Racisme : il est temps que les journalistes maîtrisent les termes du débat

La vague d’indignation mondiale déclenchée par la mort de George Floyd à Minneapolis a relancé le débat récurrent sur le racisme et les violences policières en France. Elle a également mis en lumière le décalage qui subsiste entre, d’un côté, les propos sophistiqués et parfois complexes des chercheurs spécialistes de la race et du racisme et, de l’autre, la profonde méconnaissance qui caractérise de nombreux journalistes dans ce domaine, en particulier sur les chaînes d’information en continu.

 

Alors que le comité « Vérité et Justice pour Adama » organisait ce samedi une deuxième grande manifestation parisienne contre les violences policières et que plusieurs rassemblements étaient simultanément organisés en province, les deux principales chaînes d’information en continu (BFM TV et CNews) en proposaient une large couverture grâce à un dispositif associant des prises d’antenne en direct par des envoyés spéciaux dépêchés sur la place de la République et des débats en plateau. En fin d’après-midi, une de ces discussions entre « experts » est apparue comme tout à fait caractéristique du traitement médiatique  de la question raciale (en particulier à la télévision). Sur le plateau de BFM TV, Maboula Soumahoro, maîtresse de conférences en études américaines et spécialiste reconnue des diasporas africaines, était invitée à apporter l’éclairage des sciences sociales sur les mobilisations françaises et étatsuniennes. Très vite, la question est posée : « la police française est-elle raciste ? ». Elle y répond par l’affirmative avant d’ajouter que la France, dans son ensemble, est raciste parce que traversée par des mécanismes et des systèmes racistes qui ne sont par ailleurs nullement remis en question au sommet de l’État. Face à elle, Dominique Rizet, le « spécialiste police-justice » de la chaîne, s’en émeut et se déclare choqué : « quand vous dites que la France est raciste, je me sens insulté : je suis citoyen français et je ne suis pas raciste. De la même façon, on ne peut pas dire que la police est raciste uniquement parce que certains policiers le sont », déclare-t-il en substance. Maboula Soumahoro lui demande alors quelle est sa définition du racisme. Après s’être fendu d’un mitterrandesque « nous ne sommes pas à l’université de Tours, je ne suis pas votre étudiant » et d’une pique sur l’inintelligibilité des discours académiques, il répond : le racisme serait, selon lui, la détestation de l’autre du fait de sa couleur de peau ou de son origine.

Et c’est bien là le nœud du problème. Si Maboula Soumahoro lui a posé cette question, c’est qu’elle sait pertinemment que la définition du racisme communément admise dans les sciences sociales depuis maintenant plus de trois décennies peine à être assimilée par ceux qui, de par la visibilité considérable dont ils jouissent dans les médias, participent à la perpétuation d’un aveuglement et d’une inculture nationale dans l’analyse de la question raciale.

L’idée de « race » telle que nous la concevons aujourd’hui dans l’espace transatlantique (et partout où les Empires européens ont planté leur drapeau) est née de la colonisation. Des siècles durant, elle a servi à justifier l’asservissement des populations indigènes en Afrique et dans les Amériques par les colons européens au nom d’une supériorité blanche que des savants blancs chercheront à démontrer scientifiquement tout au long du 19ème siècle. Mais le traumatisme de la Shoah et la vague de mouvements sociaux des années 1960 ont ensuite rendu impossible la justification des disparités socio-économiques et des traitements différenciés entre Blancs et personnes racisées dans les sociétés occidentales par une référence directe et explicite à la supériorité blanche. Une réarticulation du racisme s’est donc opérée dans les années 1970 et 1980, qui est allée de pair avec l’avènement des politiques néolibérales. Aux justifications biologiques des décennies et des siècles précédents s’est substitué un discours supposément colorblind (indifférent à la couleur) qui consistait à expliquer la persistance des inégalités raciales comme étant le fruit de dynamiques non-raciales : dynamiques de marché, processus mécaniques divers, et surtout caractéristiques culturelles spécifiques aux populations racisées. Ce discours colorblind, qui a suivi des deux côtés de l’Atlantique une évolution parallèle bien que marquée par des contextes nationaux différents, a ceci d’efficace qu’il permet de ne pas remettre en question les structures sociales responsables des inégalités entre Blancs et racisés.

