Masculinité, patriarcat, et moi.

Un chapitre de mon expérience de la masculinité hégémonique, du patriarcat, de la domination masculine...

Je prends un peu de votre temps pour évoquer sommairement le vaste sujet du genre et d'une question qui en découle, celui des masculinités.Je mettrai tout ça en lien avec ma propre expérience du genre.

La sociologue australienne Raewyn Connell définit la masculinité comme "ce que les hommes sont supposés être", comprenons ici, la place qui leur est assigné dans l'espace social et les caractéristiques qui leur sont associés en terme de comportement.

Par exemple, on entend souvent "un garçon ça ne pleure pas", "un garçon ça sait se battre"... ou alors "un homme ça n'a pas peur", "un homme ça tient bien l'alcool"... La société fait office de vecteur de normes notamment au travers d'institutions comme l'école, la famille, la religion... Elle associe le sexe de naissance (femelle/mâle) à un genre (féminin/masculin) en lui attribuant des tâches et rôles, en créant des espaces dédiés à l'un et pas à l'autre, en cultivant très tôt la non-mixité (comme à l'école ou on va voir d'un œil étonné voire méfiant la présence d'un petit garçon dans un groupe de filles et inversement, ou dans le milieu du sport pour certaines activités sont clairement genrées dans notre jeunesse comme la danse ou le football).

Raewyn Connell, dans son ouvrage Masculinities (1995, 2005), développe la notion de "masculinité hégémonique", qu'elle définit ainsi : "la configuration des pratiques de genre visant à assurer la perpétuation du patriarcat et la domination des hommes sur les femmes".

En assignant très tôt un clivage masculin/féminin (je pense toujours aux rayons jouets genrés ou aux dessins-animés pour garçons ou pour filles), et en associant à chacun un ensemble d'attributs attendus pour accomplir certaines tâches (schématiquement la sensibilité pour les unes et la force pour les uns...), ces institutions de socialisations naturalisent des construits sociaux "la femme fait la cuisine", "l'homme fait la guerre"...

Depuis des décennies, les mouvements féministes, les chercheuses travaillent (bataillent même) pour déconstruire ces constructions sociales sources de nombres de violences, de domination naturalisé à tord du masculin sur le féminin dans nos sociétés capitalistes.

 

J'enfonce surement des portes ouvertes pour beaucoup de militant.e.s en enchainant les poncifs et les idées-reçues sur le genre et la masculinité, mais je préférai vaguement introduire ces notions avant de rentre le tout plus personnel...

Si ces questions sont essentielles pour moi, c'est surement aussi lié au fait que j'ai été victime d'une agression sexuelle violente dans un milieu qui cultive l'entre-soi masculin viril : le monde du sport. Violente au point qu'aujourd'hui, après des années de soins, je commence tout doucement à reprendre confiance en moi, mes cauchemars s'atténuent, mon hypervigilance devient moins handicapante, je me sens enfin en sécurité pour me rouvrir après m'être profondément isolé de mes sphères amicale, professionnelle et familiale.

En plus de cet événement traumatisant, ma place dans la masculinité et mon rapport à la virilité ont toujours été délicat.

Dans ces boys-club, les plus faibles sont moqués, humiliés, brisés parce que ne correspondant pas aux attendus de la masculinité, je ne parlais pas fort, j'avais une pudeur très prononcée, j'étais sensible et empathique, porté sur l'écoute. Rien de "viril" à proprement parler, une cible facile et une anomalie à détruire pour restaurer la fierté et la puissance de mes congénères.

Aujourd'hui, je reste une personne très sensible, je pleure souvent et ça me fait du bien, je n'aime pas couper la parole, parler fort, je ne boit plus d'alcool, j'aimerai me maquiller. Je vis en dehors de la masculinité hégémonique, je préfère me définir comme "personne" que comme "homme".

Je ne ressens plus de colère, je n'en veux plus à mes agresseurs. Je considère que les institutions formatent nos imaginaires, notre visions du monde, et donc nos comportements. Le philosophe marxiste Frédéric Lordon écrivait dans Capitalisme, désir et servitude - Marx et Spinoza (2010) : "les individus se comportent toujours comme les structures dans lesquels ils évoluent les incitent à se comporter".

 

Pourquoi je vous parle de ça aujourd'hui? Tout d'abord parce que je me sens enfin à l'aise avec mon passé, ma sensibilité, ma fragilité, ce que certain.e.s appellerait "ma féminité". Je suis fier d'être la personne que je suis devenu grâce à ce parcours de renaissance, au travers de mes soins, de mon militantisme. Ensuite, parce que j'aspire pour chacun le bonheur et je suis convaincu que décloisonner la sensibilité de ces messieurs ne nous apportera que de la sérénité. C'est si beau de pleurer, de parler de ses peurs, de ses désirs, de se laisser aller à explorer d'autres horizons.

Et surtout, la raison essentielle que j'ai d'évoquer ces problématiques est que ces questions de genres, de masculinités, de sexualités... Ne sont pas que des questions "sociétales", des question "de mœurs", ce sont des questions éminemment sociales et politiques. Ça participe à définir l'organisation de notre société, de notre vie économique, du travail en général : qui fait quoi, comment, gagne combien. C'est aussi grâce à des mécanismes de solidarité masculine et patriarcale que les femmes sont reléguées à certaines tâches, sont moins payées, sont placardisées quand elles dénoncent les comportements toxiques voire violents de leurs collègues pendant qu'eux sont promus pour être protégés...

Que peut-on faire d'autres collectivement pour transformer cette réalité?

Éviter les réunions en non-mixité masculine qui sont les lieux dans lesquels les hommes reproduisent la domination. Inversement, favoriser les réunions en non-mixité féminine, parce qu'elles peuvent avoir besoin de se retrouver en toute sécurité (même principe que dans les milieux anti-racistes).

Interpeller sur les caractères sexistes/homophobes/lesbophobes de certaines remarques même à caractère humoristique.

Interroger ses collègues/proches sur l'existence de violences à leur encontre, être à l'écoute, bienveillamment.

 

Milles autres choses à faire, je ne doute pas sur la créativité militante et résistante.

 

Ah oui j'oubliais...

 

Darmanin démission.

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