Rentrée dommage

Il me semble totalement inadapté d'imposer aux enfants, en particulier à l'école primaire, un hommage et un "temps pédagogique" autour de l'épouvantable assassinat de Samuel Paty.

Il me semble totalement inadapté d'imposer aux enfants, en particulier à l'école primaire, un hommage et un "temps pédagogique" autour de l'épouvantable assassinat de Samuel Paty.

Je ne m'attarderai pas sur l'horaire décalé de la rentrée à 10h, imposant de nouveau aux familles de devoir s'organiser dans leur travail, dans leur vie personnelle, ce après des mois de confinement et des temps à venir encore difficiles. C'est anecdotique. Je m'étonne juste que les professeurs n'aient aucun moyen de communication autre que de se réunir le matin même de la rentrée. Faut-il vraiment empiéter sur le temps d'apprentissage de nos enfants déjà si perturbé cette année? Et surtout, y-a t'il urgence absolue à faire cette réunion, ce temps pédagogique dès lundi matin?

Je m'attarderai plutôt sur le sens, les valeurs, le but de cet hommage, de ce "temps pédagogique"? A qui s'adresse-t'il ? Ne sommes nous pas en train de nous laisser emporter par nos émotions devant nos enfants ? Est-ce cela l'éducation?

"Une "séquence pédagogique" sera organisée dans les classes pour reparler des faits et réaffirmer les principes républicains comme la liberté d'expression"  : Je trouve totalement inapproprié d'évoquer dans l'urgence, dès la rentrée, dans une école primaire, l'horreur de l'actualité que nous mêmes adultes avons du mal à appréhender. Il n'est pas possible d'expliquer sereinement, avec neutralité, bienveillance à des enfants si jeunes des événements aussi épouvantables qui nous bouleversent encore et que nous ne pouvons expliquer raisonnablement. "Re"parler des faits : mais certains enfants ne sont même pas au courant! Mes enfants, pendant les vacances ont joué, ont fait du sport, ont regardé des films adaptés à leur âge, ont rigolé, ont fait leur devoirs... je les protège des actualités et des informations terriblement anxiogènes. Ils n'ont pas les outils pour les intégrer. Et maintenant on m'explique qu'on va leur annoncer, dès la rentrée, un crime épouvantable perpétré récemment sur un professeur? Est-ce bien nécessaire? Est-ce qu'on va en faire des êtres meilleurs avec ça ou juste un peu plus angoissés?

Le projet c'est donc d'expliquer des faits atroces et de partager nos émotions d'adultes avec un groupe d'enfants, dans un discours et une pensée unique.. Mais ces enfants ont des niveaux de compréhension différents, des niveaux de connaissances des faits différents, des capacités intellectuelles et émotionnelles différentes, des histoire de vie différentes.... nécessitant d'adapter le discours à chacun. Et les parents qu'en pensent-ils? Ne sont-ils pas concernés? Si les enfants le sont, les parents le sont aussi. Il n'est pas possible de s'adresser de la même manière à tous les enfants d'une classe pour évoquer l'horreur et partager une émotion si intense qui nous bouleverse tant, nous adultes.

Je pense non seulement qu'il n'y a  aucune valeur ajoutée éducative à évoquer ou ré-évoquer des faits abominables à des enfants, mais en plus si cela se fait, il faut un discours adapté à chaque enfant, à son envie de comprendre, à sa capacité à comprendre, à sa sensibilité et il faut faire participer les parents.

"Réaffirmer les principes républicains"... à l'école primaire? Parce qu'on leur a déjà parlé des principes républicains à l'école primaire pour avoir besoin de les "ré"affirmer ? A qui veut-on s'adresser là? Aux terroristes, à ceux justement qui ne respectent pas les principes républicains ou à nos enfants?

Enfin, y-a t'il urgence à évoquer  la liberté d'expression dès lundi 2 novembre au matin? N'y a t'il pas un programme d'éducation déjà pensé, réfléchi sur ce sujet, adapté à la maturité des enfants? La liberté d'expression ne peut pas se réduire aux caricatures, au blasphème et à cet acte odieux. Et si on parlait aussi des dangers des réseaux sociaux ? Ce moyen de communication qui donne l'illusion d'une grand liberté, qui semble être un formidable moyen d'échanger mais qui est également un déversoir de haine et de violence. Car ces réseaux sociaux sont bien plus accessibles, à la portée de nos enfants et possiblement au centre de leur préoccupation quotidienne que les caricatures, le terrorisme, le blasphème et les principes républicains.

