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Billet de blog 5 janvier 2026

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La folie européenne : timidité et hypocrisie face à la saisie de Maduro

L’enlèvement de Maduro par Trump révèle la timidité européenne : une faillite morale qui désarme le continent face à un monde de force brute. C’est une erreur historique. En refusant de condamner la méthode, les Européens normalisent un monde où la puissance remplace le droit, et où leur propre sécurité dépendra non plus d’institutions, mais de l’humeur des puissants.

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L’Europe traite la capture de Nicolás Maduro par Donald Trump comme une anomalie embarrassante — un moyen brutal au service d’une fin que nombre de dirigeants européens approuvent en silence : la fin d’une dictature vénézuélienne. Mais cette « timidité » n’est pas de la prudence.

C’est une erreur historique. En refusant de condamner la méthode — un enlèvement justifié par un pseudo-droit à la « légitime défense » — les Européens normalisent un monde où la puissance remplace le droit, et où leur propre sécurité dépendra non plus d’institutions, mais de l’humeur des puissants.

Ce n’était pas simplement une crise en Amérique latine. C’était aussi un test de résistance pour la prétention de l’Union européenne à être un « pouvoir normatif », un acteur géopolitique ancré dans le droit international. L’UE avait déjà échoué à ce test face à la sur-réaction d’Israël à Gaza et ses atrocités contre les civils. Or, à en juger par les faits actuels, elle semble avoir échoué à un nouveau test, cette fois sur le Venezuela.

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Les réactions européennes se sont réparties entre trois réflexes : se réjouir de la chute de Maduro, éviter de cautionner l’illégalité américaine, et surtout ne pas contrarier Washington. Ce cocktail a produit une série de déclarations à la fois moralisantes et creuses — parfaitement calibrées pour sembler vertueuses sans prendre le moindre risque.

Kaja Kallas, la cheffe de la diplomatie européenne, a livré la formule type : Maduro « n’a pas de légitimité », l’Union soutient une « transition pacifique », et « en toutes circonstances », le droit international doit être respecté - avant d’appeler à la « retenue ». Ursula von der Leyen a, de son côté, insisté sur la « solidarité avec le peuple vénézuélien » et sur la nécessité de respecter la Charte des Nations unies. Sous-entendu : ne pas nommer l’illégalité, ne pas provoquer Trump alors que l’aide américaine à l’Ukraine reste vitale.

Dans les capitales européennes, la même chorégraphie s’est rejouée : l’Allemagne a invoqué la « complexité juridique » (Friedrich Merz), la France s’est félicitée de la « fin de la dictature » (Emmanuel Macron) sans évoquer l’opération militaire, laissant à son ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, le soin de rappeler que la capture de Maduro « viole le principe de non-recours à la force ». En Grèce, Kyriakos Mitsotakis a préféré suspendre le débat sur la légalité. En Italie, Giorgia Meloni a même considéré l’opération comme une « intervention défensive ». À Londres, Keir Starmer a salué le droit international sans s’aventurer à l’appliquer au cas concret.

Résultat : une Europe bavarde, divisée, mais muette sur l’essentiel — soulagée du départ de Maduro, gênée par la manière, et paralysée par la peur de Trump.

Certes, l’UE ne reconnaissait plus Maduro depuis les élections frauduleuses de 2024. Mais cette non-reconnaissance n’autorise pas un enlèvement. En feignant d’ignorer la méthode, les dirigeants européens révèlent une hypocrisie profonde que Moscou et Pékin sauront exploiter.

