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Billet de blog 10 janvier 2026

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Erdoğan face à l’ombre de Trump, alors que le « Désordre mondial » s’intensifie.

L’intervention militaire américaine qui a renversé Nicolás Maduro place son ami et allié Recep Tayyip Erdoğan face à un dilemme : défendre sa quête de domination régionale sans compromettre ses liens stratégiques avec Washington. « L’affaire Maduro » révèle les limites de l’indépendance qu’il revendique sur la scène internationale.

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Le président turc Recep Tayyip Erdoğan se retrouve à naviguer dans un paysage diplomatique des plus périlleux, à la suite de l’opération militaire américaine sans précédent qui a renversé le président vénézuélien Nicolás Maduro les 3 et 4 janvier 2026. La réaction d’Erdoğan a été typiquement mesurée : un appel à Donald Trump pour exprimer ses inquiétudes quant à la stabilité du Venezuela, accompagné de déclarations soigneusement pesées dénonçant toute violation du droit international et de la souveraineté nationale.

Cet exercice d’équilibriste illustre à quel point la politique étrangère turque est contrainte par des pressions multiples, dans un monde de plus en plus multipolaire où la rhétorique anti‑impérialiste d’Ankara se heurte à sa nécessité pragmatique de préserver des relations tolérables avec Washington.

Le silence d’Erdoğan pendant le week‑end qui a suivi la destitution de Maduro a immédiatement suscité les critiques de l’opposition. Le chef du CHP, Özgür Özel, l’a accusé de « redouter Trump » et de s’être abstenu de tout commentaire pour ne pas froisser le président américain.

Une attaque d’autant plus douloureuse qu’elle touche un dilemme bien réel : le rapprochement personnel qu’Erdoğan a entretenu avec Trump durant son second mandat contraste durement avec la période glaciale des relations turco‑américaines sous Joe Biden. Le gouvernement turc s’est d’abord contenté d’un court communiqué du ministère des Affaires étrangères évoquant le « soutien d’Ankara aux efforts de stabilité du Venezuela », tandis qu’Erdoğan esquivait soigneusement le sujet dans toutes ses apparitions publiques.

Dès le lundi, il n’a plus eu d’autre choix que d’aborder la crise frontalement en Conseil des ministres : qualifiant l’enlèvement de « navrant », il a déclaré que la Turquie « ne saurait approuver aucun acte contraire au droit international ». Au cours de sa conversation avec Trump, Erdoğan aurait insisté sur un message clef : « Le Venezuela ne doit pas sombrer dans l’instabilité. »

En cadrant sa position autour de la légitimité et de la souveraineté plutôt que d’une condamnation directe de l’action américaine, il a trouvé une formule qui lui permettait d’exprimer un malaise sans provoquer Washington — un funambulisme diplomatique qui n’a satisfait ni ses critiques internes ni les autorités intérimaires de Caracas.

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Les options réelles d’Erdoğan restent extrêmement limitées. Les deux pays entretiennent des liens étroits depuis 2016, lorsque Maduro l’avait soutenu publiquement après la tentative de coup d’État en Turquie. Erdoğan s’est rendu à Caracas et a régulièrement défendu Maduro face aux pressions occidentales. D’après le sénateur américain Lindsey Graham, Washington aurait même proposé à Maduro un exil en Turquie en novembre 2025 — offre qu’il aurait refusée avant que l’opération militaire ne soit lancée.

Plus encore, Ankara dépend de ses relations avec les États‑Unis sur des enjeux autrement plus cruciaux : la Syrie, la réintégration au programme des avions F‑35, ou encore la gestion des groupes armés kurdes à sa frontière. Toute mesure turque dépassant la protestation verbale — accueillir des représentants vénézuéliens en fuite, sanctionner les États‑Unis ou tenter de rallier une coalition internationale — risquerait de compromettre ces dossiers et d’exposer la Turquie à de sévères représailles américaines. Rappelons qu’elle a été exclue du programme F‑35 en 2019 pour l’achat du système russe S‑400, et qu’Erdoğan s’est récemment montré optimiste quant à une possible réadmission. Rompre cet équilibre pour un geste symbolique envers Caracas serait stratégiquement suicidaire.

