Macron, Le Pen, et le miroir aux alouettes du "front républicain"

Macron-Le Pen au second tour de la présidentielle. Voilà ce dont la France est capable en 2017. Et encore une fois, c'est la grande prise d'otage, les bien-pensants enjoignant aux électeurs progressistes de se rassembler pour "faire barrage au FN". En tant qu'Insoumis, je livre ici mon opinion personnelle sur cette thématique, ainsi que ma décision qui l'est tout autant.

Et ce qui devait arriver arriva. Dimanche dernier, les importants ont eu les candidats qu’ils souhaitaient : le représentant de l’oligarchie, Emmanuel Macron, et l’épouvantail d’extrême-droite qui lui servira de faire-valoir au second tour, Marine Le Pen. Ainsi, comme aux présidentielles de 2002, ou plus récemment aux régionales, aux municipales et aux européennes de 2014 et en 2015, nous revoilà face au piège du fameux "vote utile" dans lequel les régimes politiques de représentation complètement délégitimés finissent systématiquement par nous acculer. Et encore une fois, une élection en deux se transforme, sous la 5ème République, en scrutin à un tour suivi d’un plébiscite qui sent bon le Second Empire napoléonien. Votons escroc pour éviter les fachos !

Avant d’aborder la problématique du second tour, j’aimerais revenir sur les conditions objectives ayant rendu possible une telle situation. Car elle n’est clairement pas le fruit de la providence. Elle intervient au terme d’un déferlement médiatique absolument invraisemblable dont ont été victimes les Insoumis, déferlement qui dit des choses extrêmement significatives sur la "vérité" de l’ordre établi dans ce pays. Ainsi, pendant deux semaines, les partisans de Jean-Luc Mélenchon ont été dépeints comme étant des fous furieux assoiffés de sang, des dévots qui communient dans le culte de la personnalité et dans la promotion d’un projet de société dangereux, liberticide et xénophobe, emprunté aux plus affreuses dictatures. Pendant deux semaines, il n’a pas été question du "danger" que représente Marine Le Pen, des "affaires", ou encore des projets politiques des différents candidats à cette élection. François Hollande, en sortant de sa prétendue réserve, a dit de façon assez claire l’objectif défendu par les influents au cours des jours qui ont précédé la présidentielle : "Je ne m’en prendrai pas à Le Pen, Fillon ou Macron. Je ne soutiendrai pas Hamon. Je vais pourrir Mélenchon."

De cela, il faut bien être conscient : le fond de l’affaire, c’est que de toutes les offres politiques actuellement sur la table, celle dont les puissants ne veulent pas, c’est la sortie démocratique, progressiste et écologiste du délire néolibéral et autoritaire dans lequel nous nous embourbons depuis maintenant 35 ans. Nos oligarques ne sont pas sincèrement effrayés par le Front National, non. L’histoire du dernier siècle et demi a amplement démontré que le capital et l'extrême-droite peuvent trouver le cas échéant un terrain d’entente, celui-ci n’ayant pas pour projet de remettre en question l’ordre institutionnel en place, mais simplement de le redéployer à l’échelle d’une prétendue ethnie. Le projet du FN, c’est que des patrons "bien français" continuent à exploiter des ouvriers "bien français". Et en cela, il constitue une formidable roue de secours pour les puissances de l’argent, un repoussoir pas si repoussant garantissant qu’en tout état de cause, une plèbe chauffée à blanc et désireuse de changement continuerait tout de même à croquer le capitalisme à pleines dents.

Dieu sait à quel point ce repoussoir est utile. Car la caste est engagée dans une véritable contre-révolution depuis près de 4 décennies, et la casse sociale et écologique qu’elle provoque est sans précédent. 9 millions de pauvres, 6 millions de chômeurs, des inégalités qui explosent, des services publics réduits à peau de chagrin, un pays spolié de son patrimoine industriel au nom de la compétitivité, une agriculture ravagée, des travailleurs épuisés par le rabotage incessant de leurs droits sociaux, une xénophobie décomplexée, une pollution conséquente de l’air, des terres et des eaux… Or, pour "tout changer pour que rien ne change", quoi de mieux qu’un parti contestataire en carton, n’ayant aucunement pour intention de remettre en question la puissance des puissants et dont la seule et unique constante idéologique est le racisme le plus infâme ?

Donc entendons-nous bien : le duel Macron-Le Pen est avant tout le plébiscite de la toute-puissance des dominants, capables de nous imposer le personnel politique qu’ils souhaitent et d’écarter les éléments encombrants, notamment par le truchement de l’outil médiatique. Dans un souci de salubrité publique, rappelons en effet que 90% de la presse du pays est détenue par 9 milliardaires, et que la France figure en 45ème position dans le classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters Sans Frontières (derrière le Botswana et la Namibie, avec tout le respect qui est dû à ces pays).

