Déshumanisation en chaine

Médecin en prison je voulais témoigner de la déshumanisation "ordinaire" que je constate tous les jours. La justice déshumanise, la prison déshumanise, la médecine déshumanise alors même que l'être humain est au cœur de l'existence et du fonctionnement de tous ces mondes.

Mr F, 22 ans, comorien, est parti des Comores pour le Maroc grâce à l'argent mis de côté par son père pour faire des études de littérature. Se voyant finalement refusé la bourse d'étude, il décidera de rejoindre une partie de sa famille en France, illégalement. Il travaillera avec de faux papiers qu'on lui fournira contre une bonne partie de son salaire et ses fiches de paie. Arrêté par la police il sera mis en centre de rétention avec décision d'expulsion, qu'il refusera. Ce refus lui vaudra d'être incarcéré. Il me racontera aussi la mort de sa mère en 2006 et la mort de son père aux Comores juste avant son incarcération.

La première étape de déshumanisation est cette décision de justice qui condamne cet homme à une peine d'emprisonnement de quelques mois. Certes cet homme refuse l'expulsion mais n'y a t'il pas d'autre réponse adaptée à lui proposer que la prison? Ce homme représente t'il un danger réelle pour la société?

Une fois entré en prison la déshumanisation se poursuit, déshumanisation inhérente au principe de l'incarcération car vous devenez un numéro d'écrou, on vous enferme dans 9 m2, vous n'êtes plus respectable aux yeux de la société, et vous entrez dans un monde terrorisant pour la plupart des gens qui n'ont jamais mis les pieds en prison. Vous n'avez plus aucun lien avec l'extérieur. On vous donne très peu d'information, on ne répond quasiment pas à vos questions, vos interrogations, faute de temps et/ou d'envie. Et quand bien même on vous répond, vous ne comprenez souvent pas, car vous êtes sous le choc, sidéré... Combien de temps cela va vraiment durer? Qui me fera sortir? Pourrais-je sortir plus tôt? Est-ce un cauchemar? Qui sait que je suis là? Et la vie après? Que se passe t'il dehors? L'incarcération est un choc très violent.

J'ai vu ce jeune homme à l'infirmerie comme toutes les nouvelles personnes qui entrent en prison. Il s'était mis à pleurer dans la salle d'attente, il s'était effondré. Nous avons parlé pendant 20 min, et c'est là qu'il m'a raconté dans les très grandes lignes son histoire, sa situation sans cesser de pleurer. Puis soudain son attitude a changé, il a commencé à tenir des propos délirants, à voir sa mère dans la pièce, à vouloir la rejoindre, à vouloir mourir. Il avait une attitude paranoïaque, il pensait que j'avais tué sa mère. Il refusait toute aide de ma part, se jetant sur les produits d'entretien pour les avaler et mettre fin à ses jours. Malheureusement face à ce comportement, nous médecin, n'avons pas beaucoup d'option, ce patient ayant un comportement suicidaire, des propos délirants, des hallucinations, devait être hospitalisé contre son gré... Nous voilà donc entrés dans une troisième étape de déshumanisation. Celle de la médecine.

Il a fallu le calmer "de force" par des injections de sédatifs, ce qui suppose une contention physique car il hurlait et se débattait... Les séquences qui vont se suivre jusqu'à son apaisement chimique sont violentes avec d'un côté la souffrance hurlée de ce jeune homme et de l'autre la contention physique et chimique froide des surveillants pénitentiaires et des soignants. Il faut imaginer les surveillants menottant et plaquant sur le brancard ce jeune homme "agité", les pompiers, l'équipe du Samu, l'équipe médicale sur place gravitant autour de lui, tous aguerris à la souffrance de l'autre. Une dizaine de personnes exerçant leur métier de façon automatisée à ce moment là, autour d'un patient qui se débat. Ce sont des scènes fréquentes à l'hôpital, aux urgences. Tous ces intervenants, en attendant que les traitements fassent effet pour pouvoir amener le patient à l'hôpital,  parlent de tout et de rien, entrent, sortent de la pièce, plaisantent même en se racontant leur journée. Peu importe à ce moment là de savoir comment on en est arrivé là, à une telle crise, on fait notre boulot. Scène très contrastée et choquante pour des personnes non aguerries. Il est évidemment compréhensible que tout ce personnel côtoyant la souffrance et la misère humaine au quotidien se "protègent" en mettant de la distance avec le patient et son histoire, en banalisant la situation, en parlant d'autre chose. Mais cette distance isole un petit peu plus le patient, étouffe sa souffrance et à ce moment là précis, déshumanise un peu plus encore.

Est ce que cet homme sortira psychologiquement indemne de ces expériences? Sera t'il capable d'affronter la vie sereinement? Quelle cicatrice profonde va t'il garder de cette épisode de sa vie qui s'ajoute aux autres moments douloureux? L'atteinte est grave. Personne n'est responsable individuellement de la souffrance de cet homme, chacun n'a fait que "son travail". Toutes les décisions prises à son encontre sont justifiées et légales. Mais c'est le système dans son ensemble, ses rouages et l'enchaînement inéluctable des faits qui vont probablement le briser un peu plus. C'est vrai qu'il n'aurait pas dû venir illégalement. Mais les réponses que nous avons faites à cet homme qui ne cherchait probablement qu'une vie meilleure, sont elles réellement adaptées à la situation, sont elles "humaines"?

Loin de moi l'idée de dire que cet homme doit rester en France, il y a des lois à respecter, mais comment s'y prend on? Comment cautionner sérieusement cet engrenage ?

Quel est l'intérêt et le sens de ces peines?

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