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Billet de blog 23 déc. 2021

Journal épisode 9 : Et l'hôpital lui a sauvé la vie

Où sont abordés le rapport au corps et aux traces que la maladie y a laissées, ainsi que la redécouverte des aliments et du plaisir de manger

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    L’hospitalisation faisait partie des plus grandes épreuves qu’elle avait vécues. Elle se demandait, souvent, dans sa chambre, pourquoi le remède semblait parfois être pire que le mal. Pourquoi était-ce si dur ? Si violent ? Elle ne supportait plus l’isolement, la coupure avec sa famille, l’infantilisation constante. Et pourtant. Alors même qu’elle aurait pu, qu’elle voulait rentrer chez elle, elle avait suivi les médecins. Elle en prenait pour des mois. Et deux autres services. Insupportable, l’idée s’imposait cependant. Intérêt à long terme, intérêt à court terme. Surtout, ne pas tomber dans un piège, et vouloir une satisfaction immédiate. Tout était un combat. Cette pourriture de maladie, qui prenait toutes les forces et qui, pour être vaincue, exigeait un combat, alors que son adversaire était au fond, n’en pouvait plus, ou commençait seulement à se remettre…

    Mais pour ça, elle avait conscience que l’hôpital la protégeait. Que l’hôpital permettait la guérison du corps, imposait de reprendre les repas. Elle assistait, jour après jour, aux changements de son corps. Il n’y avait pas de miroir en pied, ce n’était donc que par bribes qu’elle voyait son reflet. Certes, elle sentait encore les os. Elle les voyait aussi dans le miroir de la salle de bain lorsqu’elle prenait sa douche. Mais elle avait déjà les joues moins creuses. Les os de ses pommettes étaient moins saillants. Elle retrouvait un peu le visage qu’elle avait perdu, le visage qui était le sien, avant. Avant qu’elle ne le reconnut plus. Une espèce de masque l’avait remplacé. Un peu inquiétant pour elle. Ses yeux prenaient comme trop de place, et un creux se formait sur ses tempes. Les joues n’étaient plus rien, entre les creux et les cernes. Les rides entre le nez et la bouche étaient devenues si visibles. Comme une momie, un visage à moitié mort… Et son corps. Ce corps qu’elle ne reconnaissait plus. Qu’elle détestait. Elle avait pris conscience de sa maigreur. De sa ressemblance avec une sculpture de Giacometti… Certes, c’était de l’art, une sacrée promotion… Mais sur un corps, cet art était inquiétant. Pour elle, répugnant même. Voir la moindre côte, deviner ou voir tous les os. Avoir les hanches, les clavicules saillantes. Se rendre compte du nombre impressionnant d’os qui composaient l’épaule. Ses genoux étaient larges. Ses chevilles étaient larges. Ses mains ne laissaient rien ignorer des tendons et des veines, qui saillaient aussi sur ses bras. Décharnée. Malade. Un témoignage ambiant de ce que cette maladie pouvait faire ? Peut-être. Elle voyait les indices, mais elle ne se voyait plus. Son corps, elle l’avait perdu de vue, depuis longtemps. Mais elle le voyait à travers ceux des autres malades. Si maigres. Une assemblée de corps repoussants, déformés, qui évoquaient ce qui pouvait arriver de négatif dans la vie. Les dangers, les peurs. Sans âge précis, asexués, des corps hors de la vie. Ce squelette ambulant qui avait vu disparaître toutes les formes qui existaient. De ce corps, il n’y avait plus eu que des témoignages d’alerte. Des fonctions qui disparaissaient. La grande maigreur avait toujours eu un grand effet sur elle quand elle la voyait chez les autres. Elle provoquait du dégoût, de l’anxiété. Un jour, il y avait bien longtemps, la vue d’une de ces femmes si maigres avait été suivie chez elle d’un malaise. Évidemment, médicalement, le lien était incertain, mais dans sa tête, la maigreur restait liée à cela. Un malaise. Mais elle avait été incapable de réagir quand le malaise s’était produit chez elle.  

