Affaire A.Benalla : sommes-nous tous devenus les « ennemis intérieurs » de l’Etat?

Avec le Benallagate, le navire LREM connaît sa première grande tempête politique. Alors que l'onde de choc est encore en train de déferler sur l'exécutif, ce scandale nous invite d'ores et déjà à nous interroger sur la place du chef de l'Etat et de la règle de droit dans la société française contemporaine, et sur le rapport que nous entretenons avec la chose policière.

Elle est de retour. La crise de régime larvée qui couve depuis des décennies, celle qui se matérialise par le désamour structurel des Français à l’égard des institutions de l’Etat et par leur désertion du champ électoral, celle que la victoire de Macron et ses promesses de changement avait mise au second plan, est donc revenue au galop.

Ce ne sont pas les « affaires », aussi fréquentes en Macronie (Ferrand, Bayrou, Pénicaud, les comptes de campagne...) que sous Hollande ou Sarkozy, ni les réformes rétrogrades de la fiscalité, du droit du travail ou des institutions qui l’ont provoquée. C’est sur la question de la police que le gouvernement du « renouveau politique » et du « dépassement des clivages partisans » est en train de se casser les dents, en se retrouvant contraint de gérer un scandale dont l’ampleur ne peut manquer d’étonner même les adversaires les plus résolus du régime macronien.

De quoi parle-t-on? Alexandre Benalla, adjoint du chef de cabinet du président en charge de la sécurité, a participé aux opérations de « maintien de l’ordre » du 1er mai dernier en se déguisant en CRS et a frappé sans motif des jeunes manifestants désarmés et inoffensifs en marge de la marche parisienne. A ces faits déjà graves s’ajoute le fait que M. Benalla n’en est pas à son coup d’essai et n’a pas agi de son propre chef. Ainsi, il aurait pris l’habitude de « jouer au flic » au cours d’opérations de police avec l’assentiment des plus hautes autorités de l’Etat: préfet, ministre de l’Intérieur, et président lui-même.

Notons au passage que ce qui s’apparente désormais à un scandale d’Etat n’a pu être révélé que grâce aux images filmées sur le moment par deux jeunes militants de la France Insoumise, Taha Bouhafs et Nicolas Lescaut. Régulièrement brutalisés lors des mouvements sociaux sans que cela ne suscite un quelconque émoi, les militants ont systématisé l’usage des caméras lors des affrontements avec la police. Au vu du résultat aujourd’hui, nous ne pouvons que les en féliciter, car ils ont réalisé ce qui s’apparente aujourd’hui à un acte de salubrité publique.

Comme d’habitude, il y a deux types d’enseignements à retirer de cet épisode: ceux qui sont visibles à l’oeil nu, et ceux qui ne sont pas immédiatement perceptibles mais qui sont en réalité bien plus parlants.

 

Alexandre Benalla, allégorie de la supercherie macronienne

Ce qui saute aux yeux, c’est donc qu’en Macronie, on se fiche de l’Etat de droit comme d’une guigne. Il suffirait donc d’être un proche du chef de l’Etat pour s’improviser baqueux, enfiler un casque de policier, mettre un brassard de police, porter un pistolet (c’était le cas de Vincent Crase, autre « faux flic » de 1er mai démasqué grâce aux vidéos militantes) et jouer les caïds pendant les manifestations. Un peu comme dans ces monarchies de droit divin où le chef d’Etat, officiellement reconnu comme étant au-dessus des lois, transmet son inviolabilité à tous ses proches, le régime présidentiel de la 5e République à la sauce macronienne semble instituer un état des choses où le patron de l’exécutif et ses obligés ne sont plus tenus de se soumettre à la règle de droit. Macron se sent libre de s’entourer de barbouzes payés pour semer la terreur dans les cortèges militants de France. Et non seulement on peut transgresser la loi si l’on procède de la légitimité présidentielle, mais on pourra également compter sur la fidélité d’un appareil d’Etat qui, dans un réflexe défensif caractéristique de celui qui cherche par tous les moyens à défendre les « siens », va dissimuler la réalité et mentir sans scrupule pour empêcher la manifestation de la vérité.

Autre enseignement immédiat de cette affaire: le mépris du pouvoir en place pour la chose publique est total. Ainsi, à côté du démantèlement du service public ferroviaire ou de la destruction de l’hôpital public au nom de la lutte contre les déficits, nous découvrons avec stupeur un autre aspect de la casse de l’Etat : son noyautage furtif par des privés autorisés à faire ce qui est interdit aux agents dépositaires de l’autorité publique, avec pour effet de salir la réputation de l’institution policière et de jeter le discrédit sur les agents du maintien de la paix.

En définitive, cette affaire donne à voir ce que les faiseurs d’opinion avaient tant bien que mal réussi à cacher depuis l’élection présidentielle de mai 2017 : le macronisme est une gigantesque supercherie. En lieu et place du renouveau promis avec grandiloquence, la présidence Macron reconduit tout ce que le capitalo-parlementarisme en général et la 5e République en particulier contiennent de plus détestable : les privilèges, le mépris du citoyen ordinaire, la stigmatisation du prolétaire et la police utilisée comme outil de répression pure et simple des mécontents.