Les relations turco‑vénézuéliennes ne relevaient pas que de la solidarité politique : elles reposaient sur un commerce de l’or extrêmement lucratif, qui permettait à Caracas de contourner les sanctions internationales. Depuis 2018, des entreprises turques participaient à l’exploitation de l’Arc minier de l’Orénoque ; la Turquie a importé quelque 900 millions de dollars d’or vénézuélien rien qu’en 2018. Cet or, censément raffiné en Turquie avant d’être restitué à Caracas, n’a laissé aucune trace d’exportation officielle.

L’arrangement bénéficiait aux deux capitales : le Venezuela gagnait un accès à des devises fortes, tandis que la Turquie sécurisait des flux de ressources au cœur de ses turbulences économiques. Turkish Airlines opérait d’ailleurs des liaisons hebdomadaires entre Ankara, Caracas et La Havane, facilitant le transport de l’or et l’intensification des échanges. L’intervention américaine, et la volonté affichée de Trump de confier les infrastructures pétrolières aux entreprises américaines, ont mis fin à ce trafic doré. Pour Ankara, la perte est lourde — un revenu vital s’évapore alors que la situation économique demeure critique.

Ce commerce d’or avec un régime sanctionné avait déjà attiré l’attention des observateurs internationaux, accusant la Turquie de fermer les yeux sur des filières minières illicites entachées de violations des droits humains. La chute du régime Maduro pourrait désormais exposer certains acteurs turcs à des enquêtes ou poursuites rétroactives. Une ombre qui rappelle d’autres scandales, à commencer par l’affaire Halkbank : cette banque publique turque, poursuivie aux États‑Unis, est accusée d’avoir aidé l’Iran à contourner les sanctions en transformant ses revenus pétroliers bloqués en or et liquidités via un réseau de sociétés écrans. Ce mécanisme dit de l’« or‑pour‑pétrole » avait artificiellement gonflé les exportations turques et nourri les soupçons sur l’opacité des circuits financiers du pays.

Dans ce contexte, la réaction d’Erdoğan à l’opération de Trump au Venezuela est bridée par la double nature de la Turquie : membre de l’OTAN revendiquant une autonomie stratégique. Ankara ne peut ni défier ouvertement Washington, ni risquer de raviver le dossier Halkbank, ni compromettre ses négociations de défense, notamment sur les F‑35 ou les F‑16.

La crise vénézuélienne dévoile aussi des contradictions intérieures. Erdoğan a durci sa politique autoritaire : l’arrestation en mars 2025 du maire d’Istanbul, Ekrem İmamoğlu, sur des accusations jugées politiques, symbolise cette dérive.

Confronté à des difficultés économiques et à une opposition revigorée, il cherche à galvaniser sa base en agitant une rhétorique nationaliste et anti‑impérialiste. Mais sa réaction timide face à l’intervention américaine mine son image de « défenseur de la souveraineté » — un pilier de son discours politique et de son identité internationale.

Officiellement, la Turquie aime se présenter comme une puissance du juste milieu, porte‑voix des pays décidés à défendre « la justice, la légitimité et le droit international ». Pourtant, cet épisode révèle les limites de cette posture lorsqu’elle se heurte à la dépendance stratégique vis‑à‑vis de Washington. L’absence d’action concrète renvoie Ankara à une position subalterne dans le cadre de l’alliance occidentale, malgré ses ambitions d’autonomie.

La crise agit comme un rappel rude : la soi‑disant « autonomie stratégique » turque ne peut s’imposer face aux rapports de force américains. Erdoğan peut bien multiplier les discours multipolaires et les alliances alternatives, quand Washington agit fermement dans ce qu’il considère comme sa sphère d’influence, Ankara ne peut guère aller au‑delà d’une protestation prudente.

En vérité, le défi pour Erdoğan est surtout domestique : maintenir son autorité intérieure tout en manœuvrant dans un environnement international où les marges de manœuvre sont étroites. Il a géré la crise de Gaza avec assez d’habileté pour maintenir le parti AKP au‑dessus des 30 % dans les sondages — preuve qu’il reste un tacticien politique redoutable.

Reste que, dans cette affaire, le facteur psychologique joue aussi : Erdoğan et Trump partagent une admiration mutuelle. Et si le premier sait se montrer intransigeant face à ceux qu’il juge plus faibles que lui, il excelle, lorsqu’il se retrouve devant plus fort, à s’adapter et à ménager son interlocuteur.

C’est là tout son talent : un pragmatisme instinctif, parfois déroutant, mais toujours calculé.

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