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Billet de blog 6 déc. 2021

Journal épisode 5 : Deuxième évasion imaginaire

Une nouvelle forme d'évasion de la chambre pour supporter le quotidien dans une hospitalisation en espace fermé.

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Cette semaine, le vent et le froid se sont intensifiés, dehors. Elle ne le sent pas, évidemment. Mais les arbres perdent leur feuillage de plus en plus vite. Le bel arbre qu’elle aimait tant n’a presque plus de feuilles. Elle a même découvert, derrière, la présence d’une cheminée massive, qui était cachée jusqu’alors. Une grande tour de briques, qui crache de la fumée, et semble menaçante. En perdant leur feuillage, les arbres changent de forme. Elle les observe. Certains restent majestueux. D’autres deviennent courtauds, trapus. Certains ressemblent franchement au saule cogneur d’Harry Potter. Alors elle les imagine, quand la nuit tombe, agiter leurs branches : des branches très épaisses, toutes taillées à la même hauteur, desquelles partent un ensemble de petites branches. Ce sont les premiers arbres à avoir perdu toutes leurs feuilles. Ils ont quelque chose d’humain. Ces petites branches qui s’élèvent, droites et nues, dans le ciel, ressemblent à des doigts ou peut-être à des cheveux qui seraient naturellement dressés sur la tête de leur propriétaire. On dirait de petits gnomes ou des trolls : ils ont l’air vindicatifs et furieux, mais sont mignons et ont quelque chose d’attachant aussi, à côté des grands arbres majestueux. Celui qu’elle aime reste beau, avec assez de feuilles jaunes, encore, pour attirer le regard et offrir un contraste saisissant avec son tronc de bois noir. 

    Le saule cogneur … C’est le nom qu’elle avait donné à un arbre, il y a bien longtemps. Un si bel arbre. Quelque part dans sa région natale, un arbre qui s’élève toujours sur le chemin qui mène à deux montagnes, la Vache, et Lassolas. Il était magnifique, été comme hiver, des branches par centaines, se déployant dans les airs et d’une forme parfaitement régulière. Ses racines sortaient sur le chemin, longues, profondes. C’était son territoire, les randonneurs n’étaient que des invités de passage. Il ressemblait au roi de cette forêt. Puis venaient les grands sapins, d’un vert foncé presque noir, sur lesquelles se détachaient les nouvelles pousses, beaucoup plus claires, au printemps. Sous les arbres parfois, l’été, paissaient des moutons. Ils étaient amusants, avec leur façon de se suivre tous, en bêlant. Parfois lors des journées particulièrement chaudes, on les trouvait rassemblés sous les arbres des prés, pour profiter d’un peu d’ombre.

    La nature lui manquait. Les montagnes, les promenades, lui manquaient. Elle les rejoignait en imagination, parfois, pour s’échapper. Les montagnes en fleur, l’été. Des milliers de fleurs, des milliers de couleurs qui couvraient les alpages, parfois même les sommets. Elle aimait ces fleurs. Des toutes petites, très fines, d’un bleu pâle, si fragile, si délicat. Des fleurs rose vif, d’un rose si intense, qu’il semblait presque irréel. Des fleurs d’un orange brûlé, tournant sur le brique. Le rouge des si fragiles coquelicots... Et les formes aussi. Des pétales délicats, qui s’étalaient au soleil. Des pétales serrés, presque comme des piques. Ou les clochettes des lauriers de Saint-Antoine, qu’elle aimait tant. Elle avait découvert cet été, les fleurs des myrtilliers. 

Par dessus tout, elle aimait les voir toutes ensemble. Elle les regardait et pensait à une gigantesque explosion de confettis, comme si la montagne était en fête, après le long sommeil d’hiver, qui la rendait sévère. Elle repensait -presque douloureusement en ce moment, à ses lieux préférés, lorsqu’ils étaient couverts de fleurs. Les fleurs hautes du lac du Guéry, qui donnaient à l’atmosphère, dans les jours ensoleillés, quelques degrés supplémentaires en bloquant le vent. Les fleurs du plan de Tueda, ou des combes alpines, parmi lesquelles se cachaient les marmottes. Et d’autres lieux encore. Quand elle pensait à ces fleurs de montagne, elle pensait au bonheur, à la joie. Comme un gigantesque tapis qu’aurait peint un impressionniste. Ou un film de Jane Campion (mais elle aimait moins cette comparaison, trouvant ses films souvent nettement trop longs, pour ne pas dire parfois franchement ennuyeux). 

    Elle se rappelait ce que c’était de parcourir les montagnes. S’élever, au-dessus des villages et des stations. S’élever si haut parfois, dans des montées dont elle avait eu l’impression qu’elles étaient infranchissables, surtout cet été. Et arriver au sommet, être fière de soi. Découvrir, surtout, l’autre côté. Un autre paysage se démasquait, comme un autre monde parfois. Et c’était autant de nouvelles étendues à parcourir, de nouvelles surprises. 

Sa région natale surtout, lui manquait. Et l’Auvergne pour un temps, s’imposait dans son esprit, devenait présente, si proche, presque plus réelle que la pièce qui l’entourait. Le départ du tour du Puy-de-Dôme, dans un sous-bois si réconfortant, qu’il lui semblait être chez elle. Elle y avait toujours eu l’impression d’être en automne, à cause du tapis de feuilles mortes qui restait là toute l’année. Le traversin, entre le Pariou et le Puy-de-Dôme  (objet d’un incessant débat entre elle et sa mère, qui avait le mauvais goût de préférer le Pariou, à son majestueux grand frère, même si, face à lui, il ressemblait à un gros petit tas, qui, en plus serait calvite), où la terre était comme élastique, et rebondissait sous le pied, donnant à la promenade un aspect agréable. Elle n'avait jamais retrouvé cette terre trampoline ailleurs que dans sa région. La magnifique vallée de Chaudefour, où, contrairement à ce que son nom annonçait, il ne faisait jamais très chaud, avec sa rivière, ses rochers à qui on avait donné des noms mystérieux, chargés de légendes et d’aventure la dent de la rancune. Et les montagnes l’hiver. La neige surtout, sur laquelle se détachaient les sapins gris-vert, “enguirlandés de givre, si jolis”.

    Elle avait toujours eu l’impression, dans ces montagnes, d’être en sécurité, comme si, pour un temps, elle pouvait oublier ses problèmes, oublier la voix dans sa tête. Face aux montagnes millénaires, face aux arbres et aux fleurs, elle se sentait libre, et tout le reste devenait insignifiant. Comme si elle était un minuscule morceau de l’immense harmonie du monde, juste à sa place et passager. Les montagnes étaient là avant, seraient là après. C’était comme un refuge, un lieu où rien ne paraissait changer. A l’abri du Monde, hors du temps. C’était faux, bien sûr, et même les montagnes, dernièrement avait changé. Et elle était devenue incapable d’y aller. Incapable de s’extraire de sa maladie, trop faible pour s’échapper. Alors elle était de retour dans cette chambre, loin des fleurs, loin des montagnes. Sans refuge, seule, mais avec comme un surcroît de volonté, un rappel face à ce combat à mener pour y retourner : comme si les fleurs lui rappelaient qu’il fallait y arriver, qu’il fallait combattre pour les retrouver.

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