Yochko
Abonné·e de Mediapart

10 Billets

0 Édition

Billet de blog 8 janv. 2022

Journal épisode 10 : Elle et les autres patients

Où est décrite la souffrance d'une voisine de chambre, à la fois pénible et compréhensible. Où la patiente s'interroge sur les raisons qui poussent des jeunes femmes à cesser de s'alimenter.

Yochko
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

« Je veux pas, je veux pas, je vous en supplie, je veux pas. S’il vous plaît, j’en peux plus. J’ai trop mal au ventre. J’en peux plus, j’en peux plus ». Le bruit quotidien, lancinant, de la voix sanglotante de sa voisine l’accompagnait toute la journée. La voix suraiguë d’une jeune femme de dix-huit ans qui ne supportait pas les soins. Les mots toujours identiques, répétés à l’infini dans des crises qui devenaient constantes trahissaient l’impuissance et tout le désespoir qu’elle pouvait ressentir face aux mesures. De gré de force, ici, on vous soignait. De gré ou de force…

    Sa voisine avait dû faire quelque chose, arracher cette sonde qu’elle ne supportait plus ou cacher de la nourriture et, pour éviter cela, l’équipe médicale exigeait qu’elle allât dans le couloir. Alors elle suppliait, elle faisait des promesses, elle criait, tempêtait, protestait. « On me gave, je ne le supporte pas, je voudrais qu’on fasse comme avant ». Vaines tentatives. Seule face aux médecins, aux cohortes de soignants, petite voix lancinante. Qui allait l’aider ? Les autres patients ne pouvaient pas sortir de leur chambre et chacun avait ses propres doutes, ses propres douleurs, auxquels il fallait faire face. Ses parents étaient loin, en province, ils avaient décidé qu’elle devait entrer là. Ils voulaient la sauver mais elle ne pouvait pas. Un remède si violent, une patiente si fragile, petit David sans chance, face à mille Goliath. Un défilé ininterrompu d’autorités visitait sa chambre, tentait de la convaincre, choisissait la contrainte. Le ton de voix changeait, s’adaptait, traduisant mille émotions violentes : suppliant, véhément, avec force parfois, quand le danger s’approchait et que sa jeune voisine se sentait aculée. Sans aucune autre arme que sa voix, elle criait, hurlait : « Je veux pas, je veux pas, je veux pas ». Face aux médecins, parfois, elle essayait d’argumenter, d’imposer son choix. Deux phrases, alors, sortaient, mais très vite cette litanie reprenait. Les médecins s’énervaient, elle criait :   « Mais laissez-moi tranquille, je vous en supplie, je veux pas”.

    Une patiente difficile ? Pour l’hôpital, sans doute. Les médecins, les infirmières n’en pouvaient plus. Chaque jour, ils devaient faire face, gérer. La voix plus forte, plus aiguë, le bruit des personnes qui luttaient et les coups qu’on frappait, sur le mur, pour essayer de résister. Elle était emmenée de force dans le couloir, où un médecin, voix sévère, la priait fermement de se taire, invoquant les autres patients. « Il faut que vous restiez branchée », ajoutait cette voix, mettant fin au mystère : la jeune femme tentait d’arrêter le gavage, de débrancher la sonde qu’elle ne supportait pas.

