Présidentielle 2017: Quelle sera la prochaine étape aprés la folie burkini?

Le lancement controversé de la campagne présidentielle signifie que les mois à venir sont voués à être nauséabonds.

Article paru sur Al Jazeera English

L'hystérie autour du burkini durant l'été 2016 a encore une fois fait de la France la risée du monde occidental si ce n’est du monde entier.

Il aura fallu des semaines de controverse et la saisie de la plus haute autorité administrative du pays - le Conseil d'Etat - pour réaffirmer le droit des femmes à se vêtir comme elles le souhaitent dans l’espace public.

La semaine dernière, il s’est avéré que l'ancien président Nicolas Sarkozy avait lui-même orchestré cette polémique en faisant pression sur les maires de son parti pour émettre l’interdiction du burkini sur les plages publiques de leurs villes.

En plus de démontrer une fois de plus la nature irresponsable du personnage, cette révélation répond à la question: “ à qui profite le crime?”

Humilier une minorité faible

À peine neuf mois avant l'élection présidentielle de 2017, l’initiative de Nicolas Sarkozy avait pour but d'ancrer un peu plus le débat pour la présidentielle dans un affrontement des identités plutôt qu’un affrontement de projets concrets et ambitieux pour la France.

Sans surprise, il y est parvenu et réussi à donner le ton pour l'élection sans aucune résistance de la part de ses rivaux.

En suivant les traces de Sarkozy, la droite et même la gauche - représentée par le Premier ministre Manuel Valls - ont implicitement admis qu'ils sont tous d'accord sur les politiques néolibérales de François Hollande qui ont échoué et qu’il n’y aura pas de remise en question de l'austérité, ni de retour vers l'état-providence.

Certes, il est inconcevable pour une question aussi triviale que le maillot de bain porté par quelques femmes de susciter un débat national.

Cela pose en outre la question sur les motifs réels des protagonistes. Le paysage politique français est en grande partie dominé par des hommes blancs de plus de cinquante ans, et aucun d'entre eux ne leur a exprimé son soutien quand elles se plaignent du sexisme dans la politique ou du harcèlement sexuel.

Dans un pays où une femme est violée toutes les 40 minutes, où 200.000 femmes sont victimes de violences conjugales et où l'écart salarial entre les hommes et les femmes représente un inquiétant 15%en moyenne, ces soutiens aux droits des femmes auraient été les bienvenus.

Derrière cet appel à “l’égalité hommes femmes”, les responsables politiques derrière l’interdiction du burkini et leurs soutiens n’ont fait qu’émettre un appel codé destiné humilier un peu plus les citoyens de confession musulmane tout en récoltant des gains politiques en période électorale.


L'interdiction du burkini a même révélé une menace contre la démocratie française elle-même. Plutôt que de soutenir la décision du Conseil d'État et de faire respecter la primauté du droit, Manuel Valls a déclaré que le débat devait se poursuivre - après avoir soutenu l’interdiction même.

D'autre part - et après avoir orchestré la controverse - Sarkozy a déclaré que la Constitution française devait être modifiée afin de permettre l'interdiction burkini. Oui, changer la constitution, rien que ça!

En attendant, les candidats de droite se sont mis en scène dans leurs circonscriptions respectives.

Dans une tentative effrontée de réécrire l'histoire et nier les massacres de millions de personnes, l'ancien “collaborateur” de Sarkozy, François Fillon s’est distingué en sous entendant qu’aucune communauté n’était problématique en France, sauf “les musulmans” et même que la France devrait être fière de son héritage colonial qui selon lui était une entreprise d’export de la culture française. Les rescapés des massacres perpétrés au nom de la France à Madagascar, en Indochine ou en Afrique du Nord apprécieront.

Par ailleurs, Alain Juppé, 73 ans, qui était le premier ministre de Jacques Chirac dans les années 1990, a invoqué l'idée d'un accord contractuel sur les principes de la laïcité entre la France et les musulmans, comme si ces derniers étaient des immigrés fraichement débarqués et n’ayant pas fait souche en France depuis des décennies.

Le seul gagnant de cette surenchère n’est autre que Marine Le Pen, qui pendant ses vacances est restée silencieuse  tout au long de la polémique. Elle n'a pas eu besoin de commenter, ni d’intervenir à l’instar des autres candidats qui ont fait son travail d’orienter la campagne vers les questions identitaires.

Les vrais perdants

Les plus grands perdants, cependant, sont les Français eux-mêmes. Plus de neuf millions d'entre eux vivent déjà en dessous du seuil de pauvreté; néanmoins, l'économie, le chômage, les inégalités stupéfiantes, les échecs institutionnels, l’affaiblissement de l’école de la république, l'environnement, le déficit de la sécurité sociale et du régime de retraites sont tous ignorés sur fond d’islamodiversion permanente avec le burkini comme dernier épisode.

Les Français sont trompés, mais ne peuvent s’en prendre qu’à eux mêmes. Pendant des décennies pour imposer une identité dominante.

Sans beaucoup de résistance, ils ont donné leur bénédiction à la normalisation du racisme dans les discours publics et beaucoup trop d'entre se réjouissent de cet état de névrose nationale.

Près de sept millions ont voté pour Marine Le Pen lors des dernières élections régionales, et tous les sondages la mettent sur le podium de l'élection présidentielle, même si elle, de son côté n’apporte aucune crédibilité ou expérience politique à la table.

Jusqu'à présent, la tâche d'avoir des débats profonds sur les questions socio-économiques repose sur les épaules des mouvements sociaux contre la loi travail, qui ont l'intention de battre le pavé de nouveau.

Même si ces mouvements restent fragmentés, leur mobilisation a une chance d’aboutir s’ils se radicalisent et deviennent plus inclusifs pour compter dans leurs rangs tous ceux qui payent le prix des politiques d’austérité menées jusqu’ici notamment les quartiers populaires.

Comme le dit le sociologue Louis Chauvel, nous assistons à « la péremption d’une large majorité du personnel politique et intellectuel qui vit encore dans un monde que les autres ont vu disparaître depuis trente ans ».

Pourtant, ces personnes sont toujours en charge du pays et espèrent toujours continuer. Tant qu’elle sera gouvernée par des nains politiques, la France ne se relèvera jamais.

Le lancement précoce et violent de la campagne présidentielle signifie que les mois à venir seront nauséabonds et personne ne peut réellement espérer voir  émerger une voix de la raison.

Notre système politique hurle qu’il est fini et irrécupérable, mais qui entendra l'appel et qui agira pour le changer?

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