Cette hypocrisie se manifeste de plusieurs façons :

  • Principe de légalité à géométrie variable: La France dénonce, à juste titre, les atteintes russes au droit international, mais s’abstient de qualifier celles de Washington. Si la légalité dépend du camp, alors elle n’est plus un principe, mais une posture.
  • Deux poids, deux mesures sur les zones d’influence: L’Europe condamne la nostalgie impériale russe, mais tolère la renaissance de la Doctrine Monroe réinventée par Trump, rebaptisée « Doctrina Donroe » : les États-Unis peuvent « diriger » le Venezuela et pomper son pétrole.
  • L’illusion d’une “transition pacifique”: En parlant de transition « pacifique » tout en fermant les yeux sur une action armée illégale, les Européens disent l’inverse de ce qu’ils font.
  • La peur de Trump comme boussole politique: Ce silence n’est pas un calcul diplomatique subtil : c’est de la peur. La crainte de perdre le soutien américain en Ukraine a substitué la dépendance à la cohé

Ce n’est pas simplement un échec moral : c’est une abdication stratégique. En acceptant qu’un allié viole impunément la Charte des Nations unies, l’Europe sape sa propre crédibilité et celle du droit international dont elle dépend.

À court terme, l’affaire Maduro ne provoquera peut-être pas de rupture ouverte entre Washington et Bruxelles, mais elle transforme la nature même du lien : l’alliance devient un « bargain » — un rapport d’achat et de chantage.

D’abord, elle accroît la vulnérabilité européenne. En montrant qu’elle plie devant un abus flagrant du droit, l’UE signale que ses « lignes rouges » sont négociables. Trump en tiendra compte dans tous les dossiers à venir : commerce, technologies, défense, Chine ou migration.

Ensuite, elle élargit le fossé entre discours et réalité. L’Europe fonde son influence sur la persuasion, la norme, la cohésion multilatérale. Mais comment convaincre le Sud global, déjà critique sur le « deux poids deux mesures » occidental, quand on s’incline devant une violation américaine ?

Enfin, elle nourrit une porosité idéologique intérieure : la légitimation par Rome ou Varsovie d’une intervention illégale renforce le camp trumpiste européen, celui qui transforme la souveraineté en prétexte identitaire. Le trumpisme n’est plus seulement un export américain ; il est devenu un miroir dans lequel l’Europe se reconnaît.

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Sur le plan stratégique, la conséquence la plus lourde est ailleurs : à Moscou. Comme le souligne Masha Gessen, l’enlèvement de Maduro n’affaiblit pas Vladimir Poutine ; il le confirme dans sa vision du monde. Quand Trump revendique un acte de piraterie au nom de la démocratie et de la liberté, il parle le même langage que Poutine face à l’Ukraine : libération, sécurité, autodéfense mythique. La différence n’est pas de nature, mais de rhétorique.

La dérive du concept de légitime défense — jusqu’à inclure le trafic de drogue comme justification d’invasion — détruit la logique même du droit international. Si tout peut être acte défensif, alors la guerre devient la norme. C’est l’abolition de la Charte onusienne par l’usage.

Poutine n’avait pas besoin de complicité américaine ; il lui suffisait d’un précédent occidental. Trump lui en offre un, avec la bénédiction silencieuse des Européens. Dès lors, le message est simple : le droit n’existe que pour les faibles. Dans ce monde, l’Europe n’est plus sujet, mais objet.

Ce nouvel ordre de la force ne condamne pas mécaniquement l’Europe à être envahie, mais il l’expose. La sécurité européenne reposait sur trois piliers : la garantie américaine, une capacité militaire croissante, et une légitimité fondée sur le droit. Ces trois piliers se fissurent ensemble. 

Trump montre que la garantie américaine est contingente ; l’incapacité européenne à accroître son autonomie est patente ; et la légitimité d’un « ordre fondé sur des règles » s’effondre à partir du moment où l’Europe elle-même l’abandonne quand cela l’arrange.

Dans ce contexte, les stratégies hybrides russes — sabotage, désinformation, intimidation — deviennent plus efficaces, car elles évoluent dans le flou. Et face à ce flou, l’Europe choisit le mutisme.

La tragédie européenne tient à cette dichotomie : un discours moral magnifique, mais une conduite d’allié apeuré. À force de confondre loyauté et soumission, prudence et renoncement, l’Union risque de découvrir que la “timidité n’achète pas la sécurité”, mais seulement le mépris — celui des alliés puissants et celui des adversaires patients.

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