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Billet de blog 18 déc. 2021

Journal épisode 8 : territoires (in)hospitaliers ?

La façon dont la patiente perçoit et s'approprie l'espace de sa chambre

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Depuis qu’elle était dans ce service, elle avait dû se plier aux règles et aux pratiques. Pratiques temporelles, pratiques spatiales, pratiques sociales. L’hôpital était un changement de vie, une rupture. Elle vivait cette rupture comme elle le pouvait. C’était surtout une rupture des pratiques spatiales. Ou peut-être était-elle seulement plus sensible à cela qu’au reste.

    Depuis deux ans, son univers s’était concentré. Ratatiné. Autour du cocon de son appartement, seul lieu dans lequel elle pouvait être, lorsque des restrictions avaient été imposées, mais aussi lieu de sécurité, lieu refuge, lorsqu’elle s’était sentie de plus en plus mal. Elle connaissait, maîtrisait tout de cet appartement. Il lui était arrivé, et fréquemment en fait, de ne plus pouvoir supporter ce lieu. De vouloir à tout prix le quitter. Mais elle y retournait, avec parfois la même impression que dans les montagnes auvergnates : c’était un lieu où elle était en sécurité. Rien de foncièrement mal ne pouvait s’y produire. C’était faux, bien entendu. Une de ces chimères, une illusion, qui lui donnait l’impression que tout était bien, que tout continuait, quand, en fait, elle faisait de ce lieu un cimetière.

    Et pourtant, même en prenant conscience de cela, ce lieu lui manquait. Terriblement. Elle avait pris conscience, à l’hôpital, de plusieurs évolutions qui s’étaient produites en elle. La plus marquante était sa maison. Longtemps, elle avait eu deux lieux : la maison et l’appartement.   « La maison » était à Clermont. Un jour, regardant la série « In Treatment », elle avait été marquée par une phrase d’un des personnages. C’était une jeune femme. Elle disait : « my home is so long ago and so far away ». Elle avait compris. Immédiatement. Et c’était comme une évidence pour elle : sa maison était loin, dans l’espace et dans le temps. Sa maison était à Clermont, sa maison était habitée par ses parents. Mais son père n’était plus là. Il n’y avait plus de maison. Sa maison, sans qu’elle veuille bien se l’admettre encore, c’était un rêve. C’était l’enfance, qui lui semblait confortable et sûre. Mais l’enfance était finie, sa maison n’existait plus. Elle s’était dépeuplée. Elle n’avait plus vraiment repensé à cela, ensuite. En tout cas pas jamais assez pour le remettre en question. L’Auvergne lui manquait toujours et resterait sa région. Mais petit à petit, sans qu’elle s’en rende compte, l’appartement parental avait perdu de l’importance. Elle avait créé une autre maison, tandis que cet appartement devenait l’appartement de sa mère. Ce phénomène la frappa à l’hôpital. Soudain, elle pensa au lieu où elle voulait être, à sa maison. Ce qui lui apparut était son appartement. Il était peuplé celui-ci. Par elle et lui. La personne qu’elle avait choisie et avec qui elle avait fondé un nouveau lieu.

    Puis l’hospitalisation, après des années de repli. L’expérience d’un déracinement. Évidemment, rien à voir avec un vrai déracinement, une expérience traumatisante d’exil, de départ sans retour. Il y aurait un retour, même s’il lui semblait si loin encore qu’elle ne le concevait même pas. Mais elle faisait l’expérience, intensément douloureuse, d’être brutalement coupée de tous ses lieux. De tout son territoire. On lui interdisait l’accès à tous les lieux qui étaient porteurs de son identité, qu’elle avait choisis, peu ou prou, d’habiter et auxquels elle avait donné un sens. Enfermée dans un lieu qu’elle ne connaissait pas, dans lequel elle était condamnée à essayer de recréer un territoire, un lieu qui serait à soi, pour soi. Elle avait quitté son appartement sans vraiment prendre le temps de dire au revoir. Sans vraiment se rendre compte, et sans vraiment savoir. Savoir comme elle rêverait de cet appartement, comme il prendrait toutes les apparences d’un refuge, d’une tanière, d’un terrier. D’un lieu secret et sûr, dans lequel elle pouvait - et ils n’étaient que deux à pouvoir y prétendre, déverser ses secrets, ses peurs et vivre. Même blessée, même diminuée, dans ce lieu elle savait qu’au fond du gouffre, personne ne pouvait l’atteindre. Ce lieu clos, qu’elle pouvait contrôler et sur lequel son identité s’affichait. Leur identité. Pas sa maladie, parce qu’elle n’était pas que malade. Sa maladie, là-bas, ne s’affichait pas. Elle s’y imposait malheureusement, par traces, de plus en plus apparentes, de plus en plus fréquentes, au fur et à mesure qu’elle prenait plus de place. Plus la maladie l’avalait tout entière, plus elle était visible. C’était une couette sur le canapé, laissée là parce qu’elle était si fatiguée. C’était des polaires dans tout l’appartement, un plaid rajouté sur sa couette, une tasse à café qu’elle laissait bien en vue, pour, à quatre heures du matin, pouvoir sans faire de bruit, calmer sa faim, mais sans, surtout, trop manger. C’était un lit, aussi, toujours plus présent, toujours plus central, parce qu’elle avait parfois besoin de s’allonger, parce que le matin elle n’arrivait pas à se lever. Mais c’était aussi des reproductions de tableaux sur les murs, mille et un objets qu’elle chérissait, des livres, de vieux meubles, une lampe Tiffany, un canapé bleu, des rideaux jaunes, un dressing trop plein, des peluches, des affiches. Tout un mélange unique qui formait leur chez soi, qui reflétait leur identité. Ce qu’ils avaient choisi d’être… Mais sans vraiment comprendre, et sans vraiment savoir, elle s’était arrachée à cet appartement. Elle y avait laissé une partie d’elle-même, comme une moitié de cœur, qui saignait constamment. 

