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Billet de blog 1 déc. 2021

Journal épisode 4 : Les interactions à l'hôpital

Les sentiments d'une patiente de l'hôpital et son adaptation face à la situation sociale dans laquelle elle est : coupée de ses proches et contrainte à chercher et reconstruire d'autres formes d'interactions.

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A l’hôpital, l’une des choses qui lui pesaient le plus, c’était l’absence de visite dans la semaine, cumulée à l’impossibilité de sortir de sa chambre et de rencontrer d’autres patients. Elle aurait souhaité de tout cœur parler avec ses proches. C’est-à-dire parler vraiment et cesser de donner des nouvelles. Les deux heures de portable le soir ne permettaient que cela. Les visites le week-end, si elles étaient une bouffée d’oxygène dans la longue et ennuyeuse succession de jours identiques, ne permettaient guère plus de parler de manière satisfaisante. Alors, il fallait faire avec d’autres interactions. Les infirmiers et les aide-soignants le savaient, et ce service était doté d’une équipe exceptionnellement humaine, très aidante.

    C’était tout ce qu’elle pouvait espérer, et elle faisait avec. Sa vie sociale était devenue un ensemble hétéroclite de bribes de conversations, qui permettait parfois d’apercevoir une part, certes infime, des personnels qui la soignaient, lorsqu’ils se rendaient dans sa chambre. Elle apprenait qui avait un enfant, demandant, sans jamais vraiment savoir où était la limite, et en précisant qu’elle ne souhaitait pas être indiscrète, en quelle classe il était, ou comment il s’appelait, si par hasard la personne précisait qu’elle en avait un. Certains soignants se confiaient plus que d’autres, indiquant l’endroit où ils habitaient, ou évoquant leurs problèmes. Et pour un temps surgissait alors l’impression, si réconfortante, d’avoir eu une vraie conversation, sincère. Évidemment, c’était toujours trompeur. Elle savait qu’on est toujours une façade au travail. Mais finalement, c’était mieux que rien. 

Le mode de la plaisanterie, autour des machines, des conditions du service, ou des soins, était aussi un bon élément pour déclencher une conversation. Le plus souvent, cela fonctionnait. L’impossibilité de lui prendre le pouls parce qu’elle avait les mains trop froides, ou de trouver des veines chez elle qui donneraient suffisamment de sang lors des prises de sang. Alors pour quelques minutes, la solitude était rompue. Elle demandait parfois aux étudiants en quelle année ils étaient, ou la durée de leur stage dans le service, ou s’ils aimaient ce qu’ils apprenaient. 

Elle parlait à certains infirmiers des conditions de travail. Elle était bien consciente de la dureté de leur métier, des coupes qu’ils subissaient, de la pression sous laquelle ils étaient. Elle pouvait relier tout cela à son ancien métier... Le mépris constant de l’ensemble de la population, du gouvernement, pour cette fonction publique, dont on s’était rendu compte un peu tard qu’elle comptait parmi elle des personnes qui nous maintenaient en vie quand on en avait besoin. Et en récompense, ils avaient été applaudis. Les fermetures de lit continuaient, les augmentations de salaire nécessaires n’avaient pas lieu. Une tape sur l’épaule et la mention “bonne poire”. C’était par cette violence de classe, ce mépris révoltant que le gouvernement répondait. Elle admirait les personnes qui la soignaient. Toujours gentilles, avec le sourire, un mot pour le patient, alors qu’ils s’étaient levés à cinq heures pour être à l’hôpital à l’heure, ou qu’il était cinq heures du matin et qu’ils faisaient leur service de nuit. Toujours professionnelles aussi, aptes à changer une poche, calculer un rattrapage de nourriture, faire une prise de sang à cinq heures du matin. 

