Comment Yennayer a été instrumentalisé pour renforcer la matrice néocoloniale

Yennaer a été instrumentalisé par l’académie Berbère, sous influence des visées néocolonialistes, dans le but de la partition du territoire national et la dislocation de l’Algérie, pour la faire disparaitre en tant que nation et société millénaire.

 

Youcef Benzatat

Yennayer est la transcription arabe et tamazight du nom latin Iānŭārĭus. Il désigne un rituel agraire pour célébrer la fertilité de la terre dans tout le pourtour méditerranéen et bien au-delà. Avec le temps, ce rituel est devenu une fête populaire et familiale, célébrée relativement, plus ou moins, d’une région à une autre, notamment en Afrique du Nord. A ce jour, aucune institution scientifique n’est en mesure de dire quand et où exactement à-il commencé.

Une hypothèse assez plausible peut nous amener à croire que Yennayer fut appelé ainsi après le constat que la célébration de ce rituel coïncida avec Iānŭārĭus, depuis la création du calendrier Julien et le nouvel an orthodoxe. Bien avant le passage au calendrier Grégorien. Au moment où beaucoup de régions d’Afrique du Nord étaient christianisées et bien avant la conquête musulmane. L’appellation Yennayer semblerait donc un héritage chrétien, qui a survécu dans l’inconscient collectif, malgré la profonde islamisation de la région. Yennayer n’est en définitive qu’une juxtaposition de ce rituel agraire avec l’ancien Calendrier solaire de 365 jours, en usage depuis la nuit des temps dans le pourtour méditerranéen chez tous les peuples du Proche et Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, notamment les Babyloniens, les Mésopotamiens, les phéniciens, les Philistins, les Egyptiens, les Grecs et les Romains, etc., ayant lui-même inspiré le calendrier Julien, puis Grégorien, par des réaménagements successifs pour corriger définitivement les erreurs qu’ils engendraient cycliquement.

Mais au-delà de ces conjectures, qu’il appartient aux spécialistes de clarifier, ce qui pose véritablement problème pour notre sujet, n’est pas l’origine du mot Yennayer ou son rapport avec les calendriers anciens ou présents, à proprement parler, mais plutôt son instrumentalisation par l’idéologie Berbériste, en tant que référant à une temporalité fantasmée, pour fixer l’entrée dans l’histoire d’une société transnationale, Nord-Africaine, Amazighe (Tamezgha).

Cette supercherie a commencé avec la cristallisation de l’idéologie berbériste, au moment de la création de l’académie Berbère à Paris. Mais qui était déjà en gestation depuis la naissance du mouvement national pendant la première moitié du XX° siècle.  

 

C’est en 1966, quatre années à peine après l’indépendance nationale, que l’homme politique et haut fonctionnaire Français, Jacques Bénet, - un proche de De Gaule, affecté au ministère de la Coopération avec l’Afrique francophone, où il exerça ses fonctions jusqu’à 1980, devenu par la suite le sinistre ministère de « La France Afrique », - Créera l’académie Berbère avec Mohand Arab Bessaoud, un militant Berbériste exilé en France. C’est de l’aveux même de ce dernier, dans son livre « L’Histoire de l’Académie berbère », qu’il l’affirma. Jacques Bénet est soupçonné par certains milieux Algériens comme étant un ancien membre des services spéciaux français et de l’OAS et proche du Mossad.

De ce fait, le travail de l'académie berbère de Paris sera profondément influencé par cet homme d’état Français, qui plus est, officiant à la tête de la poule aux œufs d’or, la sinistre France Afrique.

 

Son influence s’orienta principalement sur une idée héritée de l’époque coloniale française, celle qui consistait à nier l’existence de l’Etat et de la Nation Algérienne, pour justifier sa colonisation et son rattachement à l’empire Français. Mais cette fois-ci, ce n’était pas pour la rattacher à cet empire, aujourd’hui disparu, mais pour intégrer à sa matrice néocolonialiste, la Kabylie, en provoquant l’affaiblissement de l’Algérie et la partition du territoire national, par la création d’un état Kabyle indépendant et souverain. Une idée ayant fait son chemin depuis le XIX° siècle déjà, où la Kabylie fut instrumentalisée pour diviser la population Algérienne, en l’ethnicisant, par l’opposition entre Kabyles et Arabo Musulmans, identifiés comme habitant les autres régions du vaste territoire algérien, pour mieux affaiblir toute résistance à la colonisation.

 

Il fallait donc, inventer des mythes fondateurs pour alimenter l’idéologie berbériste et dessiner les contours de la future nation Kabyle, qu’il faudra intégrer à son tour à une entité plus vaste, Tamazgha, en recourant au même procédé, par la création d’états Amazighes sur toute la rive Sud de la Méditerranée. C’est donc cette orientation néocolonialiste qui amènera l’académie Berbère, sous l’orientation de Jacque Bénet, à créer un drapeau, une langue avec son alphabet latin, une histoire et un calendrier original.

