Face aux dangers sociaux, sanitaires et écologiques : un État social au Maroc !

Mourir du Covid-19 ou mourir de faim ?

Confinée depuis le 19 mars dernier dans le cadre de la lutte contre le Covid-19, la population marocaine devrait pouvoir reprendre une vie normale à compter du 10 juin, date de déconfinement communiquée par le gouvernement il y a quelques semaines. Les Marocain-e-s auront donc enduré un total de 80 jours de confinement strict, assortis d’un couvre-feu et d’un quadrillage policier du territoire sans précédent. Fait intéressant, le Maroc décroche le record mondial de la plus longue période de confinement au monde, dépassant même la métropole chinoise de Wuhan, où l’épidémie a pourtant débuté. Alors même que le bilan de l’épidémie reste extrêmement limité à l’échelle du pays, avec un peu plus de 200 décès.

Cette stratégie ne manque pas d’interpeller. En dépit du bon sens scientifique, le gouvernement semble déterminé à faire disparaître le virus du pays sans traitement ni vaccin. Les autorités s’entêtent ainsi dans la poursuite d’une chimère, alors même que la gestion marocaine de l’épidémie avait dans un premier temps été saluée jusque dans les pays les plus avancés du monde, ceux-là même qui comptent aujourd’hui leurs morts par dizaines de milliers. A présent, ce qui ressemblait à une stratégie bien pensée s’apparente à un enfermement pur et simple de la population, sans le moindre discernement, assorti d’une férocité policière dont le Makhzen a le secret.

Dieu sait à quel point ce confinement aura été coûteux pour les Marocain-e-s. En effet, le contexte socio-économique national se prête particulièrement peu à des mesures aussi drastiques, compte tenu de la proportion énorme de travailleuses et travailleurs enfermé-e-s dans la précarité absolue de l’emploi informel et de l’extrême faiblesse des dispositifs de soutien financier aux populations pauvres. Les aides allouées aux foyers sans couverture sociale vont de 800 à 1.200 dirhams (75 à 110 euros) par mois selon leur taille, des montants tout à fait insuffisants pour couvrir les besoins familiaux les plus élémentaires. Les Marocain-e-s sont donc maintenant guettés par la faim, ce qui pourrait rendre la situation incontrôlable.

Pourquoi le gouvernement s’entête-t-il dans une démarche aussi mortifère ? L’hypothèse la plus raisonnable est qu’il a peur. Peur du potentiel d’explosion du nombre de cas et de la subséquente submersion de services hospitaliers tout à fait incapables de gérer un afflux de malades similaire à ceux qui se matérialisent en France, en Italie ou en Espagne.

Voilà donc le Maroc rendu à un dilemme cornélien, reflet des choix politiques funestes des dernières décennies : risquer l’implosion d’un système de santé déjà agonisant et une hécatombe en raison d’un virus, ou enfoncer une population déjà fort modeste dans l’indigence la plus totale ?

L’objet de ce texte n’est pas de proposer un plan de déconfinement. Il entend plutôt définir un horizon politique : en effet, nous sommes a priori condamnés à vivre avec le virus pour de longs mois encore et il y a fort à parier qu’il ne soit que le premier épisode d’une longue série d’événements extrêmes amenés à se multiplier dans les années à venir, du fait des bouleversements écologiques et climatiques provoqués par le mode de production capitaliste. Dès lors, il paraît vital et urgent d’engager une profonde transformation des structures sociales et économiques du pays pour apporter des réponses adéquates aux enjeux sanitaires tout en assurant à chacun-e les droits économiques qui les prémuniront contre les dangers de la précarité. Il est temps pour le Maroc de s’engager sur la voie de l’Etat social.

 

Construire une politique de santé publique ambitieuse

Le système de santé public marocain est failli : c’est à présent évident. Les chiffres sont à cet égard impitoyables. Peuplé par près de 35 millions de personnes, le Maroc ne compte pourtant que 9 200 médecins dans le public, soit 2,3 pour 10 000 habitants. En incluant les 24 000 médecins du secteur privé, le ratio passe à 7,3 médecins pour 10 000 habitants : c’est 4 points de moins que la moyenne régionale. Le nombre de lits d’hôpitaux disponibles pour 10 000 habitants est aujourd’hui inférieur à ce qu’il était en 1960 : de 1,6, il est passé à 0,9 (seulement 1800 lits de réanimation !), contre 2,1 en Tunisie. Avec seulement 5,5% du PIB dédié au secteur, le sous-investissement en matière de santé est patent : ce ratio atteint 6,4% en Algérie, 7,1% en Tunisie. 

