Kamel Daoud, Abdallah et Sheikh Picasso

Je m’interroge sur cet étrange parallèle que vous effectuez entre le musée et la mosquée, entre l’arabe musulman privé des plaisirs charnels promis par la religion dans l’au-delà et cet artiste occidental assouvissant ses désirs et pulsions bestiales ici-bas.

Texte trouvé sur Wordpress, signé par le pseudo Sofia

En lisant l’article « Essai : Kamel Daoud, voyeur de nuit » publié le 30/09/2018 sur le magazine Le Point, je me suis instinctivement replongée dans mes souvenirs ; la première fois que je me suis retrouvée face à une œuvre de Picasso, je me souviens que la question qui m’a traversé l’esprit c’est, pourquoi ce peintre déforme-t-il et déconstruit-il les figures et les objets de cette façon ? J’étais très jeune, je ne connaissais rien au cubisme et au surréalisme. Je ne voyais en la plupart des œuvres de ce grand maître décrit comme un génie du vingtième siècle, que des figures laides, des scènes cauchemardesques, des postures et des personnages repoussants et grotesques. Evidemment je ne me suis pas arrêtée sur cette idée que je qualifiais déjà moi-même de sans doute préconçue. Je me suis donc penchée sur cet art et cet artiste atypique en son temps, précurseur du cubisme, ce mouvement artistique qui allait révolutionner la peinture, la sculpture, mais aussi d’autres arts et domaines tel que l’architecture au début du siècle dernier. Associer l’espace au temps, déconstruire une figure, un objet quelconque, pour le reconstruire sous différents angles de vue, lui donner un aspect tout droit sorti de l’imaginaire, de la vision et de l’esprit créatif de l’auteur ou de l’artiste.

L’objet de ma réflexion ne porte pas sur une critique de cet art que je n’apprécie toujours pas, l’idée de déformer des êtres ou des objets existants pour leur donner une seconde vie, les décliner en formes géométriques, les enlaidit et ne me séduit pas, mais ce n’est que mon opinion. Je ne suis pas critique d’art. Pas plus que Kamel Daoud du reste. Cela ne l’a pas empêché de nous livrer un récit des plus troublants inspiré par son expérience, sa performance, une nuit enfermée au musée Picasso-Paris, contemplant les toiles de l’artiste, patiemment, une à une. Il les décrit telles qu’il les voit, les perçoit, avec l’œil du mâle, de l’arabe traînant tout au long de sa vie les traumatismes de désirs inassouvis, une jeunesse jonchée d’obstacles à la fois religieux et moraux qui lui interdisent d’accéder au rêve absolu, au plaisir ultime, à l’orgasme et à l’extase, pénétrer l’intimité d’une femme désirée avec tout ce que cela comporte comme sens.

Kamel Daoud se penche donc, avec fascination, sur l’exposition intitulée « Picasso 1932, année érotique » où plus d’une centaine de tableaux, dessins, gravures et sculptures sont livrés à l’œil du public dans une sorte d’invitation au voyeurisme de la vie quotidienne de l’artiste, en couple avec sa muse d’un temps, Marie-Thérèse Walter, que Picasso, âgé de 50 ans, rencontra alors qu’elle n’en avait que 17. L’artiste disait lui-même que « l’œuvre que l’on fait est une façon de tenir son journal ». L’objet de l’exposition était donc une façon de montrer à quel point sa vie personnelle et sa création étaient étroitement liées. Soit.

A travers les quelques extraits du récit de Kamel Daoud, « Le peintre dévorant la femme », tantôt dans la peau d’un certain Abdallah, islamiste radical, tantôt exprimant ses propres tortures et blessures les plus enfouies, nous découvrons l’explosion des sens, l’expression du désir assouvi, de l’extase, de l’orgasme, la suprématie phallique du mâle dominant sa proie qu’il dévore avec férocité, usant et abusant de son corps tel un aventurier explorant et faisant sien un nouveau monde qu’il découvre et s’approprie. Agresse aussi. Kamel en parle comme d’une « anthropophagie érotique ». Pour lui, le musée, cette nuit-là, fut une mosquée dont le meneur de prière, l’imam, est une femme. « Impensable et hérétique selon la tradition musulmane (…) la femme est impure, au bas de l’ordre des émanations, son corps étant une bifurcation sur le chemin qui mène vers Dieu ». Pour Kamel, la « mosquée est le musée de l’éternité, avec sa coupole, son tapis nu, ses murs sans images, l’antre et le mihrab. Sa sobriété est la condition de sa métaphysique ».

