L’ancien président brésilien Jair Bolsonaro est désormais détenu dans un centre de la police fédérale où, selon plusieurs sources, il purgera sa peine de 27 ans dans des conditions de sécurité renforcées. Il a été reconnu coupable — comme plusieurs membres de son entourage — d’un complot avorté visant à se maintenir au pouvoir après sa défaite électorale. Il a été arrêté samedi, après avoir admis auprès de la police avoir tenté de découper, à l’aide d’un fer à souder, le bracelet électronique qui surveillait ses déplacements, alimentant les soupçons d’une tentative de fuite.
À un moment où les dirigeants autoritaires renforcent leur mainmise, de Budapest à Ankara, et où les populistes d’extrême droite prophétisent une “réorientation” géopolitique destinée à enterrer la démocratie libérale, les verdicts touchant deux anciens présidents — Bolsonaro au Brésil et Sarkozy en France — prennent une dimension mondiale.
Il ne s’agit pas simplement de scandales locaux ; ce sont des tests de résistance institutionnelle. Ils révèlent si les États sont encore capables d’imposer la redevabilité à des hommes de pouvoir, et si l’État de droit peut encore servir de contrepoids dans un monde de plus en plus tourmenté.
Les deux affaires sont pourtant très différentes. La condamnation de Bolsonaro est liée à une tentative directe de renversement de l’ordre démocratique : un complot visant à empêcher la passation de pouvoir après sa défaite de 2022, incluant un plan d’assassinat présumé du président élu Lula da Silva et de son colistier. Celle de Sarkozy découle d’enquêtes au long cours sur le financement illégal de sa campagne de 2007, impliquant des fonds libyens.
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L’une touche à la subversion de la démocratie ; l’autre à la corruption et à l’influence illicite. Mais les deux convergent sur un point essentiel : elles montrent que les démocraties — imparfaites, assiégées, vacillantes — peuvent encore tenir leurs anciens dirigeants pour responsables.
Plusieurs conclusions peuvent être tirées de ces deux affaires majeures.
Premièrement, la justice peut encore agir de manière indépendante, même face à des blocs politiques dominants.
Au Brésil, l’influence de Bolsonaro sur les forces armées, les groupes évangéliques et une base tendance extrême-droite importante n’a pas empêché la Cour suprême de prononcer une lourde peine. Cette même justice avait contribué à préserver l’ordre démocratique dans les mois troubles de l’après-élection 2022–23.
En France, un système judiciaire longtemps critiqué pour sa clémence envers les élites politiques franchit une étape inédite, marquant un tournant dans la lutte contre la criminalité politico-financière.
Ces verdicts envoient un signal aux sociétés, souvent désabusées par la corruption ou l’érosion démocratique : le pouvoir n’est pas total, et les institutions peuvent fonctionner sans craindre les représailles politiques. (On observe d’ailleurs des signes allant dans le même sens aux États-Unis.)
Deuxièmement, ils brisent l’aura d’impunité entourant certains leaders populistes.
Le “mythe” Bolsonaro — soldat-sauveur, président-outsider, tribun du “vrai peuple” — s’effrite depuis sa défaite électorale. Comme l’observe la politologue brésilienne Camila Rocha, citée par The Guardian, son soutien s’érode dans la rue et en ligne. Sa tentative grotesque de fuir en sectionnant son bracelet électronique a encore affaibli son image d’homme fort.
Sarkozy, moins disruptif et loin d’être un populiste antisystème, cultivait néanmoins une forme d’immunité politique. Sa chute avertit une droite européenne de plus en plus combative — de Marine Le Pen à Geert Wilders — que même les figures charismatiques restent accessibles à la justice.
Troisièmement, ces décisions rappellent à l’extrême droite que l’ordre légal n’est pas négociable.
Elles tombent à un moment où les mouvements illibéraux testent leurs limites partout — aux États-Unis, en Inde, en Argentine et dans une partie de l’Europe. Les peines prononcées, ainsi que l’incapacité des bolsonaristes à mobiliser une protestation de masse significative, montrent que la force mobilisatrice de ces mouvements connaît peut-être des plafonds naturels.
Mais ces verdicts peuvent-ils réellement freiner les tendances autoritaires ? C’est la question centrale — et la plus difficile. La réponse courte : ils contribuent, ils comptent, mais ils ne suffisent pas.
Pourquoi ils comptent : Ils renforcent les normes démocratiques : montrer que les présidents ne sont pas au-dessus des lois redonne de la légitimité aux institutions.
Ils réduisent les risques immédiats : Bolsonaro, politiquement laminé, ne pourra pas peser sur le cycle électoral de 2026. Sarkozy, même s’il conserve une influence à droite, voit son autorité morale et ses marges d’action limitées.
Ils offrent des contre-récits démocratiques : face à la tendance mondiale consistant à étendre les mandats, affaiblir les contre-pouvoirs ou instrumentaliser le nationalisme, ces affaires montrent une autre voie : celle d’institutions qui ripostent — légalement, non politiquement.
Mais des forces contraires demeurent : Les moteurs structurels de l’autoritarisme — peur économique, désinformation, ressentiment culturel, polarisation — persistent.
Les récits de “martyre” peuvent galvaniser les bases : Bolsonaro comme Sarkozy se présentent en victimes de persécutions politiques, à l’image des discours de Donald Trump aux États-Unis ou de Narendra Modi en Inde.
Les institutions démocratiques restent inégales à l’échelle mondiale : en Turquie, en Russie, en Biélorussie — et peut-être même en Hongrie — de telles poursuites seraient impensables. Dans nombre de pays, c’est la justice elle-même qui a été capturée par l’exécutif.
La portée symbolique de l’incarcération d’anciens présidents ne tient donc pas à la satisfaction qu’elle pourrait procurer à leurs adversaires, mais aux principes démocratiques qu’elle réaffirme : nul n’est au-dessus des lois ; les résultats électoraux sont non négociables ; l’abus de pouvoir a des conséquences.
Ces principes sont sous pression dans un environnement mondial façonné par des coalitions illibérales, la désinformation numérique et de nouvelles rivalités géopolitiques. Mais les cas Bolsonaro et Sarkozy montrent que l’érosion démocratique n’est pas irrémédiable. Elle peut être ralentie — non inversée, mais freinée — par l’intégrité institutionnelle et la vigilance civique.
L’emprisonnement de Jair Bolsonaro et la condamnation de Nicolas Sarkozy ne renversent pas les tendances autoritaires mondiales, mais ils constituent des signaux de correction puissants. Ils prouvent que les démocraties conservent des lignes rouges qu’on ne peut franchir sans en payer le prix. Pour les citoyens inquiets de la montée de l'autocratie, ces décisions ne sont pas des victoires triomphales mais des sources de réassurance : les institutions sont fragilisées, mais pas brisées.
Si le déclin démocratique est une glissade longue et irrégulière, de tels moments de redevabilité constituent les prises qui empêchent les sociétés de tomber plus vite. Ils ne sauveront pas la démocratie à eux seuls — mais ils lui donnent une chance de se sauver elle-même.