Est-il encore bien raisonnable d’entretenir des relations avec Israël ?

Alors qu'ils manifestent pour exiger le respect du droit au retour des réfugiés et la levée du blocus, les Gazaouis subissent la féroce répression de l’armée israélienne. Au même moment, Netanyahou célèbre la victoire diplomatique du transfert de l'ambassade américaine à Jérusalem. La décence n'impose-t-elle pas de remettre en question l'amicalité des relations entretenues avec Israël?

En Palestine, un nouveau seuil dans l’horreur a été franchi. La « marche du retour » organisée tous les ans par les Gazaouis pour commémorer l’expulsion par la force de 700 000 Palestiniens en 1948 par les forces armées israéliennes s’est transformée cette année en abominable tuerie. Alors qu’ils manifestaient sans armes à feu, près d’une soixantaine d’enfants, de femmes et d’hommes (dont des secouristes et des journalistes) ont été froidement abattus par les tireurs d’élite israéliens postés à la frontière entre la bande de Gaza et les territoires occupés. Plus de 2300 personnes ont été blessés. Ce bilan est le plus lourd depuis la dernière agression israélienne à l’encontre des Gazaouis de 2014, en plein mois sacré du Ramadan.

La spécificité de ce massacre réside dans les circonstances dans lesquelles il se produit. En effet, au moment où ses soldats abattaient de sang-froid des Gazaouis déjà asphyxiés par un blocus illégal qui dure depuis plus de 11 ans, Benyamin Netanyahou célébrait en grande pompe le transfert de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem, en adressant au passage un énième bras d’honneur à la légalité internationale. En effet, la résolution 476 du Conseil de Sécurité de l’ONU datant de 1980 avait déclaré nulle la loi votée par le Parlement israélien faisant de Jérusalem sa capitale « une et indivisible », tandis que la résolution 478 de la même année mettait Israël en demeure de cesser l’occupation de Jérusalem-Est1.

Cette insulte à la communauté internationale n’est que le dernier épisode d’une longue série, détaillée par le Monde Diplomatique dans un article régulièrement mis à jour2. Main dans la main, la première puissance économique et militaire mondiale et le dernier grand Etat colon de la planète persistent et signent : ils se moquent comme d’une guigne de l’avis du reste du monde et sont déterminés à atteindre leur véritable objectif, qui est l’annexion pure et simple de la Cisjordanie.

Face à ce mépris et à ce déchaînement de violence, l’entendement ne peut qu’être heurté par la tendresse des réactions en Europe. Si la cheffe de la diplomatie européenne Mme. Mogherini s’est contentée du sempiternel « appel à la retenue » à destination du gouvernement israélien, Jean-Yves Le Drian a poussé le vice jusqu’à appeler « l’ensemble des acteurs (!!) à faire preuve de responsabilité afin de prévenir un nouvel embrasement ». De son côté, Emmanuel Macron, a condamné « la violence des forces armées israéliennes ». Aucune convocation d’ambassadeur israélien n’est à l’ordre du jour, et l’idée d’imposer des sanctions à un gouvernement clairement en marge de la légalité internationale n’a encore effleuré l’esprit de personne.

Or précisément, l’heure n’est plus aux rappels à la raison. La solution à deux Etats, ce mantra de la communauté internationale, est morte sous les coups de boutoir des différents gouvernements israéliens qui, depuis les accords d’Oslo, ont fait prospérer l’occupation, la colonisation et le blocus de Gaza sur le dos d’une Autorité Palestinienne totalement inoffensive et impuissante. Par ailleurs, l’apartheid ethnique se durcit au sein-même de la société israélienne, réduisant les « Arabes israéliens » (en réalité, des Palestiniens ayant la citoyenneté israélienne) au rang de parias : l’Agence Média Palestine a ainsi établi une liste de près de 65 lois discriminant directement ou indirectement les Palestiniens résidant en Israël3. L’Etat binational et laïc que les progressistes appellent de leurs vœux ne figure pas au rang des priorités du gouvernement de Netanyahou, notoirement engagé dans une dérive fascisante depuis plusieurs années. Concrètement, les Palestiniens sont donc aujourd’hui dépourvus de toute perspective d’avenir.

