Congeler ses ovocytes pour gagner son indépendance ?

Nous vous présentons une traduction d’un article de Guyu Laboratory (guyu shiyanshi), un média sponsorisé par Tencent - le lien est disponible en fin d'article. Ce récit est celui de femmes chinoises en quête d’indépendance, refusant de se plier aux diktats des parents, des époux et de la société.

Pour certaines femmes appartenant aux classes moyennes aisées chinoises, être une “indépendante” n’est pas une fin en soi. Ambitieuses, elles souhaitent autant être des épouses “responsables”, des mères compétentes, et aussi des filles modèles, dans la plus pure tradition de la piété filiale. Elles ne recherchent pas moins que l’excellence pour chacun de ces rôles --  en un mot, la perfection. Ce récit est celui d’un “sentiment de sécurité” (anquan gan). L'âge moyen des femmes qui ont choisi la cryoconservation des ovocytes est d'environ 33 ans. La moitié d'entre elles travaillent dans le milieu financier quand il ne s’agit pas de célébrités ou “d‘influenceuses”. Guyu Laboratory a interviewé quelques-unes entre elles à Shanghai. Déterminée, chacune de leurs décisions est prise avec leur volonté d’être maître de leur propre vie. A grand frais et renfort technologique, la cryoconservation de leurs ovocytes leur permet d’accéder à un peu de liberté.

Pour mieux comprendre cette histoire, suivons Chen Wan (ou Mme Chen), 27 ans. A son age, la pression familiale pour qu’elle se marie est déjà intenable. D’abord les stratagèmes “classiques” : sa mère organisait des “dîners d’affaires” à la maison, qui n’étaient que des prétextes pour des rencontres arrangées avec les enfants des amis de la famille. Une pratique courante en Chine. Quand elle étudiait encore aux États-Unis, les sous-entendus étaient aussi réguliers. Toutes les semaines, au téléphone, sa mère lui suggérait l’idée du mariage. Parfois de manière indirecte : “j’ai assisté au mariage de quelqu'un aujourd’hui”, mais souvent elle ne s’embarrasse pas de circonvolutions : "Je suis très frustrée récemment, j'ai vu que d'autres personnes avaient des petits-enfants, c'est amusant" et sanglotant au téléphone, sa mère lui avouait sa crainte : que la fertilité de sa fille se diminue.

A bout de patience, elle avait crié à sa mère: “Tu veux des petits-enfants c’est ça ? Tu sais quoi, je vais congeler mes ovules et ce sera réglé !” Ce à quoi sa mère rétorqua : “Quoi ? Tu veux faire naître un monstre c’est ça ? Trouve toi d’abord un mari! Que tu l’aimes ou non, ça viendra avec le temps. Chen Wan acquiesça, “très bien, je vais acheter le sperme d'un étranger pour améliorer les gènes de notre famille, tu seras contente ?” Chacun campant sur ses positions, les relations avec sa famille était glaciale.

Avec le temps, Chen Wan a fini par cogiter. Deux sujets parallèles l’inquiète. Vieillir - elle avait découvert il y a peu quelques boutons suspects dans son dos - et être stérile. Alors que les années passent, le souvenir d’amies stériles la hante. Une de ses connaissances s’en était rendu compte dès ses 23 ans. Alors Chen Wan contemple sa vie : un rythme de vie décalé, une alimentation essentiellement composée de plats à emporter. Si elle ne devient pas stérile, son rythme de vie la fera vieillir prématurément, elle n’en doute pas.

Mais ces tracas et angoisses ne suffisent pas convaincre Chen Wan à abandonner sa quête d’indépendance. Pour elle, se marier trop tôt revient à aller en prison. Née dans une famille bourgeoise, elle n’a pas jamais eu besoin de se battre pour mener une vie tranquille. En cela, elle est déjà privilégiée par rapport à l’immense majorité des chinois et surtout des chinoises. Mais cette situation est à double tranchant : elle n’a aucune envie de vivre des ressources familiales, mais au contraire souhaite prouver elle-même sa valeur. Mais, en recevant le soutien (financier et relationnel) de ses parents, elle leur est en quelque sorte “redevable”. Aussi, Chen Wan s’occupe tant des affaires familiales que d’une petite start-up qu’elle a créé. Beaucoup de ses amis et amies de son âge ont déjà travaillé quatre à cinq ans et la plupart ont une vie bien établie. Or pour Wan, à peine diplômée d’une université américaine, il a fallu travailler davantage pour rattraper ce qui reste perçu comme un retard sur ses pairs.

