Réponse aux dénonciateurs de "l'islamo-gauchisme" des Insoumis

Le grand chambardement consacré par les élections présidentielle et législatives de mai-juin 2017 commence à produire ses effets sur la vie politique du pays. Haro sur le simulacre d'alternance entre deux partis de gouvernement, un de droite et l'autre de « gauche », avec le FN comme épouvantail et seule prétendue alternative laissée à l'électorat populaire. Désormais, il y a le Parti de l'Argent de Macron, regroupement hétéroclite de personnalités engagées au service de la destruction des cadres collectifs de résistance au libéralisme, un Front National ayant fait la preuve de son inanité politique au second tour de la présidentielle, et la seule véritable opposition au pouvoir en place : la France Insoumise et ses 17 députés.

 Aussi n'est-il nullement surprenant que le sérail politique et médiatique du monarque présidentiel se soit engagé dès le mois de juin dans une bataille acharnée contre les Insoumis. Malheureusement, et au grand dam des citoyens, il a été décidé que celle-ci se mènerait non pas sur le terrain des idées, mais bien sur celui de l'invective ad hominem, de la diffamation et de l'infamie la plus crasse. Les objectifs poursuivis sont d'une simplicité biblique : discréditer la France Insoumise et créer des dissensions artificielles en son sein pour l'affaiblir. Ce prémisse est indispensable pour comprendre la polémique Valls-Mélenchon des derniers jours, montée en épingle par la famille éditocratique et désormais objet de débats houleux au sein du camp insoumis, au sein duquel des militants de plus en plus bruyants se sont laissés séduire par une petite musique mensongère. Apparemment, la ligne du mouvement concernant certaines thématiques aurait été modifiée ces derniers mois, et la France Insoumise serait désormais coupable de complaisance à l'égard de la rhétorique « antisémite » et « islamiste », les députées Danièle Obono et Clémentine Autain étant les plus violemment mises en cause.

L'article qui nous semble particulièrement révélateur ici est celui d'Ambroise de Rancourt, dont nous montrerons à la fois les failles argumentatives et les idées reçues qui le sous-tendent, en essayant toutefois d'élever le débat au niveau d'idées politiques et non de procès d'intentions. Commençons par préciser « d'où » nous parlons : insoumis d'horizons et de convictions politiques divers, habitués à faire des propositions alternatives lorsque des points programmatiques nous semblent incomplets ou mal posés, nous estimons que les propositions de l'Avenir en Commun sur la laïcité, contre le racisme anti-musulman et contre le terrorisme (trois sujets abordés dans le texte de Rancourt) répondent aux besoins de notre société.

A. de Rancourt reproche à Jean-Luc Mélenchon et à la France Insoumise d'avoir changé de ligne sur la question de la laïcité et de ne plus s'opposer à l'islamisme. Problème : il se contente bien souvent d'approximations et d'impressions. Il est alors bien difficile de comprendre quels sont au juste les points du programme qui sont contestés.

 

 

1) Oui, Mélenchon et l'Avenir en Commun dénoncent clairement toutes les formes d'intégrisme religieux

 

Après une longue introduction, l'article en vient au fait, au paragraphe 9, en affirmant la thèse suivante : JLM refuserait dorénavant d'employer le mot « islamiste »1. Ce mensonge est répété plus d'une fois2 au cours de l'article, ce qui ne le rend pas plus vrai pour autant. Sur le seul blog de Jean-Luc Mélenchon, on trouve des occurrences3 en octobre 2017, en avril 2017, ainsi que des articles de fond sur le sujet datant de 2015 et 2016. Ses analyses font écho à la qualification de l'islamisme proposée par Bruno Étienne dans la revue Cités en 2003, ce dernier le définissant comme « l'utilisation politique de l'islam » pour protester contre la modernité occidentale perçue comme « portant atteinte à l'identité à la fois nationale et religieuse » des peuples musulmans4. Cette définition pointe du doigt le caractère problématique d'un concept fourre-tout, qui va amener les esprits pressés à mettre dans un même panier des réalités aussi différentes que les partis conservateurs des pays musulmans à majorité sunnite (PJD marocain, Ennahda tunisien, AKP turc...), les pétromonarchies du Golfe, le régime chiite iranien, le Hezbollah libanais et surtout les organisations criminelles que sont Al Qaeda et Daech.