Ce processus a été particulièrement bien analysé par les sciences sociales qui ont contribué à complexifier et à affiner notre connaissance du racisme et à en rejeter les approches uniquement focalisées sur la dimension interpersonnelle : certes l’hostilité rencontrée à l’échelle individuelle est un élément important du racisme subi par les personnes racisées, mais le racisme est avant tout un système de domination qui régit le fonctionnement de bon nombre d’institutions. Les actes d’hostilité volontaires et conscients ne constituent donc pas la dimension la plus problématique du racisme. En effet, sauf à considérer que les inégalités socio-économiques qui frappent les personnes racisées sont la conséquences d’une infériorité intrinsèque (ce qui relèverait d’un racisme biologique unanimement désavoué depuis plus d’un demi-siècle), la persistance de disparités entre Blancs et racisés dans tous les domaines de la vie sociale témoigne surtout du maintien de structures inégalitaires qui ont des conséquences bien plus graves sur la vie des personnes racisées que de « simples » propos injurieux (aussi insupportables soient-ils). Par ailleurs, les sciences sociales nous ont également appris qu’en termes de racisme, le résultat final importe plus qu’une éventuelle intention de nuire :  des règlements peuvent être mis en place, des politiques publiques peuvent être déployées et produire des effets inégalitaires sans que les individus chargés de les appliquer soient nécessairement mûs par une haine viscérale des personnes non-blanches.

C’est la raison pour laquelle les Africains-Américains comme les personnes racisées en France ne demandent pas tant d’être aimés par chaque Blanc que de bénéficier d’une égalité réelle dans l’accès au logement, à l’emploi, à l’éducation, à la santé ou dans leurs rapports avec la police ou la justice.

Les travaux sur le racisme systémique sont extrêmement nombreux depuis la fin des années 1980, aux Etats-Unis évidemment, mais également en France où de nombreux chercheurs se sont emparés de ces questions en adaptant leurs méthodes de recherche et leurs analyses aux spécificités du contexte national français. Alors que le nombre d’articles scientifiques et d’ouvrages publiés en français sur ces questions augmente de façon exponentielle chaque année, il est assez dérangeant d’entendre autant de journalistes et d’éditorialistes débattre du racisme en en mobilisant une conception aussi obsolète (« le racisme, c’est la détestation de l’autre ») ayant pour principale conséquence de masquer la dimension centrale de la violence subie par les personnes racisées, celle des inégalités de destin.

S’il est légitime de demander aux universitaires de vulgariser les résultats de leurs recherches, et notamment de simplifier des concepts qui peuvent apparaître extrêmement nébuleux pour nos concitoyens n’ayant pas fréquenté les bancs des facultés de sciences humaines (a fortiori pour ceux qui ne subissent pas le racisme au quotidien), il semble également tout à fait nécessaire de demander aux faiseurs d’opinion que sont les journalistes et les éditorialistes de se tenir un minimum informés des évolutions de la recherche sur des questions aussi importantes que les inégalités sociales, raciales ou genrées.

 

Le dialogue entamé des deux côtés de l’Atlantique entre les milieux antiracistes (notamment l’antiracisme politique) et les sciences sociales est très fructueux et permet des allers-retours féconds qui nourrissent à la fois la pratique militante et la réflexion théorique.

Il serait bon qu’un tel niveau d’échange puisse s’établir entre les chercheurs et les vedettes des plateaux TV autrement que par la confrontation hâtive - entre deux pages de pub - entre des universitaires qui travaillent depuis des années sur ces questions et des « experts » télévisuels pour beaucoup enfermés dans leurs certitudes et peu enclins à questionner leurs privilèges. S’ils veulent traiter ces questions de façon sérieuse, ils se doivent au moins de connaître les termes du débat.

 

 

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