Les grandes mégalopoles de l’Est comme Shanghai ne manquent de personnalités brillantes et d’entrepreneurs à succès. La concurrence est omniprésente : chacun se compare avec des  “modèles de vie scintillants et fantasmés”  et mais derrière ces apparences, c’est la même peur de vieillir et de la solitude.


A 38 ans, Xu Li est à la fois une “shengnü” ("leftover women", mot péjoratif utilisé pour parler des femmes “trop vieilles” pour être “désirable” dans un mariage) et une “sangaonü” : un bon diplôme, une carrière enviable, et de hauts revenus. [Dans un contexte chinois, ce mot est péjoratif, car il fait référence à une mauvaise condition médicale : un haut niveau de sucre et de graisses -quelqu’un en situation de surpoids-, ainsi qu’une forte pression artérielle] Et pourtant, elle se souvient, à la fois avec dégoût et crainte, de cette phrase lors d’un speed dating. Elle avait 35 ans. En face d’elle, un médecin divorcé âgé de 45 ans. Au sujet d’un précédent rendez-vous, le médecin lâche d'un ton méprisant: "Elle a déjà 38 ans, c’est même pas la peine de faire des enfants [à cet âge].."

Xu Li tombe des nues. Dans cette lutte constante qu’elle mène pour trouver quelqu’un, sa situation n’est pas mauvaise: c’est une “vraie shanghaienne” (entendez par là qu’elle dispose du ‘hukou’, le certificat de résidence qui permet à son détenteur d’accéder -gratuitement au service public de la ville où il réside), détient deux appartements dans la ville, dirige désormais une grande entreprise étrangère juste après un MBA aux États-Unis. Jamais elle n’a pensé que les hommes jaugeaient les femmes de cette manière. Dans deux ou trois ans, Xu Li aussi aura 38 ans, et alors sera aussi considérée par ces hommes comme une “feuille moisie”. Dès lors, l'inquiétude suscitée par cette question de la fertilité a rattrapé Xu Li. Pourtant des rencontres, speed-dating ou autres, Xu Li en a eu presque chaque week-end, et ce pendant de plusieurs années. Mais 35 ans est un cap. Avant elle avait le pouvoir de choisir, désormais, elle se sent dépossédée.

Au début de cette année, Xu Li a eu 40 ans. Pour décrire son état d’esprit, elle a utilisé le mot “désespérée". Alors cette pression, cette anxiété a pris une place maladive dans sa vie. C'est dans cet état de détresse psychologique qu’elle s’est soudainement souvenue de cette technologie de conservation des ovocytes. Alors qu’elle venait d’avoir la trentaine, elle était tombée sur cette pratique par hasard, dans les médias, mais elle ne s’est pas sentie concernée, mieux elle s’en foutait. Mais, maintenant, à l'âge de 40 ans, elle s’est renseignée en ligne sans perdre de temps. Congeler ses ovocytes apparaît comme un bon compromis : elle sauvegarde ses chances d’avoir des enfants, et par là “s’assure” de trouver, à terme, un mari.

Concrètement, le processus de congélation revient à conserver des ovules sains sur une période plus ou moins longue, pour les “utiliser” en temps voulu. Tous les mois, les ovaires ne produisent qu’un ovule mature. Les ovules de “meilleure qualité” sont ceux “produits” entre 25 et 30 ans. L'opération consiste à stimuler par médicaments les ovaires afin de produire plusieurs ovocytes à la fois, puis les congeler pour les empêcher de “vieillir”. Le taux de réussite est directement lié à la qualité des ovocytes. Les données montrent que les femmes entre 25 et 35 ans ont le taux de réussite le plus élevé. Parmi les plus de 35 ans, même avec la stimulation, le nombre et la qualité des ovules est réduit. Mais rien d’absolu ici, la condition physique et la santé prime sur l’âge.

Pour Xu Li la découverte de cette méthode de congélation des ovules a été l’équivalent d’une bouée de sauvetage. Elle s’est immédiatement rendu compte que ce sera sa dernière chance. Elle a sélectionné une entreprise qui est qualifié pour ce genre de contrats. Comme une telle pratique est encore illégale en Chine, elle a rencontré des médecins étrangers qui sont déplacé à Shanghai pour les sessions de questions-réponses. Le 28 avril, Xu Li a pris sa décision immédiatement après avoir participé à la session: en mai, elle a déjà commencé à prendre des médicaments pour améliorer sa santé et dix jours après, elle a commencé à s’injecter les médicaments pour la stimulation des ovaires. Ensuite, tout s’est passé très vite. Le 6 juin 2019, elle s’était allongée sur la table d'opération d'un centre médical à Los Angeles aux États-Unis.

