De l'histoire du plaisir et de sa satisfaction

Parfois, les ouvrages d'histoire ont une histoire. Le livre de Rachel P. Maines appartient à cette catégorie. Son sujet est osé mais pas nouveau, la satisfaction sexuelle des femmes.

On peut contester, évidemment, l'historicité de ce genre de questions. Pourtant, elle n'est ni la première, ni même une pionnière. L'auteur s'en défend et exprime clairement sa position (sans jeu de mots) dans une introduction fleuve, sorte de fourre-tout où elle défend ses idées féministes mais explique peu sa démarche historique. Le fait qu'elle ait perdu son poste à l'Université pour avoir voulu, contre vents et marées, maintenir son sujet historique, explique sans doute cela.

Les lecteurs français seront surpris de constater (l'étude est américaine et date de plus de dix années) que le plaisir sexuel féminin est dans l'histoire lié à l'hystérie féminine. La femme est hystérique. La femme est dangereuse. La femme n'est pas stable. Les ménades et les bacchantes de Dionysos en sont l'exemple. Les mythes grecs abondent en épisodes, cocasses et savoureux, sur ces pauvres victimes mâles (évidemment) de ces femmes gagnées par l'hybris, ce qui constituait d'ailleurs presque un pléonasme en terre antique hellène. Emma, peinte par Flaubert, est un de ces types de femmes aussi, plus proches de nous.

Les sociétés, confrontées à ce souci, s'intéressent rapidement, dès l'antiquité, aux solutions. Comment satisfaire la femme ? D'emblée les hommes se tournent vers des artefacts pouvant satisfaire le plaisir sexuel des femmes, qui sont alors avant tout des mères, ou des futures mères. Contrairement à ce que laisse entendre l'auteur, ce n'est pas par peur de voir un pouvoir sexuel masculin contesté mais simplement l'envie de soulager les femmes et de leur permettre de jouer pleinement leur rôle de mères, qui motive ce souci. L'homme, alors, à la différence de maintenant, la plupart du temps, n'appréhende pas la sexualité en termes de performances mais en termes de reproduction. Au fur et à mesure que nous approchons de notre siècle, les techniques gagnent en mécanisation. Nous en avons une preuve tous les jours avec les publicités sur les (soi-disants) canards, qui décorent les salles de bains, voir les sacs à mains. L'un d'entre-eux est même devenue une icône (offerte) pour les internautes s'adonnant à MSN (marque déposée).

 

Le lecteur, pardon aux rares femmes qui me lisent, sera surpris aussi d'apprendre que ces différents artefacts sont alors toujours placés sous les auspices du... corps médical, car le problème qu'ils sont censés résoudre, est un souci médical. C'est d'ailleurs un Français, Jean-Martin Charcot, qui utilisera le premier, à l'hôpital une de ces "secourables "machines". Il faudra attendre ce beau dix-neuvième siècle pour observer une désolidarisation entre ces étranges objets et les médecins, qui désormais ne les prescriront plus. Mais c'est seulement, en 1950, aux Etats-Unis, que les finalités de ces appareils seront pleinement exprimées et déconnectées d'une quelconque pathologie. Nous sommes dans une société de consommation, le plaisir aussi désormais s'achète... sans ordonnance !

Que nous montre ce livre, souvent drôle, bien traduit, et qui s'inscrit dans un champ de recherches... en pleine vigueur ? Hier, on étudiait la figure de "la folle", aujourd'hui, le plaisir. C'est que l'histoire s'intéresse et doit s'intéresser à tout. C'est ainsi et seulement ainsi que l'épaisseur du monde se fera moins prégnante. Même si pour cela l'historien(ne) doit déchirer le rideau de l'alcôve. On montre désormais ce que l'on cachait hier. Ce que faisaient déjà les Romains, comme quoi, le progrès est aussi une machine à rebours.

 

Rachel P. Maines, Paris, Payot, 2009.

 

 

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