Les conséquences internationales catastrophiques de la capitulation annoncée de Syriza

Les conséquences internationales catastrophiques de la capitulation annoncée  de Syriza

Par Yorgos Mitralias

Athènes, 21 aout 2015

Comme on devait s’y attendre, la direction prise par le gouvernement Tsipras après la funeste journée du 13 Juillet a confirmé la prévision pessimiste (1) selon laquelle il allait se tourner avec un cynisme et une violence –pour l’instant seulement verbale- inouïe contre ceux et celles qui oseraient contester sa totale métamorphose  pro-mémorandum. Et comme la « tendance Tsipras » dans Syriza a choisi de prendre la tète d’une nouvelle formation gouvernementale qui allait gouverner le pays avec le soutien absolument déterminant de tous les partis néolibéraux (Nouvelle Democratie, PASOK, Potami), son offensive a evidemment visé uniquement les opposants a son programme de gouvernement, c’est dire le troisieme Momorandum. Et tout naturellement, ces opposants ne se rencontrent pas dans l’opposition d’hier qui s’est transformée en partenaire gouvernemental, mais en tout premier lieu à l’aile gauche de Syriza, transformée aujourd’hui en principale force d’opposition, vue que l’Aube Dorée et le PCG (KKE) sont dernièrement, de la bouche de leurs leaders, d’accord avec le gouvernement Tsipras que la Grèce doit rester fidele à l’euro !...   

Le fait que tous ces changements et revirements « inimaginables» de la carte politique du pays ont eu lieu dans moins d’un mois rend les citoyens abasourdis encore plus embarrassés et embrouillés. Cependant, un coup d’œil un peu plus attentif sur l’évolution du gouvernement Tsipras serait suffisant pour nous préparer à sa métamorphose ovidienne finale. En effet, on en aurait du être avertis par les reculades continues du gouvernement Tsipras durant les cinq premiers mois des négociations  avec les créditeurs. Et surtout, par son élargissement à droite qui avait déjà commencé le jour même de la formation du gouvernement Tsipras avec la nomination comme ministres d’individus dépourvus de toute assise sociale et qui non seulement n’avaient le moindre rapport avec Syriza mais l’insulter publiquement même quelques jours avant les élections !  Comme par exemple, Mr. Mardas qui, le 17 janvier 2015, c'est-à-dire juste une semaine avant la victoire de Syriza, publiait un article particulièrement  ordurier contre la députée de Syriza Rachel Makri sous le titre « Rachel Makri vs Kim Yong Un et Amin Dada », lequel se concluait par la très éloquente question (soulignée par lui-meme) « Est-ce ceux-la qui vont nous gouverner ? »   Dix jours plus tard ce même Mr Mardas devenait, par la grâce du tandem Tsipras-Dragasakis, ministre suppléant des Finances et assumait avec le ministre de l’intérieur Mr. Panoussis (2) le rôle de mentor idéologique, de pilier et d’inspecteur général du nouveau gouvernement, avec des pratiques qui dépassaient de loin ses compétences économiques, de plus en plus élargies par décisions successives de Mr. Tsipras…

Si on ajoute à tout ca la longue et progressive « normalisation » du parti et de son entourage afin, en vue de son arrivée au pouvoir, de  neutraliser  à temps les présences les plus « gênantes » mais aussi pour offrir à «  ceux d’en haut » des gages nécessaires que… « vous n’avez rien à craindre de nous », alors la métamorphose pro-mémorandum  actuelle  du gouvernement Tsipras apparaît comme un aboutissement presque « naturel » d’un parcours condamné à conduire  à ce résultat. Comme d’ailleurs aussi « naturel » sera l’aboutissement de ce Syriza tsipriste « normalisé » dans la social-démocratie européenne d’autant plus  qu’on assiste déjà a une certaine « dysharmonie » de ses rapports même avec le Parti de la Gauche Européenne. En somme, pas de surprise puisque le ver de la trahison du 13 Juillet se trouvait depuis longtemps dans le corps qui a fait naitre  « le premier gouvernement de gauche de l’histoire de Grèce ». De la même façon que le ver de la trahison du 4 Aout 1914 préexistait dans la social-démocratie allemande –et internationale- qui a renié sa propre raison d’être en votant les crédits de guerre de la première boucherie mondiale…

Tout en tenant compte des différences, la capitulation actuelle de Syriza  et de son gouvernement va avoir les mêmes ou encore pires conséquences en Grèce que celles qu’a eu en Allemagne la trahison du SPD en cet Aout fatidique de 1914. Pourtant, bien qu’on a déjà commencé a mesurer les conséquences désastreuses pour la gauche grecque, on est impressionné par le fait que personne ici en Grèce ne se soucie des conséquences non moins désastreuses que va avoir hors Grèce, en Europe et au monde entier  la soumission du gouvernement Tsipras au neolibelisme.      

