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Billet de blog 15 avr. 2009

Sur l'autel de l'actuelle politique migratoire...

Il y aurait beaucoup à écrire sur la politique migratoire actuelle. D'ailleurs beaucoup est écrit sur ses mesures emblématiques, telle la reconduction aux frontière ou la volonté de maîtriser, en des temps de crise et de repli sur soi, les flux... Peu a été, par contre, écrit sur le sort d'une institution placée sur cet autel.

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Il y aurait beaucoup à écrire sur la politique migratoire actuelle. D'ailleurs beaucoup est écrit sur ses mesures emblématiques, telle la reconduction aux frontière ou la volonté de maîtriser, en des temps de crise et de repli sur soi, les flux... Peu a été, par contre, écrit sur le sort d'une institution placée sur cet autel. Peu a été dit sur le sort de cette institution, légitime car nécessaire, le SSAE. Or, sur son destin se cristallisent bon nombre des enjeux de la politique migratoire.

* Une institution, une mémoire, une histoire...

Derrière cet acronyme se déployait le Service Social d'Aide aux Emigrants. Institution reconnue d'utilité publique en 1932, le SSAE avait mérité de la République en ces temps de crise, en poursuivant la tradition d'accueil voulue par les Révolutionnaires de 1789. Par ailleurs, sous le régime de Vichy, bon nombre de ses membres n'ont pas hésité à résister, en portant assistance aux victimes des persécutions raciales, alors que tant se taisait... Et l'institution toute entière a conservé, en dépit des pressions peu amènes du régime de Pétain, la déontologie (dont le secret professionnel) inhérente au travail social. Cette institution a donc été dépositaire du meilleur de nos vertus, celles qui disaient non à une politique réactionnaire et avilissante. Pourquoi utiliser le passé ? Car le SSAE n'est plus.

* Chronique d'une mort annoncée

Aujourd'hui, croit-on, l'Etat se désengage de partout. Qui sait pourtant qu'en 2005, il procède à une nationalisation du SSAE ? Oui, une nationalisation, comme en 1936, 1944-45, ou 1981... En vertu de textes forgés lors de la Libération, l'Etat a la possibilité de s'approprier les ressources naturelles et autres, nécessaires à son indépendance et/ou à la satisfaction de besoins sociaux jugés impératifs pour la cohésion nationale. C'est ainsi qu'est effectuée la nationalisation de cette structure, annoncée dès 2003. On pourrait s'en féliciter en y voyant le souci de la puissance publique de s'occuper de l'aide et de la protection des migrants et la volonté de combattre les discriminations. Les missions du feu SSAE sont alors transférées à l'Anaem, qui a, parmi ses vocations, l'action sociale spécialisée en direction des personnes immigrées. Il y a des disparitions d'institutions plus sinistres. Fallacieuse apparence des choses.

Ce transfert de compétences s'est accompagné d'une réduction notable des fonds propres, en vertu de la convention signée avec les pouvoirs publics. 130 salariés, en outre, n'ont pas été repris dans la nouvelle structure créée par l'Etat. Dès l'annonce de la nationalisation, les 25 départements liés par conventions avec le SSAE, ont dû ne pas les renouveler, le partenaire n'ayant plus d'existence. Ce qui a mis ainsi fin à leur financement. Dès 2003 donc, le SSAE devenait une coquille, non pas vide, mais vidée du nerf du travail social, l'argent et le partenariat avec des autres institutions. 2005 fut donc le coup de grâce dans cette chronique d'une mort annoncée. Ci-gît le SSAE...

* Un SSAE peut en cacher un autre

C'était toutefois méconnaître l'histoire du SSAE, habité de longue date par une tradition de résistance et animé par des femmes et des hommes soucieux de la mission publique qui leur fut confiée. Il est, encore aujourd'hui, des personnes fières d'être dépositaires d'une parcelle de ce que doit être un service public, une puissance au service du public. Le SSAE s'est donc métamorphosé. Fier de son histoire et de son nom, qui la portait, il a repris son identité patronymique, comme une épouse qui conserve, lors d'un divorce bien délicat, le nom du mari naguère aimé. Car divorce il en était bien question. Divorce, d'abord, entre l'Etat et une structure associative, divorce, ensuite, entre les missions assurées jusqu'ici et les moyens de la mener (un million d'euros était largement insuffisant pour assurer le fonctionnement). Divorce, enfin, entre la politique migratoire affichée par les gouvernements, et la philosophie même de l'institution, dont la structure survivante estimait et s'estimait être comptable. Le SSAE est ainsi devenu Soutien et Solidarité et Actions en faveur des Emigrants.

* Le come-back du SSAE

Bien que fort désargenté, après avoir éprouvé la bise... d'une nationalisation peu orthodoxe, le SSAE n'était pourtant pas dépourvu. Il disposait encore de sa revue Accueillir, des archives administratives, de son site internet et des moyens nécessaires pour son fonctionnement administratif. La conjoncture, peu propice financièrement, l'est a contrario thématiquement. La politique actuelle menée pour maîtriser les flux migratoires a ramené sous les feux de l'actualité ce débat et ses enjeux. Les politiques divergentes menées au sein de l'Union Européenne participent du même phénomène. La question du travail social vers les migrants, et de tous les migrants (demandeurs d'asile, migrants économiques, sans-papiers...) ne peut faire l'objet d'une politique de gribouille articulée autour d'une seule vision comptable, sans à terme susciter une fragilisation de la cohésion nationale, affichée pourtant, et avec légitimité, comme objectif de ladite politique migratoire.

C'est ainsi que le SSAE ambitionne de former une plate-forme d'expertise sur la question migratoire. Par le biais de sa revue (qu'il faut lire), de colloques, de séminaires, de débats, par la saine confrontation des points de vue des différents acteurs des migrations (chefs d'entreprise, syndicats, associations, experts, collectivités publiques, enseignants, citoyens engagés ou désireux de l'être...), il entend mutualiser les réflexions et ainsi de livrer des éléments argumentés dans le nécessaire débat public. Enjeux, débats et controverses sur la question migratoire méritent, ô combien, une enceinte raisonnable et une tribune scientifique. Par son engagement passé, par la mémoire de ce qui fut fait, par l'histoire de ses personnels, par les combats épousés lors des combats de la République (pensons notamment à la Guerre d'Algérie), le SSAE a vocation de proposer sur la politique migratoire les éléments de réflexion. Car la politique migratoire, nous le savons bien, ne se décrète pas d'en haut, mais s'accomplit en-bas. Dans des salles de classes, dans des entreprises (tous les chefs d'entreprise ne sont pas des marchands de sommeil), dans le tissu associatif (un des plus denses d'Europe), dans nos administrations, dans la vie quotidienne... Faire entendre les voix d'en-bas, même dissonantes, même bruissantes car plurielles, être une caisse de résonance et une force d'orchestration, telle est la mission aujourd'hui revendiquée, et déjà assumée par le SSAE.

Par cette ambition, le SSAE mérite bien de sa longue et belle histoire. Pour cette ambition, elle a besoin de nous et de nos réflexions. Réussite ou échec, l'enjeu n'est pas que dans cette alternative. Ce débat, en tant que citoyens, nous appartient. Là encore, nous ne pourrons pas dire "nous ne savions pas..."

Pour des renseignements complémentaires : visitez le site, http://ssae.net

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