La tendance politique visant à imposer des normes religieuses dans l'espace public est un phénomène complexe qui doit être analysé pour être combattu, et qui n'est pas propre à l'islam : qu'on pense aux néoconservateurs américains, au BJP hindou ou aux bouddhistes birmans, au demeurant tous parfaitement capitalo-compatibles. Par ailleurs, il faut également avoir la lucidité de reconnaître qu'on ne lutte pas contre un parti politique conservateur dont la religion est le fonds de commerce comme contre une organisation terroriste semant la mort aux quatre coins de la planète. Au premier, on oppose des arguments politiques. Face au second, dont l'essence est criminelle, on combat avec des instruments policiers et militaires.

C'est ainsi que plutôt que d'employer le terme « islamiste », les représentants de la FI le remplacent régulièrement par « intégriste » ou « obscurantiste », ceux-ci ayant le mérite de la clarté conceptuelle. En effet, beaucoup de spécialistes s'accordent à dire que le terme « islamiste » aujourd'hui en vigueur est impropre dans la mesure où il n'a pas d'équivalent dans les autres religions et accrédite l'idée fausse et dangereuse que l'islam serait une religion « à part ».

Ainsi tout le passage concernant l'« islamisme » est erroné. Ce dernier, contrairement à ce que certains lui font dire, n'est pas une maladie qui se contracte en lisant trop le Coran, mais un mécanisme d'instrumentalisation de la religion musulmane à des fins politiques qui se développe grâce à un soutien économique, militaire et idéologique de pouvoirs étatiques. Ne pas dénoncer ces pouvoirs, c'est ne rien entendre au phénomène « islamiste ». Et à cette aune, c'est plutôt du côté de Manuel Valls et de La République En Marche que se situe la complaisance à l'égard du wahhabisme, du salafisme et du djihadisme. En effet, que doit-on penser du rejet par la majorité macroniste de la proposition portée par les députés insoumis stipulant que pour combattre le terrorisme djihadiste, il faut sanctionner économiquement et diplomatiquement les monarchies du Golfe, Arabie Saoudite en tête ? De même, que dire de la discrétion de Manuel Valls au sujet des marchandages entre le groupe Lafarge et Daech et de son soutien enthousiaste à la signature de contrats avec l'Arabie Saoudite du temps où il était Premier ministre ? Le cimentier français n'a pas hésité à se plier au racket de l'organisation terroriste en lui payant un loyer de 30 000 dollars mensuels pour continuer de faire tourner son usine située dans la ville syrienne de Jabaliya5: comment le chef d'un gouvernement français se prétendant engagé dans la « guerre contre le terrorisme » a-t-il pu tolérer cela?

Il est ainsi significatif que tout l'article, sans jamais pointer du doigt l'hypocrisie des partisans supposés de l'intransigeance à l'égard de l'islam radical, colporte une contre-vérité - un changement de ligne de Mélenchon - pour essayer d'obtenir un changement de ligne au sein des insoumis. Précisément, de quel changement de ligne s'agit-il ?

 

 

2) Quand un républicanisme mal entendu amène à la défense... de Valls

 

Nous sommes républicains et nous combattons les intégrismes religieux. Nous sommes de fervents partisans de la loi de 1905 consacrant les principes fondamentaux de séparation des Églises et de l’État et de neutralité de la puissance publique à l'égard de tous les cultes. Nous refusons de fait toute utilisation de la rhétorique religieuse dans le champ politique. Toutefois, nous tenons à lutter contre les fondamentalismes dans le strict respect de la loi et de l'Etat de droit, en dénonçant toute juridiction d'exception qui signerait de fait la victoire des terroristes. C'est précisément ce qui nous sépare de Manuel Valls, qui n'a pas hésité à instaurer l'état d'urgence et à appliquer une juridiction d'exception à toutes les personnes soupçonnées d'être coupables d' « islamisme ». Et ce, jusqu'au plus grotesque et au plus inacceptable : rappelons qu'un enfant de 8 ans fut placé au commissariat pour « apologie du terrorisme »... pendant que Lafarge faisait des affaires avec Daech en Syrie et que la France battait des records de ventes d'armes dans le Golfe.

On voit ainsi que dans la bouche de Valls, la République, la laïcité et la lutte contre l' « islamisme » ne sont que des paravents pour justifier une politique liberticide d'état de guerre et de stigmatisation de citoyens français en raison de leur appartenance religieuse supposée. Or de tout cela, il n'est pas question dans l'article qui fait mine de ne pas comprendre notre position sur des chauffeurs de bus refusant de prendre le volant et d'assurer leur service à la suite d'une femme. Nous condamnons ce type de comportements, simplement nous le faisons dans le respect des dispositions législatives et sans sombrer dans une hystérique chasse aux sorcières. En revanche, il serait indispensable - et urgent - que l'auteur clarifie sa position vis-à-vis de l'état d'urgence et sa transposition dans le droit commun par le parti du président...