  Mais l’hôpital avait sauvé sa vie, et elle retrouvait son visage, une bribe d’identité. Elle se reconnaissait un peu plus. Certes tout ne revenait pas, mais les améliorations étaient toujours plus visibles. Les vêtements ne lui allaient pas encore, mais elle patientait, en se disant qu’ils lui iraient à nouveau. Pour la première fois, l’espoir de ressembler à quelque chose. Des fonctions revenaient. Elle pouvait être debout, sans sentiment de malaise. Les douleurs disparaissaient de ses muscles, de ses cuisses, ses mollets, ses bras. Elle avait un peu moins froid. Le froid si terrible. Le froid d’une mort qui s’annonçait. En pull en laine au mois d’octobre. Alors, ce n’était pas revenu. Mais c’était devenu un peu plus supportable. Ses yeux voyaient mieux à nouveau. Ses oreilles se bouchaient moins. Elle se sentait plus de force. C’était bien. Son corps allait revenir. Devenir un nouveau corps. Un corps adulte. Pas un corps maigre, pas un corps décharné. Un corps de femme adulte. Elle avait hâte, finalement, parce qu’elle prenait conscience qu’elle aussi avait ses critères de beauté. Que les personnes qu’elle trouvait belles n’étaient pas maigres, qu’elles ne faisaient jamais partie des malades ici, mais des infirmiers, des aide-soignants, des médecins. Des corps qui fonctionnaient, non malades, qui avaient leur identité, leur particularité, face à cette armée de corps malades, qui finalement, étaient bien un peu interchangeables. Elle avait envie d’être dans la catégorie des corps sains, des esprits qui allaient bien. Elle avait envie d’un corps qui ne serait qu’à elle et qui surtout, serait sien. Qu’elle connaîtrait et reconnaîtrait. Tout peut-être, ne lui irait pas, mais certaines choses iraient. Elle aurait de la poitrine, des jambes où les os ne seraient pas visibles, où le genou ne ferait pas cette sortie saillante. Des jambes douces. Sans surpoids, elle espérait, mais pas tout en angle, regagner une certaine volupté, une douceur corporelle, qu’elle aimait. Un corps dont elle saurait qu’il pouvait plaire. Un corps dont elle savait qu’il pouvait faire. Faire un saut en parapente, faire de l’aviron, du paddle, se baigner, faire une randonnée. Être sportive sans doute, quand ça lui plaisait, en choisissant ses activités. Créer avec son corps. Apprendre aussi à s’aimer, à cesser de penser toujours qu’elle évoluait comme sous un radar, que les autres la jugeaient, qu’elle n’était pas comme il fallait. Toutes ces possibilités qui s’offraient à elle, et dont elle avait conscience que sans l’hôpital, elle ne les aurait pas eues, et que l’hôpital pouvait l’aider à les atteindre. Et, par l’enfermement, naissait la possibilité d’une liberté.