Au bout de dix jours, elle avait déjà des souvenirs marquants dans la tête, de personnes qu’elle n’oublierait pas, même si, dans une vie, six semaines ce n’était rien. Des deux aide-soignantes qui l’avaient réconfortée quand elles l'avaient vue, pleurant toute seule dans sa chambre, effondrée par les doutes et par cette voix, qui reprenait le dessus. Cette aide-soignante qui était toujours un rayon de soleil le matin, alors qu’il était six heures et qui demandait toujours si on souhaitait changer quelque chose au repas, et une autre, qui discutait et la faisait rire quand elle venait, sur des sujets futiles mais amusants. L’infirmière de nuit qui l’avait aidée, gentiment, sans râler, avec humanité, quand il s’était avéré qu’un médicament pour permettre d’aller aux toilettes ne permettait pas d’aller jusqu’aux toilettes. Et l’autre qu’elle avait fait rire en lui parlant de “bonus” alors que le terme technique était “bolus”, avec qui elle échangeait des plaisanteries sur Harry Potter (un pyjama avait aidé), et dont elle savait qu’elle avait un fils, petites conversations qui aidaient à faire passer la prise de sang faite toujours trop tôt. Ou l’infirmière qui l’avait accueillie, toujours souriante, et inspirante, dont elle savait qu’elle avait un fils, en sixième et à qui elle avait pu parler de ses doutes, et qui avait accepté le jeu du partage en exprimant les siens sur son travail. L’infirmier enfin, qui avait fait sa première prise de sang, en réussissant à la faire rire un jour où, honnêtement, elle avait envie de tout, sauf de ça. Et tous ces autres : l’aide-soignant toujours gentil, qui demandait si on avait besoin de quelque chose et donnait l’impression de vraiment se soucier de la réponse. Cette infirmière qui lui donnait espoir en lui rappelant les possibilités au fur et à mesure que son poids augmenterait, les étudiantes-infirmières qui savaient aussi converser, surtout celle qui, par hasard, avait commencé son stage le jour où elle était entrée, l’infirmière qui avait toujours un mot drôle dès qu’elle entrait dans la pièce. Et elle en oubliait, elle le savait.

Et parce qu’elle avait conscience de la dureté de leur métier, elle essayait d’être une patiente facile. Elle se souvenait avec trop de honte sa grand-mère, passée maître dans le mépris de classe gênant à l’hôpital, qui était complètement sourde, parlait beaucoup trop fort -faisant mine de ne pas s’en rendre compte ; et refusait de prendre en compte l’avis des infirmières, avant de s’incliner, tout sourire, et tout miel, devant les médecins. Elle hurlait “Celle-là, c’est Cruella” dès que la pauvre infirmière qui, par malheur, avait dû lui faire une prise de sang s’approchait. Soudain, toute sa famille regardait ailleurs, avec l’envie pressante de s’excuser franchement, ou d’essayer de subrepticement se glisser hors de la chambre pour faire mine qu’on ne connaissait pas cette patiente, et qu’on cherchait toujours cette grand-mère... 

Mais aujourd’hui, elle savait aussi ce qu’on pouvait ressentir, en tant que patient, lorsqu’une des personnes n’était pas gentille. Cette incompréhension, ce degré de fragilité auxquels le patient était poussé, face à quelqu’un en position de force. Elle se souviendrait aussi de cet aide-soignant qui, sans raison, avait été désagréable depuis le début. De la violence de se sentir si exposée, lors de la première pesée, à sept heures du matin, en sous-vêtements devant lui. De la solitude qu’elle avait ressentie quand il lui avait sèchement dit de ne plus appeler parce qu’ils avaient du travail un jour qu’elle appelait parce que sa sonde était bouchée. Du nœud au ventre qu’elle ressentait à chaque fois qu’elle entendait sa voix et savait qu’il était de service. Alors elle était devenue moins sévère envers sa grand-mère, et aurait voulu lui dire qu’elle comprenait. Que sa grand-mère exagérait, certes, mais qu’elle comprenait. 

Surtout, elle aurait aimé dire qu’elle comprenait la solitude quand venait le soir, ou quand elle passait trop d’heures sans voir personne. Ces moments où elle prenait conscience de sa vie à l’arrêt, dans un endroit où elle n’était rien pour personne, alors que celle des autres continuaient, et que le monde entier avait mieux à faire qu’à parler avec elle. Ils faisaient ressentir comme une pointe acérée dans le cœur et renforçaient cette voix qui lui rappelait en chuchotant “peut-être est-ce parce que tu ne vaux pas plus”. Elle avait connu ce goût amer à la fin de la journée : la conscience que rien de ce qu’elle avait dit n’avait été important, que rien ne s’était vraiment élevé à une conversation, que tout n’avait été que des bribes polies, des micro-échanges, avec des personnes qui n’avaient pas le choix d’être ici. Des personnes qu’elle n’oublierait pas mais, et c’était bien normal, qui l’oublieraient.

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