Le temps de la réflexion et le temps de l'abstention

Les réactions exagérées suite à la consultation proposée par Jean-Luc Mélenchon ne trahissent pas tant des inquiétudes relatives à la montée du FN qu’une précipitation néfaste à l’avenir politique. Plutôt que de trancher entre vote utile et abstention, je voudrais montrer ici quelques enjeux de ce temps de réflexion et le distinguer d'un appel massif à l'abstention.

Les réactions exagérées suite à la consultation proposée par Jean-Luc Mélenchon ne trahissent pas tant des inquiétudes relatives à la montée du FN qu’une précipitation néfaste à l’avenir politique. Cherche-t-on à exorciser l’immense indécision de la première partie de campagne par un ralliement hâtif ? Quoiqu’il en soit, l’indignation se transforme en bavardage. On entend des propos moralisateurs s’effarouchant de la réponse suspendue de la France insoumise. Au fond, si le mouvement qui a le plus combattu le FN ne s’en remet pas immédiatement au consensus du front républicain, c’est d’abord pour une raison simple : un front républicain ne fera pas disparaître magiquement l’électorat du Front National.

Il faut d’abord rappeler que la consultation des appuis de la France insoumises en cas de choix à réaliser au second tour a été actée il y a plus d’un an. Elle s’inscrit dans l’esprit d’un mouvement qui n’a pas pour axe de construction la verticalité d’un parti politique. Rien de surprenant à ce qu’aucune « consigne de vote » ne soit donnée puisque le vote relève de la liberté de conscience de chacun. Ce qui ressortira de la consultation donnera en revanche une opinion politique globale, une indication à partir de laquelle chacun pourra décider de la nature de son vote (soutenir E. Macron pour barrer la route au FN, voter blanc ou s’abstenir).

Le point de départ de la réflexion est qu'aucune voix n'aille au Front National.  Aucune voix au FN dans l’immédiat mais également par la suite, notamment aux élections législatives. Or la situation laisse penser que la montée du Front National est vouée à se poursuivre dans la mesure où nous aboutissons à la continuation des politiques libérales imposées qui l’ont porté à ce score. Le choix auquel nous avons à faire face est délicat car il trahit déjà les crises à venir. A ce titre, les distinctions faciles entre « ennemi de la république » et « adversaire politique » faites au PS ne tendent qu’à faire disparaître les enjeux du second tour. Le premier enjeu est que la discussion sur le « barrage républicain »  n’occulte pas les programmes des candidats mais pousse au contraire les deux finalistes à l’explication du fond de leurs projets qui a été soigneusement évitée jusqu’ici. Celle-ci constituera un socle pour le combat des idées qui devra avoir lieu aux élections législatives et qui ne peut se faire à partir d’un nivellement préalable. Un enjeu pour la France insoumise est de ne pas être assimilé aux « tous pourris » qui envahiront bien assez tôt l’esprit des déçus du macronisme ainsi que celui de ses victimes qui viendront alors grossir les rangs du FN. Se ranger immédiatement derrière le candidat d’En Marche, c’est éviter cette discussion et affaiblir la possibilité de se constituer en pouvoir d’opposition.

Que signifie la panique devant le temps de réflexion accordé à l’abstentionnisme ? Comme le choix d’un soutien du Front National a été d’emblée exclu, les moralisateurs se précipitent sur les assimilations entre abstentionnistes et collaborateurs. Là n'est pas le problème. Se rallier dès le soir de l’élection n’aurait fait qu’évacuer une question qui se posera rapidement, celle de la légitimité de la candidature Macron que ce dernier espère gagner par le scrutin de second tour. La réflexion sur l’abstention a cet intérêt de faire ressortir sa faiblesse. Subsistent quelques paradoxes. Tout en nous vantant la nécessité du vote utile pour faire barrage au FN, la majorité des médias et instituts de sondage ont répété pendant des mois que Marine Le Pen n’avait pas même une chance d’être élue face à une chèvre ou une table. Que faut-il en déduire du crédit d’Emmanuel Macron maintenant que l’on crie au danger de l’abstentionnisme ? Où sont passées les bataillons de jeunes enthousiastes et entrepreneurs qui s’étaient mis En Marche ! ? Le torrent Macron s’est-il évaporé après son discours de victoire ? La capacité de Macron à rassembler qui a été tant mise en avant pendant la campagne présidentielle est mise à rude épreuve, c'est ce qu'il convient de faire ressortir. Le vote Macron s'est fait par défaut à 41% alors que le vote Mélenchon s'est fait par conviction à 84% (selon un sondage publié par Libération le 26/04/17), D'où découle un difficile accord entre ces deux électorats. A cela s'ajoute que les détracteurs de Macron sont aujourd’hui inquiets de voir un candidat qui n’a finalement que peu de crédit être porté en triomphe dans la presse.

Que signifie la répulsion inédite d’une grande partie de l’électorat de tous bords à concéder son vote au candidat « centriste » ? Nullement qu’il existe un quelconque respect pour les mots d’ordre lancés par le Front National. Seulement, il n’y a pas non plus de réelle adhésion aux valeurs libérales qui sous-tendent le Projet de Macron. Ce n’est pas seulement la grande proximité des quatre candidats arrivés en tête qui pose problème au candidat d’En Marche mais sa façon de procéder.  A vouloir cacher ce que l’on défend, on se retrouve pris au piège au moment où l’on doit rassembler. A force de coincidentia ad macronum opérant magiquement à coup de  « en même temps », personne ne se retrouve dans la molle construction qui s’est pourtant placé en tête au premier tour des présidentielles. Chacun pourra remarquer, trop tard, qu’il n’aura entendu que ce qui était susceptible de lui plaire.

Ce temps de forte réticence à se rallier à Macron n’est pas un jeu dangereux. Que la question du soutien inconditionnel ne soit pas tranchée quelques heures après le résultat du premier tour est même plutôt encourageant. C'est le témoignage d'une conscience politique en action. Cela ne saurait en tout cas signifier que l’abstention et le vote blanc placeront en tête la candidate du Front National. Le temps de la réflexion est positif et ne signifie pas l’appel massif à l’abstention. 

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