En effet, la structure argumentative fallacieuse de l'article impute à ses opposants des positions qu'ils n'ont pas, sans pour autant présenter clairement les positions de l'auteur. Nous regrettons que des insoumis aient pu partager cet article sans même demander à M. de Rancourt de clarifier sa position : les ambiguïtés et complaisances vis-à-vis du vallsisme qu'il laisse transparaître sont à nos yeux inacceptables.

 

 

3) Quid du colonialisme israélien ?

 

C'est finalement au paragraphe 12 que l'auteur dévoile le plus clairement ses vues6, en prenant la défense d'un Valls érigé en victime suite à sa rencontre avec la ministre israélienne Ayelet Shaked, issue de l'extrême-droite israélienne la plus radicale. Après avoir assuré que « tout le peuple palestinien est notre ennemi » cette ministre a ainsi pu qualifier les enfants palestiniens de « petits serpents », de « terroristes à éliminer » dont les maisons et les mères doivent « disparaître »7. Ces propos immondes, véritable incitation au génocide et à la haine, sont pour M. de Rancourt « hautement » mais simplement « contestables ».

Eh bien non, M. De Rancourt, les positions de Ayelet Shaked ne sont pas « hautement contestables », elles sont celles d'une représentante d'un fondamentalisme criminel que nous appelons « sioniste » afin de bien différencier ce projet politique contemporain d'une religion plurimillénaire – imaginez un instant la somme d'amalgames et de biais si ce projet politique colonialiste et fondamentaliste était étiqueté comme « judaïste » ? Ce fondamentalisme entend marginaliser et chasser les Palestiniens sur la terre où ils sont nés, au nom d'un « Etat juif » qui instrumentalise la religion à des fins politiques. Au lieu de prendre une position claire et nette sur ce projet politique, M. De Rancourt préfère amalgamer les critiques du sionisme aux positions de personnages d'extrême-droite, selon un procédé odieux assimilant toute critique de la colonisation israélienne à de l'antisémitisme.

C'est ce procédé qui va justifier le soutien absolument inconditionnel apporté par Manuel Valls et son président François Hollande à l'extrême-droite israélienne depuis 2012 : multiples rencontres amicales avec le premier ministre Benyamin Netanyahou en pleine dérive fascisante depuis plusieurs années, justification de l'offensive meurtrière sur Gaza en juillet 2014 au nom du droit d'Israël à « se défendre »8, silence total sur l'apartheid, la colonisation galopante en Cisjordanie et le blocus de Gaza. Au demeurant, Emmanuel Macron a choisi d'adopter la même position que son prédécesseur, en faisant preuve d'un silence assourdissant concernant la situation de notre compatriote Salah Hamouri, injustement enfermé en Israël à la demande d'Avigdor Liberman, sans le moindre chef d'inculpation ! Ce « chantage à l'antisémitisme » constitue une insulte à la mémoire de toutes les victimes de l'antisémitisme et il est pour le moins surprenant que les opposants les plus virulents au « communautarisme islamique » se montrent ici silencieux face à des comportements totalement anti-républicains.

Notons enfin que de manière significative, l'auteur semble trouver acceptable que Valls ait rencontré cette ministre d'extrême-droite religieuse, puisque cette rencontre s'est déroulée lors d'un sommet contre le terrorisme. La lutte contre le terrorisme excuserait-elle tout, y compris le racisme, le colonialisme, l'impérialisme... et le fondamentalisme ? C'est précisément cette conception étasunienne et israélienne du contre-terrorisme, qui s'accommode du terrorisme d’État, que la France Insoumise et son programme dénoncent. Si l'on n'est pas d'accord avec cette conception, pourquoi ne pas le dire clairement au lieu de nous imputer un « changement de ligne » chimérique ?

 

 

4) Il existe bien un débat au sein des insoumis sur ces sujets, qui doit être posé sereinement.

 

Nous retirerons peut-être une épine du pied de l'auteur en tentant d'expliciter l'origine du mal-être qu'il semble ressentir au sein de la France Insoumise. Si, comme nous l'avons dit, la ligne n'a pas varié, en revanche un changement s'est bel et bien opéré dans la composition des insoumis : au fil de la campagne sont arrivés des militants ayant des propositions de modification du programme l'Avenir en Commun, notamment sur l'analyse du racisme anti-musulman en France. Ces militants, issus principalement du courant Ensemble, représentent 2 députés sur 17 et n'ont jamais cherché à imposer leur ligne, se contentant de ne pas renier leurs opinions, tout en acceptant de les soumettre aux règles décisionnelles de la France Insoumise.

