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Billet de blog 29 septembre 2025

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Des berceaux au bureau : quand la direction devient l’exil des EJE épuisés

« Dans les crèches, de plus en plus d’éducateurs de jeunes enfants (EJE) basculent vers la direction non par choix, mais pour tenir face à la surcharge, aux sous-dotations et aux injonctions administratives. Ce glissement révèle une filière fragilisée et une qualité menacée. Cette tribune propose constats, témoignages et pistes pour que la direction redevienne un choix, pas un refuge.

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Des berceaux au bureau : quand la direction devient l’exil des EJE épuisés © Youcef Amrouche

Pourquoi des EJE basculent vers la direction

Le métier d’EJE conjugue un lien fin avec l’enfant et sa famille, le soutien des professionnels, l’ingénierie de projet, et le respect d’un cadre réglementaire exigeant. Sur le terrain, la somme de tâches visibles et invisibles dépasse trop souvent les moyens réels : équipes incomplètes, temps d’observation rogné, pression administrative croissante et reconnaissance insuffisante. La direction apparaît alors comme l’« endroit moins exposé », où l’on espère retrouver du sens et préserver sa santé.

  • Usure cumulative : L’écart entre les intentions pédagogiques et les ressources concrètes produit une fatigue morale et organisationnelle qui s’installe insidieusement.
  • Charge invisible : Les EJE compensent en silence (temps d’écoute, médiation, ajustements), jusqu’à l’épuisement.
  • Aspiration détournée : La direction est perçue comme un retrait du feu plutôt qu’un espace d’impact — signe d’un dysfonctionnement systémique.

« J’ai fini par craquer. La direction m’a semblé le seul moyen de retrouver du sens. » - Claire, EJE depuis 17 ans

« En stage, j’ai vu ma collègue fondre en larmes devant la paperasse. On m’a dit qu’au bureau, c’était plus calme… » - Imane, jeune diplômée

Ce que les chiffres et les voix disent du terrain

Les données publiques confirment ce que les professionnels expriment depuis longtemps : la qualité de l’accueil est fragilisée par des conditions de travail dégradées et un manque de transparence.

  • Turn-over massif : Près de 20 % des professionnels de la petite enfance quittent leur poste chaque année, un taux bien supérieur à la moyenne nationale des métiers du soin (environ 12 %) [DREES, 2023].
  • Postes vacants : Dans certaines crèches privées, jusqu’à 30 % des postes d’EJE restent vacants plusieurs mois consécutifs, faute de candidats [IGAS, 2024].
  • Remplacements défaillants : Les inspections départementales de PMI signalent des délais de remplacement dépassant 3 semaines en moyenne pour les arrêts longs, entraînant des fermetures partielles de sections.
  • Formation insuffisante : Moins de 40 % des professionnels bénéficient d’une formation continue annuelle, alors que la réglementation en prévoit pour tous [Cour des comptes, 2023].
  • Absentéisme élevé : Dans certaines structures, le taux d’absentéisme dépasse 12 %, soit le double de la moyenne nationale tous secteurs confondus [IGAS, 2024].
  • Signalements en hausse : Le nombre de signalements pour maltraitance ou défaut de qualité a augmenté de 30 % entre 2018 et 2023, selon Santé publique France.

« Entre ratios à tenir et dossiers à composer, je n’ai plus le temps d’observer. Je gère au jour le jour. » — EJE en poste

« J’ai découvert un autre type de tempête : arbitrer sans marge, rassurer sans moyens, et convaincre sans données partagées. » — Directrice issue d’une transition rapide

« On voit les visages changer, l’accueil se durcir ; mais on ne voit jamais les chiffres. Comment discuter sans eux ? » — Parent

Les mécanismes qui fabriquent l’opacité

  • Responsabilité diluée : Entre gestionnaires, collectivités, sous-traitants et financeurs, la chaîne de redevabilité est floue.
  • Indicateurs non publiés : Sans données brutes (effectifs présents, remplacements, temps protégé, formation), la discussion se résume à des slogans.
  • Incitations mal alignées : Récompenser l’économie immédiate plutôt que la stabilité des équipes ou la qualité relationnelle fabrique la dégradation.

Prévenir la fuite : des parcours et des appuis concrets

  • Parcours intermédiaires structurés : coordinateur·rice pédagogique, adjoint·e de direction à temps protégé.
  • Soutiens au travail réel : supervision, groupes de parole, coaching, prévention des risques psychosociaux.
  • Transparence et participation : publication trimestrielle des indicateurs clés, comités mixtes pros-familles, protection des lanceurs d’alerte.

6 mesures concrètes et immédiates

  1. Rendre visibles les chiffres essentiels
    Publier régulièrement six indicateurs simples et vérifiables : stabilité des équipes, taux de remplacement, heures de formation, absentéisme, signalements traités, satisfaction des familles. Sans transparence, pas de débat possible.
  2. Conditionner les financements à la qualité réelle
    Les subventions et financements publics doivent aller en priorité aux structures qui garantissent des équipes stables, du temps protégé pour observer les enfants et des heures de formation pour les professionnels.
  3. Contrôler et rendre compte publiquement
    Les inspections doivent être indépendantes, régulières et leurs conclusions rendues publiques. Les familles et les équipes ont droit à une information claire sur la qualité de l’accueil.
  4. Créer des parcours professionnels intermédiaires
    Avant la direction, proposer des postes reconnus et financés (coordinateur·rice pédagogique, adjoint·e de direction) pour permettre une transition progressive et éviter que la direction soit un refuge forcé.
  5. Protéger la santé des équipes
    Mettre en place des dispositifs de supervision, de soutien psychologique et de prévention des risques psychosociaux. On ne peut pas parler de qualité d’accueil si les professionnels s’épuisent en silence.
  6. Donner une voix aux pros et aux familles
    Créer des comités locaux réunissant parents et professionnels, avec un véritable droit d’alerte. Ces instances doivent pouvoir signaler des problèmes et être entendues sans crainte de représailles.

Vers une direction choisie, pas subie

La direction ne doit pas être le dernier exil des EJE épuisés. Elle peut redevenir un espace d’impact pédagogique et d’alignement éthique, si l’on garantit des parcours gradués, des appuis réels et des données ouvertes. Les témoignages de Marion et Léa — l’une regrettant de n’avoir pu tester le rôle avant, l’autre demandant un accompagnement pour comprendre les réalités du terrain — disent la même chose : la qualité se construit quand on protège le temps, la continuité et la transparence. À nous de l’organiser.

Conclusion

Ces réflexions nourriront également mon intervention d’ouverture au colloque “Directeurs et Directrices de crèche : comment tenir ?”, le 3 octobre à Paris. J’y défendrai l’idée que la direction doit être un choix soutenu et éthique, et non un refuge face à l’épuisement.

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