    Elle, seule dans sa chambre. Elle ne pouvait qu’entendre les cris désespérés de sa jeune voisine. Cette prière, cette litanie, l’accompagnait, sans aucun moyen d’y échapper. Tour à tour pénible, attristante, éreintante, touchante, désespérante. Elle hésitait parfois à appeler, à dire : « Je ne veux plus l’entendre ». Mais elle n’osait pas. Elle ne pouvait intervenir. À quoi cela servirait-il ? Et puis que faire ? Que dire ? Soutenir sa voisine ? Elle la comprenait, elle compatissait, au sens premier du terme : les cris de sa voisine, traduisant sa souffrance, la faisaient souffrir, elle. Mais tenter de dire qu’il fallait cesser, qu’elle ne supportait pas, qu’il fallait trouver une autre solution, c’était aider la voix. Cette voix si terrible qui chuchotait à l'oreille de l’autre patiente : « On te gave pour te faire grossir ». Alors elle se taisait. Elle supportait les cris. En silence, elle tentait de se divertir, de se soustraire à cette litanie. Se sentant coupable, comme si elle abandonnait un compagnon de galère, parce qu’elle la laissait seule face aux aides sévères. Vaguement coupable aussi, d’avoir accepté si facilement, que ce fût presque simple pour elle, et d’avoir pris plaisir, le matin encore, à ajouter le pain et le beurre. Un petit-déjeuner de roi. Digne des bons moments. Mais elle savait aussi, parfois, combien c’était violent.

    Elle n’en pouvait plus, aussi. Elle la trouvait pénible. Elle voulait que les cris cessent, que la voix se tût. Cette voix reprenait, vivante, le discours de la voix dans sa tête et traduisait à nouveau la maladie. Elle était moins atteinte qu’avant mais elle ne voulait plus entendre ces cris. Elle aurait voulu pouvoir appuyer sur un bouton « oubli » ou se jeter un sort. Envoyer cette voix aux confins, plus loin, même, de la réalité. Oublier la maladie, repartir de zéro, sans même un souvenir. Elle aurait voulu dormir. S’endormir dès que cette voix reprenait.

    Mais comment imposer à la victime de se taire ? Elle était en colère aussi. En colère face aux réalités. Il n’y avait que si peu de structures, trop peu de personnel pour pouvoir éviter de subir les humeurs des autres patients. Un hôpital français exsangue, face à de fausses mesures et des patients réduits à des rien devant la science sûre des médecins. 

En colère face à la société aussi. Pourquoi étaient-elles là, sa jeune voisine et elle ? Comment en étaient-elles arrivées à ne plus supporter de manger ? De donner à leur corps ce qu’il fallait pour vivre ? Elles étaient enfermées, invisibles. Toujours, elles auraient, dans leur dossier médical, une marque infamante, un stigmate, synonyme de refus pour les banques, de méfiance pour les médias et de peur, largement, pour toute la société. La psychiatrie. Ce mot effrayant, rappelant les séries policières, les escape games glaçants, peuplée, dans l’imaginaire, de fous furieux prêts à tuer tout le monde. La société enfermait ce qu’elle ne voulait voir. Elle les laissait ensemble, souvent au désespoir. Sans jamais se dire qu’elle était responsable. Certes, elles avaient leur part, elles avaient un terrain. Leur famille, leur entourage, jouaient aussi un rôle. Mais ces mille photos, cette infinité de slogans, toutes ces publicités, qui prônaient la minceur, le corps parfait ? Tous ces défilés qui montraient des mannequins si maigres et si frêles et en faisaient des modèles ? La télévision aussi, où elle voyait défiler les bonbons, biscuits Kinder, Ferrero rochers, calendriers gourmands et autres Schoko-Bons et encore mille gâteaux, sucreries, en ajoutant en bas de l’écran un slogan. « Pour votre santé, évitez de manger trop gras, trop sucré, trop salé ». Deux injonctions distinctes et deux voix opposées. Tout faire pour que l’on cède, tout en rappelant bien, qu’il ne faut pas céder. Le profit en avant, et la santé derrière. 