Les classes moyennes et supérieures des grands centres urbains, une minorité de la population, ont la possibilité de faire appel aux services du secteur privé, cliniques et médecine de ville, les masses étant condamnées soit à se ruiner chez les médecins libéraux, soit à subir les longs trajets, les attentes interminables, la corruption omniprésente pour espérer obtenir des soins dans des hôpitaux publics bondés et souffrant d’un sous-investissement chronique. 

Aux soins difficiles d’accès s’ajoutent les médicaments onéreux, souvent importés, qui rendent les traitements extrêmement difficiles d’accès aux personnes ne bénéficiant pas d’une bonne couverture santé (privée, il va sans dire : les niveaux de remboursement de la CNSS sont globalement très insuffisants). 

Il est temps de le dire : nous avons besoin d’un plan ambitieux d’investissement dans la santé publique. L’objectif est simple : que tou-te-s puissent se soigner, sans conditions de revenus. Depuis des mois, des milliers de médecins battent le pavé à travers tout le pays et enchaînent les grèves afin d’obtenir une hausse substantielle de l’implication financière de l’Etat. Ils ont raison. Les Marocain-e-s ont besoin d’infrastructures, de soignants, de matériel de soin à l’échelle du territoire tout entier. 

Ainsi, chacun des grands pôles métropolitains du pays doit être doté d’un Centre Hospitalier Universitaire. Aucun-e Marocain-e ne doit être à plus de deux heures d’un hôpital. La médecine de ville doit être mise au service de l’intérêt général et compléter l’offre hospitalière pour assurer un maillage sanitaire territorial suffisant. 

La santé doit être libérée de la dictature du profit et il faudra mettre fin à la prolifération de l’offre de soin privée, qui représente aujourd’hui plus de la moitié du personnel et des infrastructures sanitaires sur le pays. 

Nous devons nous engager sur la voie d’une formation massive de personnel soignant. Des médecins aux infirmier-ère-s en passant par les brancardier-ère-s, les aides soignants ou les diététicien-ne-s, nous manquons de tout !

Nous devons regrouper tout le savoir-faire accumulé dans le pays en matière de recherche et développement pour créer un véritable pôle public du médicament, en capacité de mettre à disposition des Marocain-e-s et du reste du monde de nouveaux traitements.

Voici une première esquisse de ce qui pourrait être être un horizon désirable pour notre pays en matière de politique de santé publique. 

A ce stade, le réflexe bourgeois élémentaire consiste à dénoncer le caractère irréaliste d’un tel projet, prétendument infinançable dans le contexte d’un pays pauvre comme le nôtre. Nous répondrons évidemment à cette objection mais signalons déjà à ce stade que des modèles existent : Cuba, petit pays de 11 millions d’habitants soumis à un blocus mortifère depuis plus de 60 ans, dispose aujourd’hui d’une offre de soins spectaculaire. 5,2 lits d’hôpital pour 1000 habitants, plus de 8 médecins pour 1000 habitants, la gratuité généralisée … des résultats supérieurs à ceux des premières puissances mondiales, fruits d’une volonté politique de fer.

 

Le financement de l’Etat social : un défi et une opportunité

Evidemment, des programmes politiques ambitieux supposent une profonde remise en question des dogmes économiques qui ont colonisé les imaginaires collectifs. Les économistes des grandes institutions financières internationales ont l’habitude de clore les débats sociaux à la hâte avec la phrase suivante : “on ne peut partager que ce qu’on a produit”. Autrement dit, les discussions sur la question sociale sont renvoyées aux calendes grecques, quand le marché et sa main invisible auront permis l’augmentation du niveau de vie général. 

Or rien n’est plus faux : les priorités économiques et sociales d’un pays apparaissent au grand jour dès le moment de la production. C’est parce que la bourgeoisie marocaine a tout intérêt à ce que les travailleur-se-s marocain-e-s travaillent dans la clandestinité que le secteur informel est prédominant. C’est parce que la politique fiscale est définie par un Parlement bourgeois que l’impôt est aussi injuste et l’Etat aussi pauvre. C’est parce que la bourgeoisie consomme des produits importés et est viscéralement libérale et atlantiste que le Maroc a signé 55 traités de libre-échange, le condamnant à la dépendance agricole et industrielle.

