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Billet de blog 20 janvier 2026

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Tribune : Le harcèlement scolaire n’est pas un accident - c’est un système

Le harcèlement scolaire n’est jamais un accident. Il prospère dans un système fragilisé, où les adultes manquent, où les moyens s’effritent, et où les enfants se retrouvent seuls face à la violence. Cette tribune interroge les angles morts institutionnels qui rendent ces situations possibles.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Illustration 1
Le harcèlement scolaire n’est pas un accident. C’est un système qui se dérègle sous nos yeux. © Youcef Amrouche

Le drame de Camélia bouleverse. Mais il révèle surtout une vérité que nous refusons collectivement de regarder en face : le harcèlement scolaire n’est pas une série de “cas
isolés”.

C’est un phénomène systémique, qui prospère dans les failles d’une institution trop fragile pour protéger ceux qu’elle accueille.


On peut multiplier les plans, les dispositifs, les annonces. Tant que les mécanismes du harcèlement ne seront pas compris et traités à la racine, rien ne changera vraiment.

1. Le harcèlement naît dans les zones d’ombre


Le harcèlement n’apparaît pas dans les salles de classe où un adulte est présent. Il se développe dans les espaces où les enfants sont livrés à eux-mêmes :

  • les couloirs,
  • les toilettes,
  • les réseaux sociaux,
  • les groupes de messagerie,
  • les trajets scolaires,
  • les cours de récréation surdimensionnées. 


Ce sont des lieux où l’autorité adulte est absente, où la loi du groupe remplace la loi commune. Et dans ces zones d’ombre, les rapports de force s’installent vite.

Un enfant n’a pas les outils psychologiques pour y résister seul.

2. Le groupe d’adolescents fonctionne comme un micro-système


Le harcèlement n’est pas seulement l’acte d’un “harceleur”. C’est un phénomène de groupe, avec des rôles bien identifiés par les chercheurs :


Le leader : celui qui initie, souvent pour asseoir un statut.
Les suiveurs : ceux qui rient, filment, relaient.
• Les témoins silencieux : ceux qui voient mais n’osent pas intervenir.
• La victime : isolée, fragilisée, parfois déjà vulnérable.


Ce système se maintient parce qu’il sert une fonction sociale : il crée de la cohésion entre les uns en excluant un autre.


Tant que le groupe n’est pas régulé par un adulte, ce mécanisme se répète.

3. Les enfants ne sont pas équipés pour s’autoréguler


On demande aux élèves d’être empathiques, responsables, matures. Mais leur cerveau n’est pas encore construit pour cela.


L’adolescence est une période où :

• la recherche de statut est centrale,
• l’impulsivité est forte,
• la peur d’être exclu domine,
• l’empathie est encore en construction,
• la pression du groupe est maximale.


Attendre d’eux qu’ils “gèrent” seuls leurs conflits, c’est une illusion. C’est aux adultes de réguler. Encore faut-il qu’ils soient présents.

4. Les adultes sont trop peu nombreux, trop épuisés, trop seuls


Le harcèlement prospère aussi parce que les adultes manquent.

Manquent de temps, de moyens, de formation, parfois de soutien.


• Des classes surchargées.
• Des enseignants épuisés.
• Des CPE débordés.
• Des psychologues scolaires en nombre dérisoire.
• Des chefs d’établissement pris dans des logiques administratives.


Même parmi les enseignants, certains s’effondrent en silence. On parle trop peu de leur souffrance.


Un adulte épuisé ne peut pas protéger efficacement. Ce n’est pas un reproche : c’est une réalité structurelle.

5. L’école est devenue un lieu de garde plus qu’un lieu d’éducation


C’est peut-être le cœur du problème. L’école est censée éduquer, accompagner, socialiser.
Mais elle est devenue, dans les faits, un espace où l’on “gère” des enfants pour permettre aux adultes de travailler.


On occupe les élèves. On espère que la socialisation se fera naturellement. Mais elle ne se fait pas naturellement. Elle se fait dans la violence, si personne ne la régule.


Le harcèlement n’est pas un accident : c’est le symptôme d’un modèle qui ne protège plus.

6. Tant qu’on ne changera pas le modèle, on comptera les victimes


On peut créer des brigades, des numéros verts, des programmes. Ils sont utiles, mais ils ne remplacent pas :


• des adultes formés,
• des adultes disponibles,
• des groupes plus petits,
• une présence réelle dans les espaces informels,
• une culture éducative cohérente,
• une prise en compte du numérique dans la vie scolaire.

Le harcèlement cessera le jour où l’on cessera de croire qu’il suffit de “sensibiliser”. Il cessera quand on reconstruira un cadre éducatif où les enfants ne sont plus livrés à eux-mêmes.

Conclusion : Camélia n’est pas un symbole, c’est un avertissement


Camélia n’est pas un “cas”. Elle est le rappel tragique que notre système scolaire laisse trop d’enfants seuls face à des violences qu’ils ne peuvent pas affronter.


Si nous voulons que cela cesse, il faut arrêter de maquiller les failles. Il faut regarder la réalité en face : l’école ne protège plus suffisamment, parce qu’elle n’en a plus les moyens.


Et tant que nous n’aurons pas le courage de repenser ce modèle, d’autres enfants tomberont dans le silence.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.