Les individus portés par leur attachement aux principes d’égalité entre les êtres humains et d’auto-détermination des peuples, sommes-nous condamnés à regarder passivement ce spectacle ? A l’heure où les Palestiniens sont à la merci d’une puissance coloniale plus cruelle et décomplexée que jamais, il s’agirait désormais de faire preuve de cohérence et de courage politique. Eu égard à l’indifférence des autorités israéliennes pour le droit et la légalité internationaux, et considérant l’urgence de sortir par le haut de spirale de la violence, seul l’isolement diplomatique et commercial de l’Etat d’Israël a des chances de sortir les Palestiniens de la spirale infernale. Depuis 2005, la campagne internationale BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) lancée par 171 ONG indique courageusement la voie à suivre en appelant à la mise au ban économique, académique, culturelle et politique de Israël pour imposer le respect des droits nationaux de la population palestinienne.

Il s’agirait maintenant de donner des relais institutionnels à cette campagne. Il lui faut le soutien d’Etat souverains capables de rééquilibrer le rapport de force. De peser dans la balance. De forcer l’Etat israélien à sortir du délire colonial. En France, la campagne BDS a été mise à l'index par la circulaire Alliot-Marie qui, depuis 2010, qui a institutionnalisé l’amalgame entre le rejet du sionisme et l’antisémitisme, ce même amalgame qui a été réaffirmé par M. Emmanuel Macron qui, à sa première rencontre avec M. Netanyahou en juillet 2017, avait osé dire que l’antisionisme était un « antisémitisme réinventé ».

Ainsi, un renversement total du paradigme s’impose. Il est absolument vital que l’approche française de la question palestinienne change de manière radicale et assume de dire les choses telles qu’elles sont. Ce qui se passe en Palestine n’est pas un « conflit » opposant deux pays qui combattraient à armes égales et dont les responsabilités seraient partagées. Depuis maintenant 70 ans, il s’y met en oeuvre une gigantesque opération d’éradication de la population autochtone sur une base ethnique par un Etat colonial, avec le soutien enthousiaste de toutes ces grandes puissances par ailleurs tellement promptes à exiger le respect des droits de l’Homme et le droit international.

Partir de ces constats élémentaires imposerait non seulement de sortir ipso facto la campagne BDS de l’illégalité, mais également de lui apporter le soutien étatique qui s’impose en interrompant purement et simplement les relations diplomatiques, commerciales, militaires, culturelles et académiques avec l’Etat israélien afin de pousser celui-ci à reconnaître les Palestiniens comme un peuple à part entière, détenteur à ce titre d’un droit inaliénable et irréfragable à l’existence et au respect de sa souveraineté.

Fin de la colonisation. Fin du blocus à Gaza. Fin de l’occupation. Fin de l’apartheid. Droit au retour des réfugiés palestiniens (d’ailleurs exigé par la résolution 194 du Conseil de Sécurité de l’ONU4). Libération des prisonniers palestiniens. Voici quelques-uns des prérequis à la mise en place de relations bilatérales saines avec les autorités israéliennes : tant qu’ils ne sont pas respectés, nous nous honorerions en cessant de traiter cet Etat comme un ami. Le calvaire palestinien a assez duré. Trop de larmes ont été versées sur les corps de ces centaines de milliers de martyrs morts pour avoir exigé le droit de vivre dignement. La France a les moyens de faire changer les choses : assumons nos responsabilités.

 

1http://www.bfmtv.com/international/statut-de-jerusalem-quelle-est-la-position-de-la-france-1445187.html

2https://www.monde-diplomatique.fr/2009/02/A/16775

3 http://www.agencemediapalestine.fr/blog/2017/11/17/la-banque-de-donnees-des-lois-discriminatoires/

4 https://www.unrwa.org/content/resolution-194

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