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Billet de blog 11 avr. 2009

La Moldavie ou la géopolitique par... la langue

Yohann Chanoir
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On la croirait sortie d'un album de Tintin, tant son nom évoque la Syldavie.

On ne sait pas la situer sur une carte, sauf à savoir qu'elle repose tout juste aux marges de notre Europe, dans ce ventre mou continental, avec des noms imprononçables et des villes impossibles à orthographier. C'est un de ces endroits où la (n)ostalgie est prégnante et offre au touriste des clichés amusants, comme celui du statufié et figé Lénine animé par une inébranlable et maintenant dérisoire énergie socialiste. http://agoge.hautetfort.com/media/01/01/882455030.JPG

Petit pays, couvert de forêts, dont la population est accueillante, Etat le plus pauvre du continent européen, oublié de la mondialisation, la Moldavie n'est pourtant pas qu'une carte postale pour touristes, désireux d'éprouver la caresse du vent de l'histoire, en posant devant des artefacts communistes.

La Moldavie, c'est une langue. Une langue qui ne veut pas mourir.

Une langue, qui veut exister contre la noble et prestigieuse langue russe.

C'est le combat éternel et pathétique du pot de terre contre le pot de fer.

Un des premiers actes du jeune Etat souverain fut, en 1989, de réintroduire l'alphabet latin sur le territoire. Geste symbolique qui a déplu fortement à l'importante et influente communauté russophone. Casus belli ont dit les Russophones, montrant ainsi qu'ils avaient du latin une connaissance de ses locutions écrites dans les pages roses... En 1991, la capitale est débaptisée et le Chisinev slave devient Chisinau, terme roumain. Désormais deux langues, deux communautés s'affrontent. Une communauté latine, roumanophone et une communauté russophone. Les deux langues sont les langues officielles de la République. Mais ce statut, en apparence similaire, est fallacieux. Le Russe est la langue noble, la langue des élites, de la culture, la langue de la ville et de la capitale. Elle relie à l'histoire héroïque de l'URSS, qui est encore exaltée, bien que révisée. Au coeur de la capitale, des monuments spectaculaires rappellent les temps glorieux de la lutte contre les Nazis et leurs affidés, dont les Roumains composèrent un temps le camp.

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D'ailleurs, on soupçonne encore la Roumanie de pensées irrédentes, de vouloir reconstituer une Grande Roumanie, un grand Etat latin, dans une communauté européenne fortement latine, déjà, avec les grandes soeurs française et italienne.

La langue roumaine est donc une langue suspecte, une langue ennemie. Pauvre petite Moldavie dans l'ombre de la vaste Roumanie, qui, aux temps de la fraternité socialiste, abritait un révisionniste de la pire espèce... Traître au socialisme, autocrate réactionnaire et voisin encombrant, tel était Ceaucescu. D'où cette suspicion contre la langue roumaine. L'usage du Roumain connote donc, historiquement et actuellement. Le Roumain, en Moldavie, est une sorte de patois enrichi et primesautier, qui s'appelle le Moldave, avec des inflexions et des accents particuliers. Le Moldave est la langue rurale, dans un pays encore largement forestier, et la langue des couches populaires, bref, presque la langue des paysans mal dégrossis... C'est, en tout cas, ce que certains disent et affirment haut et fort, en russe évidemment. Il y a des endroits, en Moldavie, où pour demander une bière (50 cents le demi-litre...) il vaut mieux avoir des notions fraîches de russe... pour pouvoir se rafraîchir...

Le combat entre les deux langues épouse l'histoire de la République, et la résume, tant sur le plan extérieur (guerre civile entre 1991 et 1992 et sécession de la Transnistrie largement russophone et où stationnent 7000 soldats russes), que sur le plan intérieur. En 2007, le jeune maire non communiste de Chisinau, récemment élu, fait adopter une loi sur la traduction des affiches de cinéma dans sa ville. Désormais les affiches seront aussi en moldave, comme le montre cet exemple.

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C'est aussi un combat de générations, les jeunes parlent le Moldave et en sont fiers. Les personnes plus âgées parlent le russe et ne pratiquent le Moldave que du bout des lèvres... La langue classe encore.

Le combat des deux langues, c'est un exemple de ce qu'est la Moldavie : le laboratoire des rapports de force entre l'Union Européenne et la Russie. La Russie revient dans ce qui constitue son étranger proche, son arrière-cour. Les émeutes récentes et les manifestations récurrentes qui agitent encore la Moldavie, suite à des élections contestées, ne sont pas qu'un soubresaut accompagnant les Etats issus de l'URSS dans le long apprentissage de la démocratie. Elles disent aussi la tentation de l'Occident éprouvée par la jeunesse, confrontée au désir de rester dans l'orbite du grand frère russe, susceptible d'assurer protection et soutien logistique, par les Moldaves soit plus âgés, soit profitant des relations avec la Russie. L'Europe ou la Russie ... Telle fut aussi l'alternative des populations baltes... Et dans ce jeu, l'Europe est absente, l'Europe se tait et ce n'est pas qu'une question de langue..

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