Algérie : Le Hirak doit se doter d'un leadership pour éviter un échec irrémédiable

Quelle stratégie le Hirak doit-il adopter pour vaincre la résistance des militaires à se soumettre au commandement d’un gouvernement civil démocratique.

 

Youcef Benzatat,  09 Janvier 2021

Quelle stratégie le Hirak doit-il adopter pour vaincre la résistance des militaires à se soumettre au commandement d’un gouvernement civil démocratique.

L’institution militaire en Algérie se présente comme une force prétorienne au service de ses chefs, qui font et défont les pouvoirs pour la seule motivation du maintien de leur hégémonie politique sur la société. Elle se place donc au-dessus des institutions civiles et occupe des fonctions différentes de celles de défense nationale contre la volonté populaire. L’institution militaire jouait de manière permanente le rôle de parti politique de substitution par le truchement du FLN jusqu'en 1989, ensuite par les partis de l’alliance présidentielle en affaiblissant les capacités politiques des partis d’opposition. Elle a étendu son rôle professionnel de la défense nationale à l’ordre intérieur en contrôlant l’État et en maintenant l’ordre dans la société. Cette expansion de rôle a empêché le développement d’institutions civiles. Dans ces conditions, le principal défi qui se pose au Hirak est d’arriver au contrôle de l’armée par des civils pour permettre à la société de s’organiser par elle-même et d’élire librement ses représentants.

Or, l’intrusion de civils dans les affaires internes de l’institution militaire est perçue comme une ingérence étrangère à son corps constitué. L’image que se fait l’armée d’elle-même est de se considérer comme intouchable et comme le seul représentant légitime de la révolution de Novembre 1954, dont l’image est profondément enracinée dans l’histoire nationale et les traditions militaires. Au point de passer pour un traître au service des ennemis de l'Algérie pour quiconque s’aventure à contester cette image hégémonique de l'armée.

Quelle stratégie adopter dans ces conditions pour vaincre la résistance des militaires à se soumettre au commandement d’un gouvernement civil démocratique ? Ce qui revient à dire, comment parvenir à convaincre l'armée que la contestation de son hégémonie sur la société peut relever d'une vertu patriotique, dans un souci de démocratisation de la vie politique, qui aura pour conséquences la libération des énergies productives et créatives, en mettant fin au statu quo engendré par cette crise de légitimité politique qui dure depuis le tournant de l'indépendance nationale ?

A cette fin, l'élaboration et la mise en application d’un plan de transition démocratique par un leadership civil, qui sera appliqué lui-même à l’armée, avec le souci de préserver la souveraineté nationale, l'intégrité territoriale et la paix civile, semble être de toute évidence la solution la plus indiquée.

La réussite de ce plan de transition dépend à priori de nombreux facteurs.

Le facteur inconditionnel pouvant rendre cette transition démocratique possible est la mobilisation des forces du changement au sein du Hirak autour d’un leadership, dont le consensus et la cohérence interne doivent être sans failles. Car, l’existence d’une forte coalition politique très structurée et ancrée profondément dans la société n’est pas sans influencer la résistance de l’armée à se soumettre à la réforme que cette dernière lui imposerait.

L’avènement d’une telle coalition dépend elle-même de deux facteurs essentiels : l’évacuation des clivages diviseurs, religieux et identitaires, ainsi que le retour de l’élite de la démission. Par élite, il est question d'intellectuels et d'universitaires, dont l’apport d’expertise dans l’édification d’un Etat civil et démocratique est incontournable. Ces élites doivent avoir une vision politique totalement émancipée des réflexes sur lesquelles repose le système de pouvoir mis en question, particulièrement, les réflexes patriarcaux (clientélisme, allégeance, cooptation, népotisme, etc.), autoritaires et liberticides.

Dans l’éventualité où l’armée s’engage sur la voie de la violence pour tenter de neutraliser cette initiative, la mobilisation du peuple autour de son leadership pourrait se prolonger dans la forme d’une contestation pacifique illimitée, jusqu’au renoncement de l’armée à son obstination, Car la volonté de cette initiative est celle d’un peuple uni autour d’un leadership représentatif, qui ne laisserait aucune place au bricolage politique des militaires.

Dès lors que cette première étape aura été accomplie, se pose la question de comment vaincre la réticence de l’armée au contrôle gouvernemental démocratique civil. Dans ce cas, la réticence de l’armée sera vaincue principalement par la perception de compétence du leadership de la coalition civile dans des tâches essentielles.

Cette compétence est exprimée dans des facteurs comme la vision en profondeur du développement de la société, la stratégie pour la réaliser, les opérations et les tâches spécifiques à accomplir, y compris pour ce qui relève de la qualité d’un plan de réforme militaire pour la réalisation du changement dans l’armée par l’amélioration de son cadre professionnel et de la revalorisation du statut de son personnel. Car, pour les militaires, il n’y a rien de plus important pour le rétablissement de leur dignité institutionnelle que la professionnalisation militaire.

