tristement conservatrice de faire de la politique.

L’oligarchie est en mouvement pour maintenir un bipartisme servile. D’un côté, elle a Fillon pour pousser l’avantage issu de ses nombreuses victoires politiques lors du quinquennat Hollande. De l’autre, Macron pour achever la constitution d’une force d’alternance clairement à son service et libérée des dernières entraves de tradition ouvrière du PS. Enfin, le FN comme épouvantail et repoussoir, tout comme outil de désamorçage et de détournement de la colère populaire.

Dans une telle situation, gagner ce combat pour l’hégémonie nécessite l’audace de reconfigurer le champ politique par la constitution d’une force nouvelle, capable de tracer une frontière politique claire entre l’oligarchie et sa caste d’affidé-e-s et la majorité qui subit leurs politiques et ainsi de subvertir la cartographie politique et les termes du débat posés par l’adversaire. Cela nécessite la production de symboles et de mots d’ordre nouveaux, appuyés sur le sens commun, soit la réalité vécue telle qu’elle est par les gens. Dans cette crise de régime que nous vivons, utiliser les éléments discursifs et les modes d’action capables de fédérer la majorité sociale éparse et de la transformer en majorité politique unie est la clef de la victoire.

 

En 2017 : l’insoumission, un choix de raison

A l’aune de l’ensemble de ces réflexions, le chemin ouvert par Jean-Luc Mélenchon et la France Insoumise est le plus pertinent pour qui souhaite demeurer fidèle au camp politique de la transformation sociale, efficace dans son action, cohérent et constant dans son engagement.

  •          C’est un choix de fidélité au camp de la transformation sociale. Le projet « l’Avenir en Commun » est celui qui répond le mieux aux besoins du pays et à celui de notre camp politique. C'est le seul programme politique qui résoudra la crise de régime que nous vivons en convoquant une assemblée constituante. C'est le seul programme qui propose un partage ambitieux des richesses pour mettre fin aux privilèges de l'oligarchie. C'est le seul programme qui ne se contente pas d'invoquer une future Europe sociale mais qui propose un chemin cohérent pour sortir du carcan austéritaire. C'est le seul programme qui se dote d'une stratégie concrète de changement écologique des modes de production, de consommation et d'échange.

 

  •          C’est un choix d’efficacité. Prenant la mesure des bifurcations historiques à l’œuvre et de la crise de régime que traverse le pays, Jean-Luc Mélenchon est aujourd’hui le seul candidat à mener intelligemment la bataille pour l’hégémonie et capable d’ancrer les idées de la gauche de transformation à un haut niveau électoral, offrant ainsi une potentielle perspective majoritaire.

 

  •          C’est un choix de constance et de cohérence. Acter que le PS n’est plus un outil pertinent de transformation sociale, que la stratégie de l’intérieur a échoué et qu’il est indispensable qu’une alternative à gauche émerge lors des prochaines élections implique de rejoindre la France Insoumise.

Certes, il y a aussi des imperfections, des manques, ou parfois des points de désaccord programmatique. Je ne m’y étendrais pas ici. Après avoir fait la campagne de Ségolène Royal et de François Hollande, tu auras compris cher-e lecteur-rice que je ne suis pas adepte du purisme gauchiste. Il n'y a aucune garantie de réussite de cette démarche. Ce choix politique, comme tout choix politique, est un pari. Cependant, de tous les choix, de tous les paris que puisse faire quelqu’un ayant mon histoire militante et mon identité politique, c’est de loin le plus raisonnable.

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