Comme les pieds noirs, les coeurs noirs fuient à leur tour

Comme les pieds noirs, les coeurs noirs fuient déjà

Par Youcef Benzatat, Le 21 février 2019

 Les aéroports sont investis depuis le grondement des fakakirs par une clientèle inhabituelle en cette période de l’année. On se précipite en famille vers les avions à destination du nord, en hâte. On se précipite comme on peut, femmes à la traine, sans chaussures à hauts talons et manteaux à signatures, délaissés comme des oiseaux de mauvais augure dans la précipitation de la fuite. La progéniture hagarde, accablée par la gêne, déambulant incrédule. Chacun traîne sa valise sans y prendre garde, visage crispé et corp tétanisé que couvrent des chemises mouillées par un sentiment de culpabilité terrassante. Comme les harragas à l’approche d’une très haute vague ou une longue houle au large des côtes, craignant d’y être engloutis au fond des abimes.

On ne se salut même plus dans le hall sur lequel s’est abattue la honte des mauvais jours. On feigne même de ne pas se connaître pour éloigner le regard de la foule. Bien que le grandement est encore loin et un peu sourd, le poids des chaines vêtues dans les faux bourgs leur fait craindre qu’il ne leur explose en plein jour.

Depuis que Ali a défoncé la grille, non pas le barbu, mais l’insoumis, les fakakirs, insurgés à leur tour, se sont introduits dans les sentiers interdits, arrachant, puis piétinant le portrait de leur gourou ( Abd El Cadre) dans une posture terrifiante, leur faisant craindre le pire. Magistrats aveugles, politiciens béni oui-oui, cerbères sans têtes et sans scrupule, haggaras qui ne juraient que par leurs maîtres nourriciers, ne savent plus quoi faire, ni ou aller, que de s’engouffrer dans les aéroports pour fuir vers le nord, où les attendent les fortunes amassées sur le dos des fakakirs le long de la nuit obscure.

Fuir pour ne plus revenir. Fuir et aller mourir de mort lente loin du paradis de leur enfance, sans gloire et sans amis à l’enterrement de leur corp avili et recouvert de honte.

Laissez partir, la terre sacrée par le sang des Martyrs n’en sera que plus nettoyée de ses souillures et soignée de ses blessures. Il y a beaucoup à faire que de se perdre derrière leurs mésaventures. A commencer par accomplir les vœux des martyrs.

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Y.B.

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