  L’hôpital avait aussi commencé à guérir son esprit. Elle se souvenait de ce qu’elle avait ressenti si rapidement, parmi tant de peur et de tristesse, le premier jour. Elle avait commencé par se dire qu’elle mangerait pour sortir. Puis très vite, elle avait mangé sans se poser de questions. Pour manger. Pour revenir dans le monde humain. Elle se rappelait l’étonnant sentiment de soulagement. Elle avait pu dire : « Tenez. Je vous donne le pouvoir. Je vous en remets toute la responsabilité. Je suivrai vos consignes, j’arrête de lutter ». Et la lutte avait cessé. La voix s’était faite moins présente. Elle était revenue, oppressante, à l’arrivée des légumes, pourtant si attendue. Mais elle avait lutté. Elle avait pris sur elle. Elle avait mangé. Et mangé encore. Elle y prenait plaisir. Elle découvrait, à nouveau, ses goûts. Les repas, attendus, dans des journées qui restaient longues, devenaient source de plaisir. D’un yaourt et d’une compote, seul repas pendant dix jours, elle avait fait son horizon. Elle apprenait de nouveau à mâcher, à sentir, à tenter de nouveaux aliments. Les repas devenaient des jeux, parfois presque des festins. Elle essayait de les faire durer plus longtemps, d’oublier qu’ils étaient pris seule dans sa chambre. Elle avait à nouveau goûté la pomme. Goûter une pomme. Pour la première fois depuis plus d’un an. Puis, ce fut une orange, une poire, de la purée, du riz, des pâtes, qu’elle avait abandonnés bien longtemps auparavant. Elle les revoyait avec joie, comme d’anciens amis perdus de vue. Elle essayait, testait, cherchait à déterminer les goûts nouveaux. Elle constatait, aussi, des changements. Comme ce yaourt, qui, pendant la première semaine, avait été une épreuve. Le yaourt nature sans sucre, jamais supporté auparavant. Elle le mélangeait à la compote. Elle pensait très fort à Padura, qui avait avoué que c’était ce qu’il préférait manger lorsqu’il quittait Cuba. Aujourd’hui, elle aimait ce yaourt. Il faisait partie de ses aliments préférés. Elle ne le mélangeait plus, elle le savourait et prenait le petit lait. Et elle pensait très fort à Padura. En se disant qu’elle le comprenait. Elle comprenait aussi, un peu, bien sûr, elle n’avait rien vécu de tel que la situation à Cuba dans les années où tout manquait, mais elle comprenait tout de même, son obsession aussi pour la nourriture. La façon si particulière qu’il y avait dans ses livres à décrire les repas, comme autant de festins. Comment avec des aliments simples, les personnes réalisaient des repas gargantuesques, gastronomiques, des mets qu’ils adoraient. Pour elle, les assiettes de l’hôpital étaient des festins. Plus de nourriture qu’elle en avait vue depuis longtemps, et de la variété. Des couleurs dans l’assiette, un repas chaud, une surprise parfois. Et était revenue la possibilité de choisir. Possibilité depuis si longtemps disparue dans son alimentation, interdite par la voix. Mais la voix s’était tue. Elle avait le choix, et elle s’en servait. Elle aimait la purée, les pommes de terre, le riz, les lentilles, le boulgour, les pâtes. Elle aimait moins le blé. Elle aimait le yaourt, un peu moins le fromage blanc, qui restait bon aussi. Elle aimait les fruits, surtout les pommes, regrettait le raisin, jamais au menu. Elle aimait les carottes, les haricots, les choux et autres salsifis, bettes, petits pois, découverts ou retrouvés ici. Elle n’aimait pas l’endive. Elle détestait l’endive. Si amère endive. De sa vie, elle ne mangerait plus d’endive, dès que ce serait possible. Elle n’aimait pas les épinards. Dégoûtants, gluants, verdâtres épinards. Une bouillie infâme, qui gâchait la purée, le riz ou les pâtes qui les accompagnaient. Moins insupportables, toutefois, que l’endive. Il restait possible d’en manger. Elle n’aimait pas le fenouil, dont le goût anisé, lui rappelait bien trop une certaine boisson qui, dans sa famille, restait une hantise, un poison, mais se rendait compte, peu à peu, qu’elle le supportait de mieux en mieux, et ainsi s’ouvrait pour elle et le fenouil, la possibilité d’une nouvelle découverte, d’un destin comme celui du yaourt. Les courgettes, aqueuses, spongieuses, au goût bizarre, ce n’était guère mieux. Elle aurait aussi aimé pouvoir découvrir un matin, qu’un indélicat avait volé tout le stock de persil. Pourquoi tant de persil ? Elle adorait les mélanges de légumes. Julienne, ratatouille, et autres appellations. Elle aimait la variété des goûts, les couleurs mélangées, qui lui rappelaient, même vaguement, les champs de fleurs l’été. Elle aimait toutes les compotes sauf celle à la poire. Elle aimait le thé. Et cette longue farandole la faisait sourire. Tant de possibilités, tant de choses à découvrir, à tester à nouveau ou pour la première fois. Tant de chances de faire un nouveau festin de roi, une nouvelle découverte, une nouvelle expérience. Elle avait hâte aussi. Hâte de tout goûter. Des gâteaux, de la viande, d’autres fruits, du fromage, des plats élaborés, d’autres laitages. Goûter à nouveau la soupe. Goûter aux différentes cuisines. Mais il ne fallait pas aller trop vite, il fallait patienter, reconstruire son ventre, son palais. Ne pas brusquer son corps, qui avait déjà tant donné. Jour par jour viendrait chaque nouveau délice, chaque petit plaisir, ou grosse déception, chaque « oui j’y reviendrai » et chaque « ça c’est non ». Un jour aussi, elle serait libre. Elle ferait parfaitement et seulement ce qu’elle voudrait. Elle aurait droit à tout. Mais pour l’instant, elle profitait de la découverte, que peu d’adultes avaient. De la chance, paradoxalement, de n’être pas blasée. Aucune nourriture, pour elle, n’était normale, quotidienne, sans goût ou sans saveur. Demain, nouveau festin, nouveau petit bonheur : elle allait pouvoir découvrir à nouveau le pain ou les biscottes et le beurre.

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