On m’objecte aujourd’hui que tout ceci est peut-être vrai, mais que pour l’instant, c’est comme ça. Et qu’il faut prendre ses responsabilités pour défendre la démocratie et contrer le fascisme. Le tout sur un ton moralisateur, comme si les Insoumis qui ne se sont pas engouffrés inconditionnellement dans la brèche du front républicain étaient des suppôts d’Hitler.

A ces gens-là, j’aimerais dire deux ou trois choses. Premièrement, il est toujours extrêmement désagréable de s'entendre donner des leçons de démocratie par des individus qui, entre deux élections présidentielles, ne bougent pas le petit doigt pour la défendre. Ce comportement typiquement bourgeois consistant à sortir subitement du coma politique deux semaines avant l'élection pour "défendre la République", après avoir toléré tous ses dévoiements au cours du mandat gouvernemental, est au mieux inconséquent, et au pire franchement hypocrite. Que faisaient les "hérauts de la démocratie" lorsque les manifestants se faisaient gazer et matraquer dans les rues en défendant les acquis sociaux que l’on démolissait à grands coups de 49-3 ? Qui s'est fait entendre pour proclamer ouvertement son indignation lorsque la police de ce pays a tué Rémi Fraisse à la grenade à Sivens** ? Où étaient les défenseurs de la liberté pendant les 18 mois d’état d’urgence qui nous ont été infligés depuis novembre 2015 ? M. Emmanuel Macron, président de la République en devenir, a participé au gouvernement responsable de ce bilan calamiteux, sans démissionner ni même faire entendre un son de cloche différent. L'a-t-on entendu exprimer le moindre regret à ce sujet ? Non, c'est pire : il propose de nous resservir le même plat, sous une forme plus épicée encore. N'a-t-il pas déjà annoncé vouloir aller "plus loin que la loi El Khomri" et revenir sur la réglementation financière post-crise (déjà bien faiblarde...) en recourant aux outils autoritaires qui lui seront conférés par la Constitution de la 5ème République : 49-3, ordonnances, décret ?

Soit, me répondra-t-on, M. Emmanuel Macron n'est pas être très à cheval sur le respect de l'opinion populaire et parlementaire. Le personnage peut même susciter un certain rejet. Mais au moins, et contrairement à Marine Le Pen, il n'est ni xénophobe, ni réactionnaire, ni fasciste.

Sur ce sujet précis, il faut être d'une rigueur implacable : oui, le Front National est et restera, en dépit de toutes ses dénégations et ses circonvolutions, le parti xénophobe et réactionnaire par excellence. Prières de rue comparées à l'Occupation, négationnisme, volonté de supprimer l'Aide Médicale d'Etat et d'interdire aux enfants sans papiers l'accès à l'école publique, polémiques incessantes sur le halal et le(s) voile(s) musulman(s), homophobie, remise en question du planning familial et de l'IVG... Aucun commentateur raisonnable ne peut balayer d'un revers de la main le caractère raciste et anti-moderne du Front National.

Ceci étant dit, il est inexact et contre-productif de qualifier le FN de "fasciste". Il faut reconnaître à ce parti qu'il a su se muer en force de gouvernement, en se "professionnalisant" et en écartant du devant de la scène les personnalités les plus sulfureuses, comme Jean-Marie Le Pen notamment. Le FN n'est plus un groupuscule de fous furieux. Finis les miliciens, les organisations paramilitaires et les skinheads. Place aux gens "sérieux", qui veulent prendre le pouvoir "au nom du peuple". Florian Philippot, vice-président du parti, est l'expression idéaltypique de cette évolution.

Venons-en maintenant à Macron, qui serait donc un pourfendeur de la xénophobie et un internationaliste sincère. Je demande  : où était-il lorsque, en janvier 2015, son président François Hollande a proposé la déchéance de nationalité comme solution au problème du terrorisme ? Pour ceux qui avaient raté le débat, je rappelle le principe : les binationaux reconnus coupables de faits de terrorisme se verraient retirer leur nationalité française. Au-delà de son caractère risible, la proposition était révélatrice d'une conception de la population française comme se répartissant en deux groupes distincts : celui des "vrais" Français (de souche ?), et celui des "faux", en période d'essai, suspects du simple fait de leur double appartenance nationale. Cette grave remise en cause de l'égalité entre les Français avait à l'époque indigné une large partie du corps social, d'autant plus qu'elle venait d'un gouvernement dit "socialiste". L'indignation a même poussé certaines personnalités du PS à se rebeller, Christiane Taubira ayant démissionné de son poste de Garde des Sceaux précisément suite à cet épisode. Ironie du sort, le FN a vu dans ce débat une "victoire idéologique". A-t-on vu M. Emmanuel Macron en faire de même ? Que nenni. Il s'est contenté d'affirmer qu'on ne "résout pas le mal en l'expulsant de la communauté nationale"*. On pourra certes rétorquer que ce n'est pas comparable à la situation de son adversaire. Et c'est sans doute vrai. Mais qu'on ne vienne pas nous expliquer que nous allons voter pour le chantre de l'amitié entre les peuples et les ethnies.