Et pour tout remplacement, elle avait eu cette chambre. Lieu inhospitalier. Des murs beiges, plus que blancs, et gris. Des portes d’un bleu délavé. Trop foncé pour être vraiment pastel, ou ciel. Partout des marques de la maladie, de l’hôpital qui en rappelait sa propriété. Un territoire, mais pas d’elle, de l'État, de la collectivité. Où il était écrit, sur des affichettes rouges, sur des feuilles mises en valeur, même sur les draps et l’oreiller, en gros, en gras : APHP. Des draps et des oreillers jaunes. D’un jaune qu’au mieux, elle pouvait qualifier de douteux. Et tissé dessus, en vert ou en mauve, bien visible, deux fois sur le drap, coupant l’oreiller au milieu : assistance publique hôpitaux de Paris 2020. Ces draps la laissaient perplexe. Qui ? Qui avait pu vouloir voler des draps, imposant de les marquer ? Ou qui avait cru que quiconque pouvait vouloir voler ces draps ? Une question qui la plongeait dans la plus grande confusion. Confusion amusée tout de même. Pour éviter les vols, l’hôpital avait fait fabriquer des draps si laids, qu’effectivement, toute tentative serait avortée. Une défense comme une autre, face à un projet un peu fou, celui de quitter sa chambre, en territoire contrôlé, en espérant pouvoir fermer son sac - qui devait contenir en plus des affaires qu’on avait amenées, la parure de lit ; sans encombre, et surtout sans qu’aucune personne ne se rendît compte que les draps n’étaient plus sur le lit. Périlleux, ce projet ! Et elle s’étonnait presque, alors, que l’APHP n’eusse pas choisi de marquer tous les objets. Non qu’aucun lui fît vraiment envie, mais tous, tout de même, lui plaisaient plus que le lit. Tout ce mobilier neutre. Gris, en contreplaqué. De ces objets que personne n’a chez soi. Un fauteuil d’hôpital, qui roulait. Un revêtement de skaï turquoise. Une table qui montait et descendait. Un lit médicalisé. Une chaise, une table, une commode roulante. Un petit placard. Une salle de bain jaune. Une chambre prison. Dont la porte restait fermée. Un couloir interdit, qui n’avait pas les mêmes charmes que celui qui se trouvait au troisième étage de Poudlard. Un couloir interdit, rempli d’un personnel prêt à jouer les Touffus pour le protéger, mais sans pierre philosophale. Au bout, la liberté, mais aussi et surtout deux portes, verrouillées, dont, bien évidemment, elle n’avait pas les badges. La liberté pour d’autres. Un dédale de couloirs, tant d’espaces inconnus, qu’elle ne verrait jamais. Elle n’en apercevait que quelques bribes, strictement encadrée, lorsque par hasard, elle devait se déplacer. Et encore, en fauteuil. Plus de mobilité.

    Alors, pour lutter, pour imposer un peu de son identité, pour se rappeler qu’elle existait et dans un instinct animal, pour marquer sa chambre, comme étant habitée, elle avait fait apporter des affiches et quelques cartes postales. Rien de trop personnel, mais des choses qu’elle aimait. Des œuvres d’art, Rembrandt, son peintre préféré, y trônait au milieu, sur un autoportrait. Deux dames de dos jouaient une scène muette, habillées toutes deux comme dans les Années folles. Des livres aussi, quelques-uns, avaient pris place sur une planche qui servait d’étagère. Ses vêtements avaient trop rapidement envahi le dressing. Trois peluches, enfin, l’avaient accompagnée. Parmi elles, son ours préféré. Un ours bleu, qui faisait le lien entre ses deux maisons. Un ours bleu qu’elle gardait caché. Comme son secret à elle. Ce qu’elle n’avouait pas, ce qu’elle ne voulait pas montrer, qu’elle ne voulait pas qu’on commente. La nuit elle le prenait pour dormir, mais comme pour le protéger, elle le cachait dans le lit, ou, si les draps devaient être changés, dans la commode. 