La démocratisation de l’armée ne peut être effectuée efficacement que s’il y a un contrôle politique clair et ferme par le pouvoir civil. Ce contrôle politique implique la démobilisation politique de l’armée et la restauration de l’autorité de civils au pouvoir. Dans ce cas, la coalition de démocratisation devrait montrer aux militaires les effets positifs de démobilisation politique et les effets négatifs des rôles et fonctions non professionnelles (Sécurité intérieure et police politique). La redéfinition institutionnelle de l’armée comme un atout national dépendra de cette démobilisation politique.

La réussite de redéfinition du rôle et la capacité du leader politique à maîtriser efficacement la résistance militaire, par la professionnalisation de l’armée, signifie la dépolitisation de leur chaîne de commandement et la réorientation de leur mandat de l’ordre interne à la défense nationale exclusivement.

Pour achever la transition démocratique, le nouveau pouvoir civil doit introduire un changement constitutionnel quant au contrôle politique présidentiel de l’armée, en lui octroyant la capacité de nommer le haut-commandement dans chacune des forces et de pouvoir forcer la démission de ses membres, hostiles au changement, en les remplaçant par des cadres loyaux. Mais ce contrôle politique serait inefficace s’il n’est pas complété par une direction forte pour la professionnalisation de l’armée, fournie par l’autorité civile.

De l’ouverture du débat avec les cadres de l’armée disposés au changement autour de ces deux facteurs cruciaux, qui sont la professionnalisation de l’institution militaire et la constitution d’un pouvoir civil porteur d’un projet de développement intégré de la société, dépendra la réussite de la transition démocratique et le transfert du pouvoir des militaires aux civils.

Mais ce plan transitionnel ne peut aboutir sans la capacité du Hirak à se doter d’un leadership consensuel et représentatif de l’unité du peuple. La tâche qui lui incombe incontestablement dès à présent serait donc qu’il puisse s’organiser en perspective de cet objectif. A ce jour, le Hirak n’a pas pu ou voulu se doter d’un leadership, non pas parce qu’il n’a pas essayé, mais plutôt à cause de facteurs structurels prédominants dans la société qui ne le lui permettait pas.

 

L’absence d'un leadership représentatif de l'unité du peuple fera échouer le Hirak

Ce plan transitionnel a peu de chances d’aboutir sans la capacité du Hirak à se doter d’un leadership consensuel et représentatif de l’unité du peuple. La tâche qui lui incombe incontestablement dès à présent serait donc qu’il puisse s’organiser en perspective de cet objectif. A ce jour, le Hirak n’a pas pu ou voulu se doter d’un leadership, non pas parce qu’il n’a pas essayé, mais plutôt à cause de facteurs structurels prédominants dans la société qui ne le lui permettait pas.

On ne peut plus continuer à croire aveuglement que le hirak est une grande révolution populaire qui va changer les fondements du système de pouvoir, pour établir un état de droit, civil et démocratique. La révolution qui avait pourtant bien démarré, avec un peuple en apparence uni et déterminé à prendre le pouvoir, a échoué.

Bien que la reprise des manifestations avec la fin de la trêve observée pour cause de la pandémie du Covid-19 serait sans doute au rendez-vous, tellement profond est le désir et la volonté de la population de changer de système de pouvoir pour créer les conditions d’une véritable justice sociale, urgente car vitale. Que sa détermination à aller jusqu’au bout est certes irréversible, car il n’y a plus de relation de confiance avec le système de pouvoir en vigueur depuis l’accès du pays à l’indépendance. Et que plus rien ne pourra plus restaurer cette confiance, que le changement radical du système de pouvoir qui garantirait une justice sociale, dont les mécanismes se rendent transparents par une véritable dynamique de développement créatrice de richesses et par conséquence d’une offre d’emploi abondante. Mais le désir et la volonté à eux seuls ne suffisent pas à une population de faire aboutir une révolution, en renversant un système de pouvoir réactionnaire et élire un pouvoir révolutionnaire. Pour ce faire, l’unité du peuple autour d’un intérêt commun conduit par un leadership consensuel est décisif.

Si la révolution a d’emblée échoué, ce n’est certainement pas à cause du manque de volonté et de désir chez la population, ni même à cause de la résistance du pouvoir dans ses offensives contre-révolutionnaires. La cause de cet échec est manifestement l’immaturité de la population, des élites et de la société civile en générale, qui ne sont pas suffisamment préparés à faire le saut vers de nouvelles dispositions du vivre ensemble, avec en perspective la refondation d’un état souverain, désaliéné de toute instance qui lui est extérieure, notamment religieuse et identitaire et la consécration d’une citoyenneté fondée sur un Humanisme qui transcenderait toute identification religieuse, ethnique et idéologique, où chaque citoyen et chaque citoyenne se sentiraient respectés et représentés.