A ce compte-là, il n’y a donc rien de surprenant au fait que les Français rejettent chaque jour un peu plus fort ceux qui prétendent parler en leur nom : plus que jamais, le divorce entre les représentants et les représentés est consommé. Ce gouvernement nous apporte la énième preuve qu’il n’y a aucune raison de lui faire plus confiance que tous ceux qui l’ont précédé, si peu que ce soit. Le délitement de la légitimité et de l’autorité de l’Etat ressemblent décidément à un long fleuve tranquille…

 

Un révélateur du rapport malsain de la société française à la "police"

Ces enseignements sont importants, mais ils ne sont pas les seuls. En réalité, l’affaire Alexandre Benalla est intéressante pour ce qu’elle ne dit pas, ou du moins pas immédiatement. Car ce qui a suscité l’indignation générale et le scandale d’Etat, ce n’est pas le fait qu’en France, en 2018, on moleste des jeunes gens inoffensifs et non armés, ne présentant aucun danger et dont le seul tort aura été de se réunir après la manifestation du 1er mai pour prendre un verre ensemble à plusieurs kilomètres de l’endroit où le cortège s’était dissous. Ce qui a fait fureur, c’est juste que les violences aient été perpétrées par des faux policiers. A l’époque de sa publication, le soir du 1er mai, la vidéo de Taha Bouhafs n’avait en effet suscité aucune réaction particulière en dehors des réseaux militants.

Que l’on en soit arrivé au stade où l’on peut tolérer le déchaînement régulier de la violence policière à l’encontre de personnes n’ayant rien fait de spécial ne peut qu’interpeller. Tout au long des 30 dernières années, l’approfondissement de la logique néolibérale s’est accompagné d’un durcissement sécuritaire tout bonnement effarant, qui a amené le corps social français à prendre le pli de la brutalité policière. Historiquement, celle-ci s’est d’abord focalisée sur les « quartiers sensibles » et les populations issues de l’immigration postcoloniale, au nom de la prétendue lutte contre la délinquance petite et moyenne et contre le « péril islamiste » à partir des années 1990. Ainsi, le principal visage de la police dans les banlieues aujourd’hui, la Brigade Anti Criminalité (BAC) a été créée en 1971 par Pierre Bolotte, un ancien commissaire aux colonies, sur le modèle des techniques de répression contre-insurrectionnelle testées au cours de la guerre d’Algérie contre les « Français de Souche Musulmane » : fichage, surveillance, provocation, humiliation, répression physique systématique.

Comme le décrit brillamment le sociologue Mathieu Rigouste dans ses différents ouvrages, la BAC et les autres brigades de choc instituent un nouveau paradigme policier, radicalement différent du précédent : la police n’a plus pour fonction première de préserver la tranquillité publique, mais de gérer le conflit de basse intensité mené contre l’ennemi intérieur. Quadrillage quasi-militaire des banlieues, présence ostensible sur le terrain, rondes incessantes, contrôles au faciès à longueur de journée, recherche systématique du flagrant délit, insultes, agressions physiques facilitées par la banalisation de l’usage d’armes dites sublétales (flashballs, tasers, lanceurs de balles en caoutchouc) : rien n’est épargné aux « damnés de l’intérieur ». Désormais, il s’agit pour la police de maintenir les populations des banlieues dans la tension permanente, n’importe quel prétexte justifiant ensuite la répression et l’interpellation dans le cadre d’une politique du chiffre ravageuse et directement inspirée des principes néolibéraux du new public management. On ne cherche plus à maintenir la paix, mais à générer un désordre qui restera gérable et justifiera la brutalité.

Les banlieues ont servi de terrain d’expérimentation d'une certaine pratique de la police. L’ennemi intérieur jadis incarné exclusivement par le jeune de banlieue est désormais partout, et les franges supérieures des classes dominées, celles que la gentrification n’a pas encore expulsées des centre-ville, découvrent aujourd’hui avec stupéfaction ce qu’est devenue la police après 35 ans de néolibéralisme : un outil crypto-militaire de mise au pas du corps social, la partie visible du projet de « société de contrôle » décrit par Gilles Deleuze et mis en place avec constance par les classes dirigeantes depuis les années 1980, par-delà les pseudo-alternances.

 

Voir Alexandre Benalla comme un symptôme

Le véritable enjeu de cette affaire, c’est donc celui de notre rapport à la police: quel sens entend-t-on lui donner? Car s’il est tout à fait légitime aujourd’hui de réclamer à cor et à cri la démission du ministre de l’Intérieur et de brocarder le chef de l’Etat, il est également fondamental de ne pas perdre de vue qu’ils ne sont que les symptômes d’un mal bien plus profond. La France est profondément malade de cette police que les gouvernants s’efforcent de transformer en vulgaire milice chargée de réduire au silence les gouvernés les plus récalcitrants à l’acceptation de l’ordre établi néolibéral. Heureusement pour nous, les expérimentations des dirigeants ne sont pas toujours auréolées de succès. L’affaire Alexandre Benalla pourrait bien être un cadeau que nous fait l’Incertitude, cette grande alliée de tous les combattants du progrès. A nous d’en tirer toutes les leçons qui s’imposent.

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