Religion et émancipation

Le vide produit par la chute de Tariq Ramadan me rappelle cet échange avec une personnalité que j’ai furtivement côtoyé et qui m’avait dit sans sourciller il y a deux ans: “tu verras, demain on sera les leaders des musulmans de France”. J’avoue avoir été sidéré par cette déclaration et je pense que l’auteur a regretté ce lapsus.

Religion et émancipation

France Maghreb, 17 Mai 2018

Il y quelques mois j’étais invité pour un séminaire de trois jours avec des étudiants en théologie. J’avoue avoir été surpris par l’invitation et avant d’accepter, j’ai d’abord demandé le pourquoi de l’invitation.

L’étudiant en charge de l’organisation m’expliquait que sa promotion voulait savoir comment rendre leur formation religieuse utile aux questions de luttes pour la justice sociale et surtout comment s’impliquer après la remise de leur diplôme.

 Ce séminaire a eu lieu alors que depuis plusieurs années, une guerre fait rage pour prendre le contrôle de ce qu’on appelle l’islam de France. D’un côté l’état français avec ses différentes initiatives qui remontent à l’ère coloniale et qui continuent aujourd’hui avec le projet d’Emmanuel Macron qui veut structurer cet islam de France à sa façon en violation totale de la laïcité;

de l’autre côté, les entrepreneurs qui ont fait de la religion musulmane leur fond de commerce, pour avoir le pouvoir, ou plutôt pour dominer ceux qu’on appelle les musulmans.

Le vide produit par la chute de Tariq Ramadan me rappelle cet échange avec une personnalité que j’ai furtivement côtoyé qui m’avait dit sans sourciller il y a deux ans “tu verras Yasser, demain on sera les leaders des musulmans de France”. J’avoue avoir été sidéré par cette déclaration et je pense que l’auteur a regretté ce lapsus.


Pourquoi émancipation? Parce que, historiquement, les religions se sont rarement organisées au service des plus démunis ou en faveur de la justice sociale.


L’exclusion, la diabolisation et les discriminations en tous genres que vivent les musulmans au quotidien, l’humiliation et la répression qu’ils affrontent dans leurs mosquées et leurs organisations, ne sont pas seulement dues à des islamophobes surpuissants.

A un moment, il faut savoir s’interroger sur ce qui ne va pas. Je m’étais déjà exprimé sur les problèmes structurels du monde associatif, mais cette fois ci, étant donné que les communautés musulmanes sont des communautés de foi dans lesquelles la religion joue un rôle fondamental, j’aimerais parler de religion et d’émancipation.

Pourquoi émancipation? Parce que, historiquement, les religions se sont rarement organisées au service des plus démunis ou en faveur de la justice sociale. Le message divin est dévoyé pour servir une autorité politique: le roi, le calife, l’empereur etc…

La religion, dans l’absolu, lorsqu’elle s’est organisée, c’est pour soit devenir un centre de pouvoir, soit pour légitimer le pouvoir en place. D’où ces avis religieux pour imposer une seule école de pensée, un seul leader, interdire les manifestations, interdire le vote, interdire le débat, et surtout surtout interdire toute remise en question du pouvoir en place.

Je parle donc d’émancipation de toute autorité illégitime et pour ne plus cautionner l’instrumentalisation de la religion par des intérêts particuliers.

Que faire lorsque ceux qui s’octroient la représentation ou l’autorité religieuse, que faire lorsque ces personnes se sont compromises avec les mêmes qui alimentent l’islamophobie? Que faire lorsqu’un responsable religieux ou aspirant à la représentation des musulmans, craint pour ses intérêts personnels? Envers qui ira son allégeance? Envers les fidèles qu’il prétend représenter ou bien ceux qui le tiennent en laisse?

Cela me rappelle cette grande mosquée du Sud de Paris dans laquelle un imam invité pour un prêche, est monté prôner la transparence et l’obligation de rendre des compte envers les fidèles. L’imam de la mosquée en question qui l’avait invité, n’avait pas du tout, mais pas du tout apprécié ce genre de discours et le vendredi suivant, a rappelé aux fidèles je cite “vous devez écouter et obéir”.

Cette anecdote en dit long sur le rapport de domination qu’entretiennent ceux qui postulent au poste de mufti de la république, du département ou de la ville ou ceux qui aspirent au poste de “représentant des musulmans de france”; le tout bien entendu, non pas pour servir ces mêmes musulmans mais pour en faire une masse docile, contrôlable à coup de discours ou d’injonctions.

Ce n’est pas pour rien que l’Algérie et le Maroc se livrent une guerre sans merci pour contrôler les mosquées de France et ainsi s’en servir comme levier de pression politique. Ce n’est pas un hasard si les prétendants à la représentation des musulmans de France travaillent chacun dans leur coin et se tirent dans les pattes pour être l’émir, le leader, chef et ainsi perpétuer la bonne vieille tradition du caïd dans les colonies.

Si une action est menée au nom du collectif, pourquoi la faire à titre individuel?

Quelle la justification qu’on peut avancer lorsque d’un côté on prône le monothéisme le plus absolu et que de l’autre on prenne des idoles qu’on place au dessus de toute critique?

 Pour revenir à nos étudiants en théologie, le fin mot de ce séminaire, c’était qu’il y a un besoin urgent d’une théologie de l’émancipation. Je dis émancipation pour que les fidèles se réapproprient leur relation avec Dieu, se réapproprient leurs lieux de cultes, se réapproprient le choix de leurs représentants et qu’une fois choisis, ne jamais avoir peur de leur demander des comptes.

Lorsqu’on est croyant, s’émanciper, ce n’est pas remettre Dieu en question. C’est remettre en question l’autorité des hommes, surtout lorsqu’ils s’imposent de manière autocratique ou en exploitant leurs luttes. Je parle ici des hommes car je ne connais pas de femme qui s’est imposée ou cherchent à s’imposer pour représenter ou diriger ceux qu’on appelle les musulmans.

Yasser Louati: Religion et émancipation © Yasser Louati

 

Chers auditeurs de confession ou de culture musulmane, si on met tant de moyens pour vous dominer, c’est parce que rien ne fait plus peur qu’une personne libre.

C’est tout de même un comble qu’être musulman français vous exclut du droit à la liberté. Et c’est parce qu’on vous la refuse, qu’il ne revient qu’à vous de la reprendre.

 

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