Ainsi, il me semble qu'inviter les gens à voter Macron pour défendre "la démocratie" et lutter contre "le racisme, la xénophobie et le fascisme" peut être interprété de deux façons : soit on se moque du monde, soit on ne s'intéresse à la politique qu'à intervalles quinquennaux.

Après un tel propos, l'on pourrait s'attendre à ce que je sois de ceux qui voteraient blanc, nul, ou s'abstiendraient. Et effectivement, j'étais de ceux-là jusqu'à il y a quelques jours. Mon rejet profond d'un personnage qui incarne les causes de la désespérance des classes moyennes et populaires de ce pays, ainsi que les arguments fallacieux et moralisateurs que j'ai lus et entendus m'avaient convaincu de ne pas prendre part à cette mascarade.

Et pourtant, je vais voter Macron. A mon corps défendant, à contrecœur, la mort dans l'âme, peut-être même à l'insu de mon plein gré, mais je le ferai. Je le ferai pour une raison très simple : les deux candidats nous promettent la guerre sociale. Nous connaissons les velléités réformistes anti-démocratiques de Macron, qui veut détruire le code du travail sans même en référer aux députés. Mais, comme nous l'avons expliqué plus haut, le FN est également le parti de la caste. Et à ce titre, il n'est pas l'ami des travailleurs : qu'on se souvienne de son silence assourdissant en avril 2016, quand le pays entier se révoltait contre la loi Travail. Qu'on se souvienne de son mépris à l'égard des salariés d'Air France, traités de "voyous" pour avoir déchiré une chemise...sans dire un mot des 5500 suppressions de postes dont ceux-ci ont été victimes. Qu'on se souvienne des propos de Marine Le Pen devant le MEDEF, lorsqu'elle a remis les 35 heures. Qu'on se souvienne des "sacrifices" demandés aux Français concernant les retraites. Qu'on se souvienne des insultes proférées à l'égard des millions de gens qui, en 2010, avaient battu le pavé pour protester contre la réforme des retraites imposée par Sarkozy, alors même que celui-ci n'en avait absolument pas demandé le mandat. Soyons-en convaincu : le FN est le parti du capital, ce qui lui fait un point commun avec En Marche !

Mais en plus de la guerre sociale, le Front National aura la spécificité de débrider complètement la pulsion identitaire. Et ça, je ne le supporterai pas. Je ne supporterai pas qu'en plus de se battre pour la dignité des travailleurs et des déshérités, il faille en plus convaincre sérieusement des gens dans la rue que l'Islam n'est pas une maladie, la "Musulmanie" n'existe pas, que la France n'est pas un pays catholique, que les réfugiés sont des êtres humains à part entière, que les homosexuels ne sont pas forcément des dépravés. Je ne veux pas que la banalisation du racisme, qui a déjà atteint un niveau inquiétant, n'arrive à son paroxysme au point que l'on se permette de dire aux personnes supposément immigrées qu'avec Marine, "on va tous les mettre dehors". Je ne veux pas que ma francité soit remise en question tous les quatre matins par les responsables politiques contre lesquels je vais lutter. Je ne veux pas que les groupuscules identitaires se croient tout permis. Je ne veux pas de la guerre ethnique dans ce pays.

Une attitude rigoureuse et lucide m'imposerait de ne pas me rendre au bureau de vote le 7 mai prochain. Pour sanctionner une 5ème République désormais ouvertement anti-démocratique. Pour dire mon rejet aux intelligents qui se fichent éperdument du sort des malheureux de ce pays, et qui nous mettent aujourd'hui le pistolet sur le tempe pour nous imposer la participation au plébiscite du candidat de leurs intérêts. Pour dire ma détestation des puissances d'argent et de la corruption intellectuelle des médias, qui étouffent le débat public. Car le personnel politique pourri que nous nous coltinons actuellement n'est que la conséquence de tous ces facteurs.

Mais voilà, comme le disait Bourdieu, "il n'y a pas de force intrinsèque des idées vraies". Et en l'occurrence, le dégoût épidermique que m'inspire la perspective de devoir débattre avec les xénophobes et les réactionnaires les plus immondes pendant 5 ans l'emporte sur ma lucidité. En revanche, ce choix est strictement personnel. Je ne permettrai pas de juger les gens qui feront le choix de s'abstenir, de voter blanc ou de voter nul. Je ne donnerai pas de consigne de vote, et tous les gens qui en donnent doivent comprendre d'urgence le ridicule de leur posture.

Quant à ceux qui combattent sérieusement et continument pour la révolution citoyenne, le progrès social et la transition écologique, la lutte reprendra de plus belle dès le 8 mai, pour VAINCRE les néolibéraux aux législatives et empêcher la catastrophe qui vient.

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*Merci à Badr Choufari de m'avoir communiqué cette information!

**Merci à Mélissa Plavis pour la correction

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