Je ne souhaite pas qu'on parle à mes enfants de 7 et 9 ans de cet assassinat. Je ne souhaite pas qu'ils assistent en spectateurs passifs aux débordements émotionnels des adultes (tout aussi légitime soient-ils). Ils sont trop jeunes, ils n'ont pas les outils pour comprendre. L'école doit être un rempart aux actes dictées par l'émotion. L'école doit à mon sens être un lieu de réflexion, de nuances, de mise à distance, de transmission de valeurs, mais on ne doit pas y partager des émotions brutes non digérées.

La liberté d'expression est un thème évidemment indispensable à aborder, mais dans le cadre d'un enseignement structuré, réfléchi, sur plusieurs cours, plusieurs heures, de façon didactique (comme cela doit déjà exister) pas seulement autour des caricatures ou du blasphème qui à eux seuls ne peuvent symboliser la question de la liberté d'expression.

Je crois que l'on fait rentrer dans l'école des conflits d'adultes, des conflits politiques, des problématiques de "grands".  C'est l'émotion qui parle, et qui ne parle pas aux bonnes personnes. On veut montrer aux extrémistes qu'on ne reculera pas, on veut leur montrer qu'on ne renoncera jamais à notre liberté d'expression, on veut montrer aux professeurs, au monde de l'éducation qu'on les soutient... très bien, je suis d'accord.. mais les enfants n'ont rien à voir là dedans et ne doivent pas être spectateur de ces conflits. Nous devons les protéger, ils n'ont pas les outils psychologiques et la maturité nécessaire. Ce ne sont pas les enfants qui ont remis en cause la liberté d'expression, ce ne sont pas eux qui ont piétiné les principes républicains, ce n'est pas le bon public pour ces revendications.

On se trompe donc de public, de lieu.. Que les professeurs se réunissent, débattent, se soutiennent, redéfinissent leur cours, les thèmes, les exemples pour illustrer la liberté d'expression, pour transmettre les bonnes valeurs aux enfants, oui! Mais qu'on n'impose pas, dans l'urgence à des enfants d'école primaire de traiter de sujets d'adultes.

Autre preuve que l'on se trompe de public, "entre 11 heures et 11h30, les élèves seront rassemblés pour une lecture de la "Lettre aux instituteurs et institutrices" de Jean Jaurès." Comme son nom l'indique, cette lettre s'adresse aux instituteurs et non aux élèves...

Je ne sais pas ce qui va être dit à mes enfants lundi 2 novembre, la façon dont va être évoqué le sujet et je ne sais pas comment ils vont le prendre, si on va leur fournir des réponses adaptées à leurs questions, à l'angoisse que vont susciter ces explications, ces instants solennels... Comment vont ils réagir aux réactions des professeurs qui seront légitimement émus et bouleversés face à eux? Il faut protéger les enfants de la souffrance des adultes, ils n'ont pas à la subir, il faut les protéger d'un discours formaté et imposé sans nuance. Et si ils savent l'horreur, si ils voient la souffrance des adultes, si ils en entendent parler parce qu'on ne peut bien sûr pas les protéger de tout tout le temps, et bien à ce moment là, quand ils nous interrogeront, nous les grands, les parents, les professeurs, il faudra leur expliquer, mais à leur rythme, pas au notre. Il faudra alors trouver les mots pour expliquer parfois l'inexplicable. Il faudra prendre le temps, s'adapter à leurs émotions, à leur capacité de compréhension, à leur temporalité mais il ne faut pas leur imposer notre temporalité à nous les adultes.

Je pense au film de Roberto Benigni, La vie est belle. Sans bien sûr comparer le contexte, c'est l'idée de protéger nos enfants de l'horreur des actions des adultes qui me semble comparable. Nous pouvons leur transmettre de bonnes valeurs, sans avoir à les confronter si jeune à l'horreur de ce que peuvent faire individuellement ou en groupe les être humains.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.