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Billet de blog 29 août 2018

Tragédie de Gênes : sommes-nous condamnés à la peine de mort par privatisation ?

Le 14 août 2018 au matin, un pont s'est effondré sur la ville italienne de Gênes, en tuant des dizaines de personnes. Par sa gravité, ce drame est appelé à rester dans les annales. Quels enseignements politiques faut-il en retenir, en Italie et dans le reste du continent?

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La politique et l’économie, ça peut paraître technique, abstrait, lointain. À des années-lumière des considérations de la vie quotidienne des honnêtes gens. D’autant plus qu’en consacrant le triomphe du dogme néolibéral et de l’individualisme méthodologique, les dernières décennies ont considérablement appauvri le réflexe collectif et la pensée politique structurale. L’actualité n’est plus vécue que comme une succession d’évènements ponctuels sans logique d’ensemble, et les comportements individuels semblent suffire à expliquer et comprendre les phénomènes qui se produisent dans le monde social. La politique ne semble plus être ni la cause ni la conséquence immédiate de ce que nous vivons. Elle se professionnalise, s’autonomise, fonctionne en vase clos, n’intéresse plus des citoyens livrés à eux-mêmes dans un contexte général de guerre de chacun contre tous pour la survie matérielle.

Sauf que parfois, elle nous revient en pleine figure. Le 14 août 2018, dans la ville italienne de Gênes, elle s’est donnée à voir sous la forme la plus effroyable qui soit : aux alentours de 11h30 du matin, un tronçon de plusieurs centaines de mètres du pont Morandi, un viaduc autoroutier suspendu 90 mètres au-dessus de la principale ville de Ligurie, s’est effondré en l’espace de quelques secondes, en ôtant la vie plus de 40 personnes et en en blessant un nombre considérable. Les réactions de solidarité se sont évidemment multipliées partout dans le monde, pendant que les gouvernants de la Botte pleuraient à chaudes larmes les morts de ce drame, qui est le 10e effondrement de pont en Italie en l’espace en 5 ans1. Il a également été très vite question « d’identifier les responsables », au sens judiciaire du terme.

Ceci tombe évidemment sous le sens, et on ne peut que souhaiter bon courage aux autorités italiennes dans ce qui s’annonce comme étant une bataille homérique. D’ores et déjà, Giovanni Castellucci, dirigeant de Autostrade per l’Italia, la compagnie (privatisée il y a bientôt 20 ans) assurant la gestion de près de 3000 km d’autoroutes en Italie, s’est couvert en expliquant qu' « il ne lui semble pas que le pont fût dangereux et dût être fermé. Autostrade per l’Italia a fait et continue à faire des investissements »². Une déclaration difficile à prendre au sérieux, d’autant que certains internautes bien renseignés ont déjà fait remonter des archives prouvant que le pont Morandi posait problème, et que les coûts associés à son entretien dépasseraient bientôt le coût d’une reconstruction totale.3,4

Cependant, il serait inconséquent d’en rester à des considérations purement judiciaires, d’autant que cette catastrophe industrielle est, comme nous l’indiquions précédemment, la dernière d’une longue série. Elle n’est pas tombée du ciel, et n’est pas uniquement attribuable aux fautes de la société qui en assure l’exploitation. Pour être plus précis, à supposer qu’il soit clairement établi qu’Autostrade d’Italia a effectivement manqué à ses obligations en termes de sécurité, il faudra se poser des questions plus profondes: qu’est-ce (ou plutôt: qui est-ce) qui a mis cette société en position d’exploiter la moitié d’un réseau autoroutier dont elle n’a pas construit le moindre mètre, en réalisant des chiffres d’affaires faramineux (plus de 4 milliards en 2017!) et en s’assurant une rentabilité tout aussi exorbitante (un résultat net de près d’un milliard d’euros en 2017, soit un niveau de rentabilité commerciale de 25% : des chiffres tout bonnement indécents) grâce notamment à une stratégie de sous-investissement chronique... incompatible de fait avec les intérêts des usagers5? En un mot, qui a permis que l’on confisque aux citoyens italiens leur propre infrastructure, qu’ils ont payée de leur propre poche?