Et cette voix à côté, cette voix de celle qui depuis plusieurs heures criait. Ce « Je veux pas, je veux pas » d’une femme désespérée, élevée avec l’idée d’être jolie, de bien se maquiller, loin de tous ses amis. Ce qu’elle savait d’elle, c’était, par bribes, qu’elle aimait l’eyeliner, Tim Burton, faire ses ongles, les habits, qu’elle était apparence, mais qu’on ne lui avait pas dit, qu’elle était autre chose aussi. Une adolescence sacrifiée, gâchée. Sans étude, développement physique arrêté, sans perspective autre. Victime de qui ? De ces marques qui présentaient l’apparence comme le must, le graal à trouver ? De ces « influenceurs », habiles publicitaires, qui s’étaient fait faire, au bistouri souvent, le corps qui convenait ? De cette société, de cette politique, qui avait fait d’elle une cible, qui devait avant tout obéir et céder, se soumettre à mille désirs contraires, sans jamais refuser ? Le cinquième hôpital, un cinquième échec ? Un être humain coincé, sans avenir, qui ne supportait pas le remède, qui revenait vers la mort, isolé et caché de la société qui regardait ailleurs.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Inflation : les salariés, éternels dindons de la farce
Avec la poussée inflationniste, les salariés sont sommés d’accepter un recul de leurs revenus réels pour éviter l’emballement des prix. Mais lorsque les prix étaient bas, les salariés devaient accepter la modération salariale au nom de l’emploi. Un jeu de dupes que seules les luttes pourront renverser. 
par Romaric Godin
Journal
Électricité et gaz : les salaires mettent le secteur sous haute tension
Appel à la grève dans le secteur des industries électriques et gazières, le 2 juin prochain, pour réclamer des revalorisations de salaires indexées à l’inflation. Chez RTE, gestionnaire du réseau électrique français, un mouvement social dure depuis déjà depuis treize semaines.
par Cécile Hautefeuille
Journal
Nouveau gouvernement : le débrief de Mediapart
Premier conseil des ministres du deuxième quinquennat Macron ce matin, marqué par l’affaire Damien Abad. Émission consacrée donc à notre nouveau gouvernement et à la campagne législative de ceux qui n’en font plus partie, comme Jean-Michel Blanquer, parachuté dans le Loiret.
par À l’air libre
Journal — Écologie
Planification écologique : le gouvernement à trous
Emmanuel Macron avait promis, pendant l’entre-deux-tours, un grand tournant écologique. Si une première ministre a été nommée pour mettre en œuvre une « planification écologique et énergétique », le nouvel organigramme fait apparaître de gros trous et quelques pedigrees étonnants.
par Mickaël Correia, Jade Lindgaard et Amélie Poinssot

La sélection du Club

Billet de blog
Recrutement enseignant : une crise des plus inquiétantes pour l’avenir de l’école
La crise de recrutement enseignant atteint cette année un niveau largement plus inquiétant que les années précédentes dont les conséquences seront gravissimes pour le service public d’éducation. Elle témoigne, au-delà de ses dénis, de l’échec de la politique de Jean-Michel Blanquer.
par Paul DEVIN
Billet de blog
Déblanquérisons l'École Publique, avec ou sans Pap Ndiaye
Blanquer n'est plus ministre et est évincé du nouveau gouvernement. C'est déjà ça. Son successeur, M. Pap Ndiaye, serait un symbole d'ouverture, de méritocratie... C'est surtout la démonstration du cynisme macronien. L'école se relèvera par ses personnels, pas par ses hiérarques. Rappelons ce fait intangible : les ministres et la hiérarchie passent, les personnels restent.
par Julien Cristofoli
Billet de blog
L’École et ses professeurs à bout de souffle : urgence vitale à l'école
Nous assistons aujourd’hui, dans un silence assourdissant, à une grave crise à l’Ecole. Le nombre des candidats aux concours de l’enseignement s’est effondré : ce qui annonce à court terme une pénurie de professeurs. Cette crise des « vocations », doit nous alerter sur une crise du métier et plus largement sur une crise de l’Ecole.
par Djéhanne GANI
Billet de blog
Lycéennes et lycéens en burn-out : redoutables effets de notre organisation scolaire
La pression scolaire, c’est celle d’une organisation conçue pour ne concerner qu’une minorité de la jeunesse Lycéennes et lycéens plus nombreux en burn-out : une invitation pressante à repenser le curriculum.
par Jean-Pierre Veran