Pour éviter tout fantasme, mettons en lumières ces opinions : ces militants estiment que la France Insoumise lutterait plus efficacement contre le racisme anti-musulman si elle employait le terme d'islamophobie et remettait en question les différentes lois restreignant le port du voile votées dans les années 2000. On peut être en désaccord politique avec ces positions, pour l'instant loin d'être adoptées par la majorité de la FI, mais il faut une sacrée dose de mauvaise foi pour y voir du « clientélisme électoral » ou une apologie de l' « islamisme » et du terrorisme : les deux députées concernées n'ont de cesse de demander des sanctions contre l'Arabie Saoudite, les monarchies du Golfe qui parrainent le wahhabisme et le terrorisme. Est-ce cela que l'on peut qualifier de soutien à l' « islamisme » ? Ce qui froisse l'entendement, c'est que l'état d'anesthésie politique du pays soit tel qu'on trouve désormais surprenant et anormal qu'une formation militante puisse regrouper des individus n'étant pas d'accord sur tout. Doit-on souhaiter que toutes les organisations politiques se transforment en troupeaux amorphes suivant les consignes de leur chef, en suivant le triste exemple donné par le groupe parlementaire LREM à l'Assemblée ?

Enfin, il y a lieu de s'étonner que l'auteur de l'article ne mentionne pas une seule fois la problématique du racisme contre les musulmans en France, sans comprendre que ces discriminations remettent en cause le pacte républicain et donc l'unité de la Nation. Et c'est sans doute sur ce non-dit que son article est le plus complaisant envers le vallsisme. Pour finir, lorsqu'on accepte que dans son pays des enfants de 8 ans soient traînés au commissariat, qu'on accepte que la critique du colonialisme soit assimilée à de l'antisémitisme, qu'on accepte que ses opposants soient traînés dans la boue et associés de près ou de loin aux terroristes, peut-on sérieusement se permettre des leçons de républicanisme ?

 

 

Signataires :

  • Yazid Arifi, candidat insoumis législatives 75-13

  • Mounia Benaili, élue insoumise à Juvisy-sur-Orge, candidate aux législatives 91-7

  • Christophe Blanckaert, militant insoumis de Gennevilliers

  • Fethi Chouder, adjoint au maire d'Aubervilliers

  • Ramzi Kebaili, militant insoumis à Montreuil

  • Nasser Lajili, élu insoumis à Gennevilliers, candidat aux législatives 92-1

  • Martine Sevegrand, historienne

  • Sonia Taleb, militante insoumise à Montreuil

  • Rossana Torres Morain, adjointe insoumise à la mairie de Nanterre, candidate législatives 92-4

  • Pascal Troadec, adjoint insoumis au maire de Grigny, candidat législatives 91-10

 

 

Sources:

1« D’abord, je t’ai vu refuser, progressivement, d’employer le terme « islamiste » pour parler des attentats commis aujourd’hui en Occident. »

2« En refusant d’employer le terme d’islamisme, tu sèmes le doute pour tous nos concitoyens musulmans, que tu amalgames de fait au seul noyau minoritaire et agissant des fondamentalistes : tu les confonds avec eux, tu leur dis, implicitement, que ceux qui se réclament de leur religion pour tuer, sont de leur famille. »

3http://melenchon.fr/?s=islamiste

4http://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/l-islamisme-explique-aux-nuls_1074833.html

5http://www.leparisien.fr/international/syrie-le-cimentier-lafargeholcim-reconnait-avoir-indirectement-finance-des-groupes-armes-02-03-2017-6726858.php

6« Et par ailleurs, quand on connaît le déferlement antisémite subi par l’homme en raison de la religion de sa femme, la cabale organisée contre lui après une photo le montrant avec une ministre israélienne aux positions hautement contestables – il s’agissait en réalité d’un sommet international sur le terrorisme, et non d’un dîner entre amis de longue date – on ne peut que mettre de côté, l’espace d’un instant, son inimitié personnelle pour faire bloc contre les tentatives d’intimidation teintées de complotisme. »

7https://www.humanite.fr/valls-poursuit-sa-derive-ultradroitiere-642995

8http://www.lejdd.fr/International/Proche-Orient/Le-soutien-de-Hollande-a-Israel-agace-une-partie-de-la-gauche-675660

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