Parce que ce territoire était bien fragile, bien incomplet. Ce n’en était pas un, ce ne le serait jamais. Il était tout d’abord, temporaire. Un autre la suivrait, qui décorerait aussi. Surtout, il n’était pas complet, il n’était pas à elle. C’était une bataille vaine, elle le savait : on ne dépossède pas l’État. On ne prend pas pour soi les lieux publics. C’était un territoire, aussi, constamment envahi. Or, dans l’histoire, les territoires pris changent de propriétaire. Ils ne sont, pour le perdant, plus que des territoires réclamés, rêvés, auxquels il s’accroche plus sans doute qu’à ceux qu’il a encore. Mais même s’ils sont toujours, pour lui, parts de son royaume, morceaux d’identité, un autre a remporté le droit de se les approprier. De les habiter.

Ici, la puissance ennemie n’était pas habitante. Personne ne voulait, bien sûr, dormir là à sa place. Et la bataille était depuis longtemps perdue, bien avant elle, en fait, ce territoire devait être partagé. Comme un entre-deux. Un vestibule. Pas un no man’s land, puisqu’il y avait des hommes, il y avait tentative d’appropriation. Mais pas non plus habité. Un territoire qui avait une fonction. Qui, pour celui qui l’habitait, était comme un rappel. Un rappel qu’ici, son identité était celle d’un patient. C’était le territoire d’une personne à soigner et tout tournait autour de cette fonction, de cette identité. L’autre identité ? La vraie, la réelle ? Celle qui fait que tout le monde est unique ? Elle pouvait se montrer, bien sûr. Elle était tolérée, sur les murs. Mais il ne fallait surtout pas qu’elle devînt gênante, qu’elle prît trop de place. Alors pour elle, comme pour tous les patients, la chambre devenait un lieu ambivalent. Un territoire c’est sûr, il avait pris un sens, elle s’y reconnaissait. Elle tentait d’en faire un lieu à soi, mais elle n’en avait plus, elle n’y avait pas droit. C’était un lieu refuge, celui où, quand elle était seule, elle pouvait pleurer, ou sortir son ours bleu et le serrer très fort. C’était un lieu de vie, dans lequel se déroulait le maigre contenu de ses tristes journées. Toutes les mêmes vraiment, où il fallait surtout, tuer le temps, s’occuper. C’était un lieu à elle, dans le sens où elle était toujours confrontée à ses pensées, à ses fragilités, à ce qui l’avait amenée, justement, à habiter ce lieu pour un temps. Mais c’était aussi un lieu d’enfermement, un lieu où parfois revenait ce sentiment, désagréable, profondément ancré, que rien n’était à elle, que ces rares affaires qu’elle avait pu apporter. Qu’elle était en territoire hostile, étranger. Alors naissait ce sentiment qui l’avait toujours si vite envahie : Heimweh. Le mal de la maison. Elle le ressentait dès qu’elle était coupée de chez elle, en vacances, en voyage, même parfois à Clermont. Un lieu qu’elle voulait fuir donc. Sa place préférée était devant la fenêtre. Il y faisait froid, mais une fenêtre c’était un seuil. Même si celui-ci ne s’ouvrait pas. La promesse d’un ailleurs. 

Un lieu enfin, surtout peut-être, qu’elle ne contrôlait pas. Tout le monde y entrait, en fonction des tâches à accomplir. Aucune intimité. L’impression de devoir toujours cacher les choses. Et ce sentiment amer, étrange, d’être à la fois dans un lieu-prison et dans un lieu public. De n’être pas chez soi, sans pouvoir s’échapper. Alors elle fixait la fenêtre, elle rêvait d’un ailleurs. D’un lieu à soi. Elle faisait dans sa tête, l’évasion impossible. Elle rêvait d’autres lieux, d’autres espaces. Elle habitait en imagination, les palais les plus grands, d’étranges citadelles, imaginait une maison, où plus tard, elle construirait sa tanière. Puis, finalement, préférant le réel, elle retrouvait les sous-bois des montagnes d’Auvergne, contemplait à nouveau l’affiche de Man Ray, imaginait sa chambre, si confortable, si accueillante, dont elle s’était arrachée.

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