Les destins de Xu Li et Chen Wan se sont croisés dans cette même salle d’opération, à quelques jours d’intervalle. Parmi les patientes qui ont choisi cette opération, Chen Wan est parmi les plus jeunes. Si ce n’est pas pour des raisons spéciales, les femmes ayant la vingtaine n’y penserait pas. "A l’âge de 26 ou 27 ans, si les filles sont célibataires et choisissent la congélation des ovocytes, peut-être elles seront déjà mariées dans un an ou deux." En tout cas, c’est le meilleur âge pour la congélation des ovocytes. Deng Fuyang, un chercheur qui a longtemps été dans ce domaine, m’a montré des données: l'âge moyen des femmes qui choisissent de congeler ses ovocytes est d'environ 33 ans.

Deng Fuyang est le fondateur d’un institut spécialisé sur la congélation des ovocytes. En Chine, en moins de cinq ans, il a eu 500 dossiers. Surtout depuis l’année dernière, la tendance émerge. La moitié des femmes sont issues du cercle financier et les autres sont des célébrités et des influenceurs. Même si 27 ans elle semble plutôt jeune par rapport à l’âge moyenne, Chen Wan a insisté de choisir cette piste. Elle sait ce qu’elle veut. Et ce qu’elle veut, c’est d’échanger quelques années de liberté avec cette technologie.

De retour en Chine, sa vie a pris un tour différent. Aux États-Unis, elle avait une vie régulière, même tranquille ; certes le travail était prenant, mais pas insupportable. Désormais, elle travaille chaque jour jusqu’à 22h, et ce n’est pas avant minuit qu’elle rentre chez elle.  Ces années à l’étranger l’ont déconnecté, pour le meilleur et le pire, des réalités du marché du travail chinois. Elle justifie ses difficultés par son caractère de “jeune diplômé”, comme un paravent pour ses erreurs. Comme d’autres, elle souhaite construire sa carrière avant tout, et être respectée pour cela. Après le lycée, Chen Wan avait déjà tout planifiée : d’abord faire les études, puis créer une entreprise, et ensuite la famille. Elle ne transigera pas avec cet ordre. Enfant, sa mère avait consulté plusieurs cartomanciennes pour elle : tout le monde disait que cet enfant deviendra milliardaire. Chen Wan sait bien que ces diseuses de sort n’ont pas le moindre fondement, mais elle reste fixée sur son objectif : “devenir une femme indépendante et puissante.” Et pour cela, Chen Wan a décidé qu’elle ne se mariera pas avant 30 ans, et peu importe ce que les autres diront d’elle. Jusqu’à maintenant, elle a toujours évité le sujet avec ses parents. Et congeler ses ovocytes lui semble aujourd’hui être la solution idéale pour s’acheter quelques années de tranquillité supplémentaire.

À l'âge de Chen Wan, Xu Li aussi ne vivait que pour et par sa carrière. Très disciplinée, son emploi du temps ferait pâlir les chefs de cabinets les plus occupés. Sa dernière décennie n’a été que travail et formation. Devant tant d'abnégation, elle a fini par gagner le respect de son chef, et avant d’avoir 30 ans, elle s’était offert un premier appartement à Shanghai, puis un second. Xu Li a consacré son temps libre à des cours d’économie, et tente de faire fructifier ses investissements boursiers. Pour autant, elle s’offre un voyage à l’étranger par ans, est sportive, a une alimentation saine. Interrogée par Guyu Lab sur sa vie, elle répond tout sourire :  "Je suis vraiment très occupée à devenir riche".

Selon les standards chinois, Xu Li est une insoumise. Elle refuse le mariage et voit dans sa fortune naissante les clés de l’indépendance. “Sans argent, j’aurais déjà dû me marier il y a bien longtemps”, reconnaît-elle. Xu Li n’a pourtant pas délaissé sa vie sentimentale. Elle a vécu sept ans avec un patron fortuné, mais au caractère “difficile”. Il l’a une fois critiqué en public pour ses vues “libérales” sur le mariage, et ils ont finalement décidé de ne pas continuer l’aventure.