Pour qu’une révolution populaire puisse venir à bout d’un système de pouvoir réactionnaire, il lui est nécessaire au préalable de s’exprimer à travers l’unité du peuple autour d’un intérêt commun conduit par un leadership consensuel, pour faire valoir son autorité sur un pouvoir à disqualifier, considéré désormais illégitime.

C’est cette absence d’unité du peuple, qui a fait défaut à la révolution du 22 février et dont la réalisation est devenue impossible du fait d’intérêts antagoniques entre groupes clivants, qui est symptomatique de cette immaturité de la société dans sa globalité. Cette immaturité est la conséquence d’une projection structurelle de la société dans deux idéologies antagoniques, qui s’identifient l’une et l’autre dans un champ civilisationnel transnational, d’une part, la civilisation arabo-islamique pour la plus majoritaire et en concurrence, une entité identitaire régionale, Nord-africaine, identifiée comme une communauté ethnique, Tamazgha.

Aussi bien pour l’une que pour l’autre, la Nation, l’Etat et la citoyenneté qu’elles projettent ne peuvent fédérer autour d’elles, ni pouvoir représenter la totalité du peuple. Par conséquence, la division du Hirak est consommée. Les élites de l’une des parties comme de l’autre ont aggravé cette division, en faisant chacune la promotion de son camp à travers des médias interposés et des slogans distillés massivement pendant les manifestations. Les réseaux sociaux ont achevé le clivage en reprenant en masse les orientations des élites. La vulnérabilité de la population qui est aliénée dans l’imaginaire mythologique religieux, d’une part et dans le sentiment d’appartenance à un groupe ethnique spécifique d’autre part, ont facilité la réception et l’intériorisation de la propagande orchestrée par les élites des deux groupes antagoniques.

L’immaturité de la société dans son expression révolutionnaire s’est aussi manifestée à travers un clivage entre groupes sociaux en termes de classes sociales. Aussi bien dans un camp comme dans l’autre, les élites ne concevaient pas la dynamique révolutionnaire prioritairement en termes de justice sociale. Ce qui comptait en premier était la promotion idéologique pour laquelle elles militaient. Elles étaient animées prioritairement par une volonté d’accès au pouvoir à travers un succès espéré de leur idéologies respectives dont elles seraient les représentants légitimes. La revendication de la justice sociale dans leurs discours respectifs était plus accessoire que fondamentale. D’ailleurs, nombreux parmi les élites, qui, après avoir pris conscience que la révolution avait avorté, ont commencé à adopter une position de reflux, signe d’une allégeance implicite au pouvoir en place pour une éventuelle clientélisation. D’autres, plus cyniques, se sont vite rangé du coté du pouvoir contre une promotion immédiate dans l’administration ou dans le groupe gouvernemental. Que ce soient des politiques, des personnalités nationales ou des médias, elles ne représentent en rien le peuple et ses intérêts, dont elles ne se sentent pas en définitive solidaires. Seul compte leur intérêt de classe et le meilleur parti à tirer de la révolution, que se soit à travers son échec que celui de son triomphe.

Comme en 1988, la société algérienne n’est toujours pas mur pour conduire une révolution populaire vers le triomphe. La désaliénation de la population de ce clivage antagonique sera la clef pour la réussite d’une nouvelle révolution à venir et au mieux du redressement de la trajectoire de la révolution en cours par l’investissement d’une élite authentiquement révolutionnaire et non pas opportuniste comme celle qui vient de la faire échouer.

Le redressement de la trajectoire de la révolution en cours dépendra de la réinterprétation de la véritable nature du conflit identitaire en Algérie. Les Berbéristes réduisent le conflit identitaire en Algérie à une opposition symétrique entre le pouvoir, qui a marginalisé depuis 1962 tout ce qui n'est pas arabo-musulman, identifié comme un courant wahabiste, badissiste, bennabiste, baâthiste, et le courant identitaire berbériste, identifié à son tour d'autonomiste, algérianiste, indépendantiste. Or cette opposition ne reflète pas la véritable nature du conflit identitaire en Algérie, car elle omet un troisième élément essentiel du conflit identitaire dans la société algérienne, qui est pourtant majoritaire, à savoir, tout ce qui ne s'identifie pas à ces deux composantes du conflit, arabo-musulman opposé à berbéristes, qui est la population métissée et transculturelle avec sa langue Derja, qui cristallise en elle le véritable processus de formation millénaire de l'identité algérienne, dans laquelle tout algérien et toute algérienne se sentent représentés et respectés au-delà de ses versants extrémistes que sont les idéologies berbéristes et les arabo-islamistes.

 

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