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Billet de blog 28 nov. 2021

Journal épisode 2 : Vivre enfermée à l'hôpital

Deuxième épisode, qui se penche plus particulièrement sur les émotions contradictoires de la patiente en service fermé face à l'enfermement, ainsi que sur les conséquences de la maladie (anorexie mentale) sur la vie personnelle des personnes qui en souffrent.

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Être à l’hôpital, c’est être un peu coupé du monde. Un peu qui devient parfois beaucoup et est pesant. C’était ce à quoi lui faisaient penser les avions dans le ciel, et parfois même les nuages. Le monde se passait, la vie se passait. Sans elle. Elle avait été déplacée, mise de côté, hors du monde.

Sa vie se résumait aujourd’hui à cette chambre, à ces bribes qu’elle entendait venir du couloir. Sa vie, c’était sa maladie. Le couloir et la vie du service faisaient parfois irruption dans la sienne, surtout pour lui rappeler que la vie des autres continuait. Qu’il y avait des urgences pour d’autres, du travail. Être hors du monde en sachant que tout continuait n’était pas facile, et ajoutait à la violence de son hospitalisation. Comme un rappel de sa vanité, de sa propre futilité. Comme une impression d'être réduite à néant, de disparaître. Parfois, elle pensait que tout pouvait arriver, sans qu’elle le sache. C’était assez terrifiant au fond. Même le couloir ne la renseignerait pas : la vie du service fermé tournait autour du travail et des patients. Il n’y avait pas de radio ou de télévision sans payer. Elle n’avait pas le droit d'avoir son portable. Elle hésitait. Reprendre la télévision en payant quinze euros par semaine, alors qu’internet lui avait coûté quarante euros pour le mois ? Et pour elle, ce n’était pas un problème. Elle pouvait. Mais elle savait aussi que certains ne pouvaient pas payer. Une hospitalisation plus ou moins confortable, selon les moyens de chacun. C’était devenu ça la réalité ?

Elle avait l’impression aussi, d’être privée de sa propre vie, de ne pas pouvoir avancer, faire ce qu’elle voulait. Impression fausse bien sûr, il y avait longtemps que sa maladie l’avait privée de toute vie. Elle ne pouvait plus rien faire. Des souvenirs remontaient. Souvenirs d’évanouissements dans les transports, comme la fois où son travail lui avait semblé si loin, quand, arrivée à la gare de RER elle n’avait personne à appeler à l’aide alors qu’elle était tombée dans les pommes deux stations avant. Et ce souvenir ridicule du bateau cet été. Un mal de mer effroyable -bien entendu, elle avait le ventre vide. Une de ces scènes où on se donne en spectacle malgré soi, qu’on ne se rappelle pas sans honte, et qui, si elle n’est pas douloureuse, finit par provoquer tout de même un sourire. Sa mère qui criait : “lève-toi, viens sur le pont, ça ira mieux” et elle, qui savait qu’elle ne pourrait pas se lever, que ça n'irait pas mieux. Sa mère encore, omniprésente, bruyante, qui lui parlait, lui mouillait le visage, lui enlevait son sac, devant un employé qui, l’air confus, tentait des interventions pour conseiller d’éviter de trop solliciter le malade. Sans succès. Elle, plus ridicule que jamais, qui avait crié à la moitié de la promenade que ça n’allait pas, qu’il fallait la débarquer, chose à laquelle l’employé -toujours le même, le pauvre, qui avait été exemplaire, avait timidement répondu que ce n’était pas possible. Elle, vivant deux heures d’enfer dans cette “escapade en mer d’Espagne”, sur des vagues qui lui semblaient faire dix mètres, avec, en fond, vaguement, la conscience du regard gêné des voisins, un peu le même que subissent les parents dont les enfants font des caprices dans les magasins. Ce regard qui oscillait entre compréhension et énervement de cette femme qui avec tout ce cirque, gâchait la promenade.

Travailler ? Impossible dans son état, elle ne tenait pas debout toute une journée… Un saut en parapente ? C’était son rêve, mais non, trop faible. Et puis elle était tombée en dessous du poids limite. Du paddle sur un lac ? Trop froid. Se baigner ? Trop froid. Du kayak de mer ? Trop froid et trop faible. Marcher ? De plus en plus difficile, au fur et à mesure qu’elle s’affaiblissait.  Aller à un apéro, une fête, un restaurant ? Elle ne mangeait plus, ne buvait plus, impossible pour elle, depuis des années. La vie de quelqu’un qui pesait 29 kilos pour 1m 57 n’en était pas une.

Et pourtant… Même cela, ce rien, lui manquait. Cette impression de décider. Tout se mélangeait dans sa tête. Envie de se promener, peur d’être à l’hôpital, seule, pour l’Avent, pour Noël, envie d’aller de l’avant, envie, bien sûr, de voir les gens qu’elle aimait sans masque, de se lever quand elle voulait, de dormir dans son lit, si accueillant -et qu’elle avait eu la bonne idée de ne pas équiper d’un matelas anti-escarre électrique qui bipait, sonnait, se gonflait toutes les cinq minutes, sauvant le malade des escarres et de tout risque d’endormissement. Envie de manger ce qu’elle  voulait. Bien sûr, “ce qu’elle voulait” -elle le savait au fond, avait été dicté par la maladie. Cela faisait longtemps qu’elle n’avait plus fait ce qu’elle voulait. Envie au fond, de passer cette étape, qui demandait tant d’efforts, alors que des efforts elle en avait déjà fait beaucoup, ne serait-ce que pour tenir, pour se maintenir en vie. Envie d’être dans un gigantesque Monopoly, et d’aller directement à la case guérie.

Elle avait eu peur, pendant le premier confinement, de ne pas supporter. Elle était loin de se douter que cette expérience n’était que la première, et qu’elle subirait un confinement bien plus drastique à l’époque où tout le monde profitait de la disparition du mot de la bouche des dirigeants français. Confinée dans une chambre face à soi-même, avec un poids trop faible pour faire quoi que ce soit et des questions obsédantes. Allait-elle réussir ? Allait-elle s’en sortir ? Rechuter ? Qui allait perdre, gagner ? Elle ? Ou la voix qui, dans sa tête, lui disait de ne pas manger ?

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