Elle a failli se marier une fois, à 37 ans. Son copain d’alors avait étudié à l’étranger, au Japon. Les deux s’entendent bien, au point de penser sérieusement au mariage. Mais Xu Li allait s’inscrire pour un MBA, ce qui n’était pas du goût de son copain qui jugeait l’idée “inutile, une perte de temps, et allait impacter leur vie de couple.” Il demandait clairement qu’elle abandonne son projet. “Xu Li nous confie, non sans colère, qu’elle ne voit pas pourquoi le mariage l’oblige à abandonner son projet de vie : pourquoi ce serait à elle d’être la bonne ménagère ?

 Devant son refus d’abandonner ses projets, le couple bat de l’aile. Pourtant dit-elle : “à l’époque j’avais vraiment envie de me marier et avoir des enfants. Mais mes parents m’ont toujours expliqué qu’il fallait être indépendante et brillante, c’est vrai n’est-ce pas? Chaque fois j’y repense pense, j’ai beaucoup de doute envers le mariage. [...] en fin de compte, de nos jours, dans une ville comme Shanghai, si tu cherches à être totalement dépendant d’un autre individu, tu ne seras probablement jamais heureux”

De manière générale, Xu Li ne fait plus confiance aux hommes et choisit toujours de croire en elle-même. L'expérience d’une de son amie l’a refroidie. Cette fille voulait absolument se marier avant 30 ans. Une fois enceinte, son mari n’a pas pu ou voulu l’aider financièrement et elle a dû travailler dure pendant sa grossesse. Une fois son enfant venu au monde, elle et son mari ont entamé une procédure de divorce qui a pris trois ans. Cette histoire a fait peur à Xu Li. "Mon amie a vieilli très vite, car elle est trop fatiguée, et aujourd’hui elle ressemble presque à ma mère". Ces histoires ont fini par la convaincre : hors de question de se sacrifier pour le mariage.

À l'âge de 30 ans, lors des réunions de classe (pratique courante en Chine, en général autour du nouvel an chinois, grand dîner annuel organisé avec les amis du lycée ou de l’université), la plupart des amis étaient mariés et avaient des enfants. Xu Li a observé l'état de chacun d'entre eux et aucun ou presque n’avaient l’air heureux. Certains se plaignent de l'expérience douloureuse d'accouchement, d'autres craignent pour la scolarité de leurs enfants, certaines ont connu un grand succès en termes de carrières, mais pour s’occuper de leur famille, elles passent la journée dans les transports. Xu Li compare ces vies à la sienne et est heureuse de ne pas les envier. Surmonter le fossé entre les attentes de sa famille et ses propres désirs pour son avenir n’est pas mince affaire. La voie choisie par ses amis et connaissances n’est décidément pas la sienne : si congeler ses ovules lui permet d’acheter quelques années de répit, Xu Li est décidée.

Elle a choisi la formule, le “package” “Chine États-Unis” : avant de se rendre aux États-Unis, elle a terminé le travail de préparation et les injections en Chine : une tous les jours à la même heure, au niveau du nombril. Au début, l’infirmière est venue l’aider, puis . Dans le vol de Shanghai à Los Angeles, Xu Li a effectué sa dernière injection elle-même dans la petite salle de bains. Heureuse et reconnaissante envers le médecin qui l’a opéré, mais aussi envers elle-même : ses années de sports et ses régimes exigeants lui ont garanti une quinzaine d’ovocytes, alors qu’en général il n’en reste plus que quelques-unes aux femmes de son âge.,  Désormais, son seul souci à disparu : enfin elle peut se considérer égale aux hommes.

Détendue et sûr d’elle, pleine de confiance en elle. plusieurs personnes l’ont complimenté à la sortie de l'ascenseur! Pour la première fois depuis plusieurs années, elle s’est rendu compte qu’elle avait toujours du charme, et que la jeunesse n’avait rien à voir avec ça.   Xu Li s’est offert une semaine de vacances aux États-Unis, et a voyagé de Los Angeles à San Francisco, un “paysage magnifique”, dit-elle. . . Entre les baigneurs, les golfeurs et les enfants sur la plage, Xu Li se sent revivre.

Juste avant son départ, elle s'est rendue à l'Université de Los Angeles où elle a rencontré et échangé avec une étudiante chinoise. En particulier, elle s’est renseignée sur les frais et conditions d’admission. Sans surprise, elle espère y envoyer ses enfants un jour.

Une traduction par Yingzi Yuan et Pierre Sel - titre original "去美国冻卵的上海女人" article disponible ici

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