Sans surprise, ces questions appellent la convocation du véritable responsable de la situation d’ensemble du continent: l’Union européenne et les orientations politiques qu’elle impose aux États membres. Celles-ci s’articulent en effet autour d’une logique d’ensemble qui ne s’est jamais démentie depuis 30 ans: l’entreprise privée (capitaliste, s’entend) est par essence plus efficace que l’Etat dans la gestion des affaires économiques d’un pays. Dans un contexte de compétition mondiale, le commun et le public ne sont pas « au niveau ». Ils sont priés d’aller se rhabiller pour laisser aux capitaines d’industrie le soin de faire sortir de terre la forme enfin trouvée du gouvernement idéal, celui de la rationalité, de l’efficience et de la compétitivité. C’est donc ainsi que tous les textes produits par l’institution bruxelloise, des Grandes Orientations de Politique Economique aux directives en passant par les traités de stabilité, convergent vers cet objectif sans cesse matraqué de la disparition progressive de l’État de l’économie. En Italie, la traduction concrète de ces injonctions s’est donnée à voir sous la forme des politiques de privatisation et de réduction massive de la dépense publique par les gouvernements qui se sont succédé depuis le début des années 1990. Ainsi, la tragédie gênoise s’est produite sur le tronçon d’une des multiples autoroutes cédées en concessions, en 1999, à l’impulsion d’un gouvernement de centre-gauche dirigé Massimo D’Alema, thuriféraire notoire de la construction européenne6.

Ce matraquage a joué un rôle important dans la bataille gramscienne pour l’hégémonie culturelle opposant les hommes du Capital à des corps sociaux largement pénétrés par l’idéal progressiste, fruit d’un demi-siècle de luttes victorieuses des travailleurs organisés. Car il faut le reconnaitre: aujourd’hui, l’idée que « l’État est obèse » et que l’entreprise privée est la modernité-même a beaucoup progressé dans l’imaginaire collectif.


C’est d’ailleurs certainement ce qui explique que la logique austéritaire et antisociale imposée par l’UE aux peuples du Sud du continent n’ait pas rencontré d’obstacle insurmontable. En dépit de ses échecs manifestes, la rhétorique européenne néolibérale qui aurait dû atterrir dans les poubelles de l’Histoire au lendemain de la crise de 2008 s’est au contraire renforcée, en atteignant des degrés de férocité sans précédent.

Or précisément, c’est cette violence sociale ahurissante, matérialisée par l’injonction systématique à la réduction de la dépense et de l’endettement publics (sans aucune analyse sérieuse du sens politique de la première ni des causes du second) qui se donne à voir aujourd’hui sous l’espèce de l’incapacité pour les États de satisfaire aux réquisits les plus élémentaires de la vie dans un pays civilisé: la sécurité physique des citoyens. Voilà donc où nous en sommes rendus, en 2018, au nom du dogme néolibéral du tout marché. Nos ponts s’effondrent en faisant des dizaines de morts (Italie), nos forêts prennent feu et nous n’arrivons plus à les sauver (Grèce), nos vies deviennent des variables d’ajustement sur les tableurs des porte-coton du capital, ceux pour qui l’existence n’a de sens que tant qu’elle permet de mettre en valeur le patrimoine des maîtres.

Si la tragédie italienne devait donc servir à quelque chose, qu’elle permette donc aux corps sociaux de prendre conscience que le capital ne s’arrêtera devant rien pour faire avancer sa cause.

Sources :

1http://www.lavie.fr/actualite/monde/genes-celebre-l-assomption-entre-deuil-et-espoir-16-08-2018-92225_5.php

² http://www.dagospia.com/rubrica-4/business/benetton-perdono-borsa-oltre-miliardo-giovanni-castellucci-ad-180939.htm

3https://www.liberoquotidiano.it/news/italia/13367300/ponte-morandi-crollo-genova-intervista-esperto-antonio-brencich-viadotto-problemi-da-subito.html

4http://www.senato.it/japp/bgt/showdoc/showText?tipodoc=Sindisp&leg=17&id=971481

5https://www.les-crises.fr/russeurope-en-exil-la-catastrophe-de-genes-lunion-europeennes-et-la-crise-de-sous-investissement-que-connait-litalie-par-jacques-sapir/

6https://www.forzearmate.eu/2018/08/15/genova-il-crollo-e-iniziato-nel-1999-quando-dalema-ha-regalato-autostrade-ai-benetton/!!

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