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Billet de blog 29 nov. 2021

Journal épisode 3 : Première évasion imaginaire

Comment supporter l'enfermement à l'hôpital ? Comment s'évader de ce quotidien ? Une première évasion imaginaire hors d'une chambre par une jeune femme hospitalisée en service fermé.

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Elle voyait, par la fenêtre, des oiseaux voler. Les grands arbres de l’hôpital avaient encore du feuillage pour les abriter. Elle se demandait parfois s’ils allaient disparaître, lorsque les arbres seraient nus, mais ils devaient trouver leur nourriture à proximité de l’hôpital. Parfois, ils se posaient sur les toits, juste au-dessus de sa chambre. Ils semblaient avoir leur vie sociale, personnelle, presque. Leurs cris, tant d’appels incompréhensibles pour elle, mais qui suscitaient toujours des réponses des autres oiseaux, la laissaient pensive. Tant de mystérieuses conversations, toujours recommencées. Disputes ? Parade amoureuse ? Tentatives d’intimidation ou appels à la paix ? Elle s’amusait de cette vie si intense, insaisissable, que les oiseaux, indifférents à l’hôpital, semblaient mener.

Elle aimait les regarder, volant, parfois seuls, parfois en groupe, comme s’ils jouaient. Des corbeaux, des corneilles et des pies surtout. Ils avaient l’air heureux. Et libres. Elle les observait, identifiait différents vols, selon les espèces et selon la direction. Les moments où ils battaient des ailes très vite et très fort, ceux plus calmes, où ils planaient, tranquillement, majestueusement. Certains vols semblaient avoir une direction stricte, une intention précise, tandis que d’autres, pour un œil humain donnaient l’impression d’une promenade. Un gigantesque jeu de loup dans les airs. L’insouciance des oiseaux la renvoyait à sa propre condition, bien sûr. Son propre enfermement. Et elle rêvait de franchir cette fenêtre désespérément fermée à clef, et de les rejoindre.

    Être un oiseau et s’envoler. Se sentir légère, si légère, et sentir le vent sur son corps, sur son visage, tandis qu’elle s’élevait vers les nuages. Puis choisir de s’arrêter, de planer un instant, redescendre un peu, en regardant le paysage, qui s’étalait sous ses yeux. Des feuillages rouge et or masquant le sol, de l’herbe, des routes. Les toitures des voitures rouges, bleues, blanches et le rouge des tuiles. Des humains tout petits en bas. Des crânes chauves, et d’autres chevelus. Comme de petites figurines regardées par un enfant devant une maison de poupées ou les santons quand elle était petite, dont elle imaginait la vie, ou qu’elle faisait avancer, petit à petit, pour les placer dans la crèche à l’épiphanie. Avoir vaguement conscience que ces poupées avaient un but, une vie, mais dans le ciel, s’en  moquer. Mettre le monde à distance, comme le géographe qui étudie une carte ou une photo aérienne, comme elle l’avait souvent fait. Et s’élancer très vite, en battant des ailes, sentir son cœur battre sous l’effort, sentir la pression de l’air et la morsure du vent sur le visage se faire plus fortes, plus vives, s’enivrer du vol et continuer, tout droit, puis changer d’avis et revenir, voler en cercle, tenter une descente rapide et remonter. Se poser sur un toit, parfois. Et d’une démarche lourdaude, pataude, visiter ce toit, sans peur de tomber. Escalader les tuiles, qui pour un oiseau, devaient être semblables à de grosses pierres, ou de grands escaliers rouges, très grands, ne menant nulle part, s’arrêtant brusquement… Accéder à la crête du toit, observer l’autre côté et découvrir un autre paysage, qui était resté caché par ce grand escalier sans but. 

    Elle avait toujours aimé l’idée de voler et quand, par jeu, quelqu’un demandait quel super pouvoir elle aurait aimé posséder, elle disait toujours celui de voler. Beaucoup d’autres préféraient la télékinésie, la téléportation, ou autres télé.... Pas elle. Elle aimait l’idée de distance, de parcours. Elle aimait le voyage, autant que la destination. Le saut en parapente qu’elle n’avait pas pu faire, était sans doute ce qui s’approchait le plus des sensations qu’elle aurait aimé ressentir. Elle le ferait, un jour. En tout cas, c’est ce qu’elle espérait. Les oiseaux la faisait penser à Harry Potter, l’un des livres, sans doute, qui avaient le plus marqué son enfance. Elle avait été émerveillée par la description des vols d’Harry et par le réalisme des sensations évoquées. Elle se souvenait des expressions comme “fondre en piqué” ou  “remonter en chandelle”, si bien trouvées et qui lui avaient tant fait envie ! Elle avait tant envié Harry, sa lettre de Poudlard, son équipe de Quidditch ! Comme tous les enfants de son âge, elle s’était mise à rêver de cette lettre, du choix de sa maison, du rôle qu’elle aurait pu avoir dans l’équipe (même si en toute honnêteté, ses capacités dans les activités physiques la rendaient plus proche d’Hermione, c’est-à-dire médiocre, au mieux. Quant au choix de l’équipe, ce n’en était un que par défaut. Incapable de viser, peu douée pour le rattrapage, et ayant vaguement peur des balles, elle aurait été décevante en poursuiveur, détestée par l’équipe comme gardien et franchement dangereuse comme batteur). Et puis, un jour, elle s’était rendu compte, qu’à vingt ans, la perspective d’un an de classe avec des enfants de onze ans n’était pas si enchanteresse, et même franchement étrange. Cela, et la perspective supplémentaire d’aller à Beauxbâtons, un lieu qui n’évoquait rien de vraiment proche de son pays, où il n’était pas vrai qu’on passait l’année en petites capes bleues légères, et où il aurait fallu composer avec des camarades hautaines et pimbêches au sang de vélane, avait mis fin à ses rêves de sorcellerie. 

Mais ces rêves de vol restaient ancrés en elle, peut-être plus encore alors que tout voyage (que tout déplacement même) lui était interdit. Seuls les voyages imaginaires étaient autorisés. Alors elle devenait un oiseau, et elle s’envolait.

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