 

Le choix de l’intronisation du Pharaon d’Egypte, Sheshonq 1er, comme début du calendrier Berbère et par extension du début de l’ère Amazighe, est motivé essentiellement par cette orientation néocolonialiste, malgré sa grossière supercherie. Comme ce fut le cas de la négation de l’Algérie en tant que Nation et société par la colonisation française pour la rattacher à l’Empire. Car, on aurait pu choisir par exemple de faire débuter ce calendrier avec un fait réel, vérifiable historiquement, celui de l’unification de la Numidie orientale de Massinissa avec la Numidie occidentale de Syphax, au moment des guerres fratricides qui les opposaient en permanence. D’autant plus, que le plus grand spécialiste de l’Afrique du Nord, le géographe Yves Lacoste, affirme que les frontières algéro-tunisiennes et algéro-marocaines sont les plus vielles frontières du monde. Ce qui atteste que l’unité du territoire algérien s’est réalisée depuis l’antiquité déjà, contrairement à la thèse colonialiste et néocolonialiste française. Cela aurait eu du moins un sens. Mais, les idéologues Berbéristes ne pouvaient pas choisir ce référent comme le point de départ d’un état Amazighe, car cela ne peut pas coller à la logique coloniale et néocoloniale, qui consiste justement à nier toute existence d’une nation et d’un état algérien dans la période pré coloniale et encore moins depuis l’antiquité, dans le but de légitimer la partition du territoire national et la création d’un état Kabyle indépendant et souverain, détaché de l’Algérie dans ses frontières actuelles. C’est la justification récurrente dans le discours de Ferhat M’Henni, lui-même, reprenant les orientations néocolonialistes de Jacques Bénet, qui affirme que l’Algérie est une création française.

 

Il fallait donc allez le plus loin possible dans le temps, au moment où la population vivant sur le territoire algérien actuel, n’avait pas encore réalisé une unité territoriale ni n’avait constitué un état souverain, pour trouver un référent commun aux populations amazighes vivant en Afrique du Nord pour fixer le début de l’ère amazighe et justifier la création de son calendrier. C’est alors que  

l’académie berbère de Paris, s’appuyant sur la supercherie, tout à fait fantasmée, que les Algériens fêtent Yennayer en célébration de la prise du pouvoir en Egypte de l’un de leurs ancêtres Amazighes, qui aurait selon elle battu Ramsès III à Beninesnouss avant de partir à la conquête de l’Egypte, pour y fonder la XXIIe dynastie, une dynastie amazighe, dont l’avènement mérite d’être pris comme référence à l’établissement du calendrier berbère !

 Elle a donc choisi une référence historique, celle de l’intronisation de Sheshonq 1er, un Pharaon d’origine amazighe et fondateur de la XXIIe dynastie pour débuter le calendrier berbère, soit 950 avant Jésus-Christ, ce qui nous situera aujourd’hui aux environs de 2971. Elle ne lui restait qu’à l’associer à une fête locale, en l’occurrence la célébration par les Algériens de Yennayer. Elle conclut donc, que les Algériens fêtent Yennayer en célébration de la prise du pouvoir en Égypte de l’un de leurs ancêtres amazighe, parti à la conquête de l’Égypte, pour y fonder la XXIIe dynastie, une dynastie amazighe dont l’avènement sera pris comme référence à l’établissement du calendrier berbère !

L’académie berbère de Paris semble ne pas tenir compte de la réalité historique telle que produite par les historiens. En fait, selon les livres d’histoire, Sheshonq 1er n’a jamais battu Ramsès III, ni que ce dernier soit parvenu jusqu’à Beninesnous, encore moins que notre héros imaginaire ne soit parti à la conquête de l’Egypte à partir des terres algériennes. Cette victoire sur Ramsès III ne pouvait même pas se produire, car ce Pharaon est tout simplement mort deux siècles avant l’intronisation de notre héros national. Il est largement décrit dans les livres d’histoire en tant que militaire au service du Pharaon. Sheshonq 1er était général dans les armées égyptiennes et à la mort du Pharaon c’était l’homme le plus puissant, et le pouvoir lui revenait naturellement. C’est ainsi qu’il fonda une dynastie égyptienne, qui n’a rien à voir avec une quelconque dynastie amazighe. Il est certes d’origine amazighe, mais ses parents et grands-parents se sont établis en Egypte et se sont complètement égyptianisés.

Par ailleurs, pour pouvoir lever une armée et partir à la conquête de la civilisation la plus puissante de l’époque, en l’occurrence l’Egypte Pharaonique, ensuite la battre et s’emparer de son trône, il aurait fallu au minimum que cette armée soit aussi puissante et aussi organisée et disciplinée. Or, l’embryon du premier royaume apparu dans la région où naquis les Sheshonq, – à savoir le sud constantinois actuel selon les historiens, soit environs à une cinquantaine de kilomètres, entre l’actuelle commune de Sigus et Ain Fekroun – et qui était capable potentiellement de lever une armée, se situe aux environs du III° siècle av. J.-C., avec Massinissa comme roi, qui fut le premier à avoir unifié la Numidie orientale et s’être doté d’une armée. Car, pour lever une armée, il aurait fallu au préalable, le développement de structures urbaines, l’apparition d’une classe sociale susceptible de verser l’impôt et payer les soldats, leur acheter des armes et les entrainer au combat. Alors que Sheshonq 1er avait vécu au X° siècle avant notre ère, soit VII siècles avant l’apparition du premier royaume dans la région, celui de la dynastie de Massinissa, descendant de Gaïa son père et de Zelalsan son grand père, qui avaient certainement posé les premiers jalons du royaume Numide et que Massinissa avait consolidé.

Yennaer n’a souffert d’aucune non-reconnaissance par quiconque et il était fêté le plus normalement du monde, depuis l’antiquité, dans plusieurs régions d’Algérie, en tant que rituel agraire de fécondité de la terre, sans avoir été associé à une quelconque Personnalité historique, jusqu’à l’avènement de l’académie Berbère, sous influence des visées néocolonialistes, pour pervertir son sens afin de semer la discorde entre les Algériens et provoquer leur division  dans le but de la partition du territoire national et la dislocation de l’Algérie, pour la faire disparaitre en tant que nation et société millénaire.

Y.B.

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