En effet, étant donné que Syriza était jusqu’il y a peu le bateau amiral et en meme temps la source d’inspiration et l’espoir de la gauche européenne  de ce debut du 21eme siècle, déjà bien étriquée et en crise profonde, on peut dire que sa capitulation va avoir des conséquences catastrophiques analogues à celles qu’a eu il y a un siècle la capitulation de ce qui était à cette époque le parti-phare du mouvement ouvrier et socialiste international, c'est-à-dire la social-démocratie allemande. Ici il ne s’agit plus d’une simple hypothèse de travail devant être confirmée par les événements. De tous les coins de l’Europe, mais aussi au delà,  nous parvient une avalanche de messages qui font état d’un sentiment de profonde déception, d’inquiétude ou même de désespoir qui fait tache d’huile parmi des millions des citoyens en Europe –et au delà- qui avaient cru que sous l’impulsion de Syriza, ils auraient pu, enfin, lutter tous ensemble avec succès contre l’austérité et le « système-dette ».   

On doit l’admettre : la situation créée dans le mouvement socialiste et progressiste international par la capitulation de Syriza est terriblement dangereuse. Ce n’est pas seulement qu’il y a des milliers et des milliers des gens qui sont poussés à abandonner tout activisme et à se replier sur eux-mêmes. Ni qu’il y en a autant qui se sentent paralysés et choisissent d’attendre passivement la suite des événements. C’est surtout que la trahison de Syriza arrive à un moment historique extrêmement critique, quand l’extrême droite raciste avance presque partout dans notre continent, ce qui rend déjà immédiate et directe la menace qu’une grande partie des citoyens Européens déçus par Syriza deviennent la proie de cette extrême droite raciste, néo-fasciste et autoproclamée « anti-systémique ».   

Sans la moindre hésitation, nous  estimons que Mr. Tsipras et ses collaborateurs portent des responsabilités carrément criminelles dans la création de la situation –oh combien-  dangereuse qu’a  provoqué leur propre capitulation dans les rangs de la gauche internationale, des mouvements sociaux et chez les citoyens progressistes en Europe ! Mais, soyons réalistes : on ne pourrait pas demander mieux à ceux qui, pendant des mois sinon des  années, ont tourné le dos de façon si ostentatoire aux mouvements de solidarité de « ceux d’en bas » qui se développaient presque partout en Europe et ailleurs, (3) tandis qu’ils préféraient toujours chercher des alliés là où il ne pouvaient trouver que des ennemis jurés, dans  la social-démocratie internationale et les divers Hollande, Renzi et Schultz !

Ayant en tête tout ce qui précède, notre conclusion est qu’il y a urgence pour que le front des résistances contre les Memoranda, qui est en construction, réponde au plus vite, aujourd’hui et pas demain, aux millions des citoyens en Europe et au monde qui continuent à investir leurs espoirs à la Grèce qui résiste à la barbarie néolibérale, en prenant des initiatives internationales de lutte concrètes et visibles. Le temps presse et toute tergiversation pourrait nous être fatale. D’ailleurs, c’est en assumant ses taches internationalistes si importantes que la gauche grecque pourra non seulement aller de l’avant mais aussi mener a bon port  son difficile combat en Grèce.

Notes      

1.   Voir « Journées funestes-Du 4 aout 1914 allemand au 13 juillet 2015 grec » (http://cadtm.org/Journees-funestes-du-4-Aout-1914)

2.   Venant de la « Gauche Démocratique »,qui a participé et soutenu au moins un gouvernement pro-mémorandum, le ministre de l’intérieur du gouvernement Tsipras Yannis Panoussis s’est distingué ces derniers mois pour ses diatribes quotidiennes contre ce qui a appelait « la gauche de rien », la Présidente du Parlement « qui est du domaine des psychiatres », Yanis Varoufakis « qui mériterait le tribunal d’exception », les marxistes « perdus dans l’espace », la Jeunesse et les syndicalistes de Syriza et …pour ses éloges de « la loi et l’ordre » et de la répression contre tout ce qui bouge. C’est d’ailleurs sous ses ordres que la police grecque a envahi –pour la première fois dans l’histoire du pays- les universités, violant ainsi le traditionnel asile universitaire.

3.   Voir « Quelle reponse de Syriza aux millions de citoyens solidaires de par l’Europe ? » (http://cadtm.org/Quelle-reponse-de-Syriza-aux). Et aussi, « Nos meilleurs alliés, les 300.000 de Puerta del Sol ! » (http://cadtm.org/Nos-meilleurs-allies-les-300-000)

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