Au Maroc comme ailleurs, l’omniprésence de l’économie informelle, la faiblesse de la couverture sociale, les écarts de revenus, l’injustice fiscale, l’échec du service public sont des choix politiques et pas des lois de la nature. L’enfermement de 35 millions de Marocain-e-s dans la précarité, le dénuement et le désespoir n’est pas une fatalité et peut être combattu. A condition de prendre des décisions politiques radicales et fortes. 

En Europe, les avancées sociales les plus spectaculaires du XXème siècles ont été obtenues au sortir de la Seconde Guerre mondiale, dans des pays ravagés par 6 ans d’affrontements. Sécurité Sociale, statut de la fonction publique, régimes spéciaux, nationalisations : c’est un véritable “miracle social” qui se produit à partir de 1945, de la France à l’Italie, en passant par l’Allemagne ou la Belgique, dans un contexte pourtant terrible. 

Dès lors, qu’est-ce qui empêche le Maroc de faire du bien-être collectif la priorité nationale ? La réponse est simple : les priorités de la classe dirigeante. Profitons donc du choc majeur qu’aura été l’épidémie du Covid-19 pour imposer les grands chamboulements politiques dont les Marocain-e-s ont cruellement besoin. 

Créons nous-mêmes les ressources pour financer l’Etat social marocain en transformant l’univers du travail. Menons une lutte sans merci contre le travail non déclaré, qui est un crime contre les travailleurs et contre la nation toute entière. Offrons des conditions de travail dignes à tous les travailleur-se-s, en les rattachant à un code du travail et des conventions collectives qui leur assurent des rémunérations et une couverture sociale dignes du 21ème siècle. Qu’il ne soit plus permis aux puissants d’asservir les travailleur-se-s par centaines de milliers, dans leurs entreprises et leurs domiciles. Qu’ils assument leur rôle d’employeur et paient les cotisations sociales et les impôts qui sont dûs, ou qu’ils soient punis ! N’acceptons plus que nos fils et nos filles se crèvent à la tâche en travaillant en tant que bonnes, ouvriers, saisonniers agricoles ou vendeurs à la sauvette. Toutes et tous ont droit à la dignité. Contrat de travail et couverture sociale pour tou-te-s !

A partir de RAMED (régime d’assistance médicale “de base” destiné aux personnes pauvres et vulnérables … bénéficiant à près de 15 millions de personnes !), créons un véritable régime général de Sécurité Sociale, financé par une cotisation à taux unique interprofessionnel et gérée par les travailleur-se-s, qui permettra la prise en charge des malades et des accidents du travail, des parents et des retraités. Libérons-nous tou-te-s de la peur du lendemain, pour nous et nos proches.

Faisons supprimer toutes les niches fiscales mises en place au nom de la “compétitivité”, qui ne sont en réalité que des cadeaux sans contreparties faits à une élite déjà outrageusement riche. Uniformisons les régimes fiscaux à l’échelle du pays et faisons en sorte que toutes les entreprises et tous les travailleurs s’acquittent de l’impôt qu’ils doivent à la nation. Instaurons un véritable impôt sur les grandes fortunes, et rendons l’impôt sur le revenu réellement progressif. Et surtout, ne nous faisons plus intimider par leur chantage : si les riches veulent partir, qu’ils s’en aillent ! Nous nous débrouillerons très bien sans eux.

Enfin, avec tous les autres pays en voie de développement et les forces politiques progressistes des pays développés, réclamons l’annulation intégrale de la dette extérieure et libérons-nous d’un fardeau injuste et indu qui nous étrangle depuis trop longtemps et nous prive tous les ans d’une part importante de la richesse nationale (près de 40 milliards de dirhams et 3% du PIB dédiés au service de la dette en 2019) : ceci contribuerait de manière décisive au financement de l’Etat social marocain.

 

… Mettons-nous en mouvement !

Assurément, le chemin sera long et semé d’embûches. Mais ces quelques propositions, évidemment incomplètes, ont le mérite de commencer à dessiner un horizon émancipateur. J’invite celles et ceux qui ne se paient pas de mots et souhaitent vraiment améliorer le quotidien de leurs concitoyen-ne-s à s’en saisir, à les mettre en débat, à les approfondir et leur donner une forme politique concrète. Dès à présent, mettons-nous au travail et construisons le front citoyen qui nous permettra de remporter la bataille de l’Etat social au Maroc !

 

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