A ce moment précis je me demande combien de mosquées KD a-t-il visité au cours de sa vie. Peu importe. Là n’est point le sujet. Il évoque Marie-Thérèse Walter, la femme aux mille corps de Picasso, comme son histoire jamais vécue, attendue. Lui, l’arabe musulman, qui n’a découvert la nudité du mystérieux être tant désiré que vers ses 25 ans, voit en les toiles de Picasso des versets, en l’artiste « l’anticipation de la promesse de houris après la mort, sauf que le paradis, c’est ici et maintenant ». Seulement voilà, en s’émerveillant devant le talent de l’artiste, sa créativité, son sens du détail, sa manière de reproduire ses expériences vécues sur des toiles, Kamel Daoud a omis l’homme. Et avec lui la femme derrière la muse à l’origine de cette exposition. Je rappelle que l’homme avait 50 ans, la jeune femme n’en avait que 17. Contrairement à ce que voit KD en cette exposition, Marie-Thérèse était, à mon sens, loin d’être cette femme menant la prière, la danse, le jeu érotique. La passion dévorante, elle n’en était que la figure érotisée, l’objet des pulsions sexuelles et artistiques du maître qui, lorsqu’il a atteint le nombre de tableaux souhaité pour les exposer à l’œil du public, est passé à une étape moins érotique et beaucoup plus apaisée. Dans une réalité crue et moins romancée, et parce que, comme le dit très justement KD « la peinture est un voile qui met à nu ce qu’il prétend cacher », il l’a déflorée, se l’est approprié, a plongé son organe d’homme d’âge mur dans l’intimité de son jeune corps post pubère. Imaginez-vous une très jeune fille découvrant la sexualité avec « l’homme qui peignait avec le sang des autres », comme le décrivait l’une de ses multiples proies. Quelqu’un disait d’ailleurs de lui qu’il était à la peinture ce que Nabokov était à la littérature. Il ne déconstruisait pas seulement ses muses sur ses toiles, il leur infligeait de multiples humiliations en se jouant de leurs corps, de leurs esprits et de leurs âmes. Elles étaient son Rubik’s cube, ses toiles ne sont que le résultat final de sa folie d’un moment. Son impact sur ses maîtresses, devenues ses épouses pour certaines, mères de ses enfants, a souvent été destructeur. Certaines n’y ont pas survécu. D’autres ont fini à la rue, dans le dénuement ou enfermées dans un asile psychiatrique. Il les maltraitait, les battait parfois, les torturait psychiquement pour s’acharner ensuite sur leurs visages en les défigurant sur ses toiles, laissant exploser son talent artistique pour ne montrer d’elles que ce qu’il désirait montrer à son public. Parachevait son œuvre en les mettant en scène dans des postures souvent dégradantes. Il les utilisait telles des produits, puis s’en débarrassait lorsqu’elles vieillissaient ou devenaient encombrantes. Telle est la réalité décrite par bon nombre de ses proches et de spécialistes dans des ouvrages. Fascinées et sous l’emprise de l’artiste, beaucoup d’entre elles n’ont jamais cessé de le vénérer. Marie-Thérèse Walter, muse momentanée de Picasso, s’est pendue quatre années après la mort de son maître.

C’est donc de cela dont vous rêvez Kamel Daoud ? C’est donc cela votre histoire jamais vécue et tant attendue ? Est-ce la vôtre paradis perdu ? Le fantasme absolu de votre jeunesse qu’on vous a ôté ? Le plaisir dont vous avez été privé en votre qualité d’homme arabo-musulman ? Je m’interroge sur cet étrange parallèle que vous effectuez entre le musée et la mosquée, entre l’arabe musulman privé des plaisirs charnels promis par la religion dans l’au-delà et cet artiste occidental assouvissant ses désirs et pulsions bestiales ici-bas. Vous vous insurgez contre le rapport monstrueux du djihadiste au corps féminin et admirez la vision de l’artiste pour qui la femme est une dévoration cannibale. Pour moi, dans les deux visions que vous opposez, la femme est à la fois magnifiée, désirée, fantasmée mais avilie et dégradée. Consommée. Je ne saisis pas ce qui différencie Picasso et son harem des vieillards arabo-musulmans qui nous répugnent et vous répugnent tant. Qui épousent de très jeunes filles, en quête de chair fraîche à dévorer, d’hymens à déflorer, maltraitées, humiliées, cédées et parfois vendues par des pères pour lesquels une fille ne représente qu’un danger potentiel dont il est urgent de se débarrasser au plus vite avant que la honte ne s’abatte sur la famille. Le fait qu’ils ne soient pas des génies de l’art cubique et du surréalisme ? Je ne vois pas ce qui différencie Picasso le minotaure et sa dualité bestiale et humaine assumée, ses pulsions sexuelles brutales, des hommes musulmans que vous vous plaisez à décrire tels des monstres frustrés, obsédés par la virginité interdisant l’accès à l’entrecuisse des jeunes filles, fascinés par la mort et la défloration de dizaines de houris dans l’au-delà. Le fait qu’ils ne réussissent pas à reproduire leurs fantasmes sur des toiles ? Je ne comprends pas en quoi l’adolescente, la femme objet, Marie-Thérèse et toutes les Marie-Thérèse qui ont défilé dans la vie de l’artiste, est différente des très jeunes femmes « acquises » ou fantasmées par Abdallah et tous les Abdallah du monde musulman. J’avoue qu’en vous lisant, je me suis égarée à un moment dans les méandres de votre esprit, votre perception de l’érotisme, l’expression de vos désirs, frustrations et souffrances, mais j’ai aussi ressenti un haut-le-cœur à l’idée que ce soit ce dont rêve « l’homme arabe » lorsqu’il regarde les œuvres du maître « occidental » Picasso. Peut-être est-ce dû au fait que je sois une femme, et que ma perception de la chose sexuelle ne peut être qu’aux antipodes de celle des hommes que vous décrivez. Et que vous incarnez au final.

Pour moi, vous, Abdallah et Pablo ne faites qu’un. Je n’ai eu accès qu’à quelques extraits de votre essai, ceci en est ma première impression. Je le lirai quand même en temps voulu pour ne pas demeurer dans le doute, d’une idée préconçue, de préjugés, exactement comme je l’avais fait lorsque j’ai découvert la première œuvre de Picasso.

Sofia

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